L’Europe, un État civilisationnel à construire

par | jeudi 23 mars 2023 | Actu / Inactu

Intéressant dialogue entre François Asselineau et Xavier Moreau. Asselineau a dû s’y prendre à deux ou trois fois pour que Moreau lui fasse comprendre quelque chose qui lui avait jusqu’alors échappé : la France n’est plus une puissance militaire stratégique dans la mesure où elle ne peut pas rivaliser avec les charges hypersoniques russes. (La tronche d’Asselineau quand Moreau lui explique que les porte-avions nucléaires ne servent plus à rien…) Et de conclure, sans se débotter, en rappelant sa proposition, lors de la campagne électorale présidentielle de 2017, de remplacer le Parlement européen de Strasbourg (qui en effet ne sert à rien) par un « Centre pour la concorde des civilisations », histoire d’en finir, comme il le dit, avec le « choc des civilisations ». C’est que l’époque, en effet, est à l’émergence de nouveaux acteurs de la géopolitique mondiale : les « États civilisationnels » — Chine, Inde, Iran, Russie —, vastes entités politiques autrement adaptées à la situation actuelle que les États-nations, et manifestement décidées — changement de paradigme oblige : c’est d’un modèle Verseau qu’il s’agit là — à s’entendre et à s’accorder plutôt qu’à s’affronter, comme l’affirment les Russes et les Chinois depuis longtemps déjà.

Là est le changement de paradigme en cours actuellement, et s’il ne faut évidemment pas compter sur un anti-européiste comme Asselineau pour en parler, l’Europe n’en est pas moins « la première structure au monde qui établit des traités de non-violence permanente entre États1 ». Dès sa fondation en 1951, la Communauté européenne a introduit le principe de la non-violence entre États, de manière implicite, au nom de « la paix mondiale ». À l’époque, la priorité de Jean Monnet, afin de neutraliser les industries lourdes française et allemande pour mieux neutraliser leurs industries de défense, était de rendre la guerre structurellement impossible entre la France et l’Allemagne. (L’étape suivante, en 1954, fut de créer une défense européenne commune, au service des Américains et destinée à s’opposer à l’Union soviétique, projet que la France, grâce à l’alliance des gaullistes et des communistes, fit échouer de justesse.) Monnet roulait pour la CIA et son objectif était celui de l’impérialisme américain mais le but ultime qu’il a dû proclamer pour faire passer la pilule, et qui est devenu l’objectif officiel de la construction européenne, n’en fut pas moins la paix. Ce ne fut jusqu’alors que la pax americana sous la domination militaire de l’Otan — avec les conséquences que l’on sait, tout ayant été mis en œuvre pour détruire l’Europe sous l’effet d’un libéralisme déchaîné — mais l’Otan étant aujourd’hui vaincue, l’Europe va pouvoir enfin commencer à exister par elle-même et pour elle-même. (Nietzsche disait que l’Europe se ferait « au bord du tombeau » : nous y sommes, à ceci près que le tombeau est celui de l’Otan.)

L’Europe est donc vouée à devenir un État civilisationnel, dans lequel les nations actuelles seront, non pas comme les provinces d’un empire (à moins de mettre à jour le modèle impérial traditionnel hérité du Moyen Âge en l’étendant de Lisbonne à Vladivostok et de Reykjavik à Séville), mais les différentes parties à la fois autonomes et interdépendantes d’un seul et même ensemble holistique et organique, de structure fédérale et de nature démocratique (RIC, tirage au sort), et ordonné à la mise en œuvre du seul et dernier projet politique possible (et d’ores et déjà prêt à recevoir l’adhésion massive des peuples qui n’attendent que ça) : l’écologie. Quelle autre priorité pourrions-nous avoir en effet, en termes de projet collectif, que l’écologie — comprise et vécue (oikos logos : étude ou science du milieu) comme l’intelligence et la valorisation du milieu social et culturel autant que du milieu naturel ?

Dans l’immédiat, du moins, cela lèvera enfin cette « équivoque majeure » (comme l’écrivait déjà Alain de Benoist en 2004) : puisqu’ « il n’y a pas d’accord sur les finalités de la construction européenne », le but, le projet, l’objectif de la civilisation européenne demande à être défini. Ce n’est pas nouveau : en 1993, Jacques Delors avait prévenu : « Les Européens sont intelligents et ils ne seront pas satisfaits si on leur dit que le projet européen se réduit à un marché. Si dans les dix ans qui viennent, nous ne sommes pas capables de donner une âme à cette Europe en construction, nous aurons perdu la partie. » Pour les mondialistes, en effet (dont Delors ne faisait pas partie mais dont il fut sans doute le dupe), la partie touche à sa fin. Dès lors, la question se pose : Que voulons-nous en tant qu’Européens ? C’est simple : « donner une âme » à l’Europe ne veut rien dire (c’est encore un langage de technocrate et de politicien). L’Europe a déjà une âme. (Ô, révélation.) Il suffit de la laisser s’exprimer. Et de lui en donner les moyens. (Les pistes et les domaines d’action ne manquent pas : pédagogie, médecine, habitat, agriculture…) Cela reviendra aussi, non pas à tenter de ranimer le cadavre encore tiède du progressisme, mais à comprendre et à vivre le « progrès » de manière qualitative (et non plus quantitative comme ce fut le cas jusqu’alors2). C’est-à-dire : améliorer, valoriser, optimiser la qualité de vie et les conditions de vie en société, ce qui implique aussitôt la prise en compte de l’environnement naturel, ainsi, du reste, que la prise en compte de l’environnement culturel et social.

S’interroger sur l’âme européenne va aussi nous renvoyer aux débats imbéciles des années 2005-2007 sur les « racines chrétiennes » de l’Europe : l’Europe étant chrétienne, ses racines sont païennes3. (L’identité chrétienne de l’Europe peut se résumer, en termes de philosophie juridique, au principe évangélique de ne pas faire aux autres ce qu’on ne veut pas qu’ils nous fassent, fondement de la théorie du droit naturel formulée par le clerc bénédictin italien Gratien au XIIe siècle et qui se trouve reformulée chez Rousseau et les révolutionnaires de 1789. Voilà aussi en quoi et pourquoi l’Europe est à la fois chrétienne et républicaine.) Or il se trouve que l’âme païenne, volontiers animiste et panthéiste, a quand même une sacrée tendance à la sympathie et au respect pour la nature, ses forces et ses rythmes, voire à la symbiose avec la nature. Autant dire que les Européens n’auront guère de peine à embrasser un projet d’écologie politique digne de ce nom. Voire, du reste, les Occidentaux au sens large. D’après les résultats d’un sondage (réalisé auprès de 12 000 personnes aux États-Unis, en France, en Espagne, en Allemagne, en Turquie et au Japon) publiés par l’AFP le 20 Juin 2016, les trois quarts des gens sont prêts à modifier et adapter leur comportement et leurs habitudes pour aller vers un mode de vie plus écologique, voire décroissant4. Vox populi, vox Dei : la messe est dite !


1 – Marc Luyckx, Surgissement d’un nouveau monde, Alphée, 2010, p. 117. — Voir cet excellent entretien, qui donne de bons aperçus politiques, économiques… du basculement actuel.

2 – Jacques Sapir a formulé un constat qui va dans le même sens en saluant la formidable dynamique de rencontres et d’échanges civiques enclenchée par les Gilets Jaunes. « Cette révolte a été largement inorganisée, ou plus exactement auto-organisée. Elle a commencé par des individus, s’est amplifiée sur les réseaux sociaux. De très nombreux manifestants du 17 novembre faisaient leur première expérience de la manifestation, de la lutte collective. Cette expérience-là, cette forme spécifique de socialisation, est d’une extrême importance. Car, en apprenant à se coordonner, en se parlant ensemble, ces individus cessent justement d’être des personnes isolées. Elles prennent conscience de leur force. C’est pour cela que ce mouvement, aussi hétéroclite en soit l’idéologie, aussi mélangés aient pu en être les participants, représentait fondamentalement un mouvement social progressiste. Car, toute expérience sociale qui sort les individus de leur isolement aujourd’hui a un caractère progressiste. » (LesCrises.fr, 19 Novembre 2018.) Un progrès proprement qualitatif, impossible à quantifier, et inestimable en terme de « valeur ajoutée » vitale, morale, existentielle… pour les individus comme pour la collectivité.

3 – Alain de Benoist (qui a toujours soutenu une vision païenne du monde) fut l’un des rares à l’avoir noté à l’époque : « Quand on parle de racines, on fait références aux origines. Or, lorsque le christianisme est apparu, les cultures européennes avaient déjà derrière elles plusieurs millénaires d’existence. Parler de ’’racines chrétiennes’’ de l’Europe est donc un abus de langage, puisqu’une telle expression revient à faire table rase de toute l’Antiquité préchrétienne, à commencer par l’antiquité gréco-romaine. » Sans parler de l’antiquité celtique ! (Cf. C’est-à-dire. Entretiens, témoignages, explications, volume 2, AAAB, Paris 2006, p. 70.) Le christianisme n’étant pas arrivé au milieu de nulle part, parler de « racines chrétiennes » consiste en effet à faire comme si l’Europe n’avait eu ni religion ni tradition avant l’arrivée du christianisme, en effaçant ainsi l’Antiquité gréco-romaine et la civilisation celtique, et avant elles, les civilisations étrusque, ibérique, phénicienne et scythique, et encore avant, les cultures pré-indo-européennes (le Paléolithique et le Néolithique matrilinéaires) et enfin, la civilisation mégalithique, elle-même d’origine atlante. À rigoureusement parler l’Europe est donc chrétienne avec des racines païennes et une origine atlante, origine qui transcende évidemment les différences de mentalité intervenues par la suite entre paganisme et christianisme ou entre Orient et Occident. Cette réflexion sur l’Europe s’en tient à une perspective historique et philosophique, la seule où la dualité païen-chrétien puisse avoir un sens et un contenu identifiables — ainsi et de manière générale les derniers païens étaient conservateurs, de mentalité aristocratique et donnaient la priorité au local, alors que les premiers chrétiens, de mentalité démocratique, furent progressistes et révolutionnaires en donnant la priorité au global (on se retrouve donc déjà avec les mêmes clivages que ceux de la dualité gauche-droite) —, tandis qu’au point de vue gnostique (c’est-à-dire ésotérique et initiatique) cette dualité s’efface et ne veut plus rien dire. Ne pas tenir compte de cette différence de niveaux — entre l’historico-politico-philosophique ordinaire et le gnostique, entre le profane et le sacral —, cela conduit à tourner en rond. Cela conduit aussi à ne pas percevoir ce que fut l’innovation majeure, l’originalité et la spécificité du christianisme (que Sri Aurobindo fut l’un des seuls à avoir soulignée) : la fraternité, étendue virtuellement à l’humanité entière alors qu’elle se limitait jusque-là aux seuls membres du clan, de la cité ou de la nation. En termes de philosophie politique, cela explique bien des choses advenues depuis lors. (Sur la dualité paganisme-christianisme, voir Louis Rougier, Celse contre les Chrétiens et Le Conflit de la Civilisation antique et du Christianisme primitif ; et sur l’inanité de cette dualité au point de vue ésotérique, voir René Guénon, L’Esotérisme de Dante, pp. 9-10.)

4 – « Dans un contexte où la société s’organiserait pour faire face à la crise gouvernementale, 75 % des personnes interrogées seraient prêtes à réduire leurs déplacements et à privilégier la proximité ; 60 % à abandonner l’automobile personnelle ou l’avion ; 76 % à moins consommer ; 85 % à utiliser les objets plus longtemps. Côté décroissance, 39 % estiment qu’un ’’changement radical dans l’organisation de l’économie et de la société, revenant à produire moins et à consommer moins’’, serait la meilleure manière de répondre au défi environnemental. Le scénario décroissant est décrit comme la solution la plus crédible par 41 % des moins de 45 ans (contre seulement 32 % chez les plus de 65 ans par exemple). » (Voir aussi « La décroissance est-elle aux portes du pouvoir ? », La Décroissance n° 135, Décembre 2016). — Ajoutons que le gentil petit canard libéral Les Échos a eu l’honnêteté de laisser en ligne son article du 20 Juin 2016 qui reprend les résultats de ce sondage, en s’ouvrant sur le constat que 78 % des sondés « aspirent à ralentir leur rythme de vie et 51 % à moins travailler ». Vox populi, vox Dei : la messe est dite.