Mercredi 3 janvier.

par | lundi 29 janvier 2024 | Chroniques de l'Apocalypse, Journal 2024

Martin, Reynaud, Leroux, une trinité républicaine.

Mercredi 3 janvier.

Henri Martin, Jean Reynaud, Pierre Leroux – à la poursuite de l’héritage et du modèle social des Gaulois.

Belle émission ce soir, consacrée à rectifier les principales conneries et saloperies proférées d’ordinaire sur les Gaulois et la conquête romaine, et du même coup à rappeler quelques vérités méconnues à leur sujet, à l’appui d’un constat d’Henri Martin que j’ai toujours partagé, disant que « l’on retrouve les tendances propres à l’esprit celtique (…) dans les manifestations les plus essentielles de l’esprit français » : d’abord, le fait qu’ils ont occupé et civilisé l’Europe entière avant que les Grecs, les Romains et les Hébreux leur prennent à tour de rôle le flambeau de la civilisation ; ensuite, le rôle du druide éduen Diviciac, qui est allé au Sénat de Rome appeler les Romains à l’aide contre l’intrusion des Germains d’Arioviste (épisode évoqué dans ce bon documentaire) ; et enfin, la probable trahison de Vercingétorix lui-même (par vengeance contre son oncle qui avait trahi son père et l’avait condamné à mort par le feu, Vercingétorix enfant ayant assisté à la crémation de son père), trahi à son tour par Jules César une fois la conquête accomplie. L’émission fut bien remplie et bien rythmée (avec quelques vieux morceaux de Tri Yann, du genre de ceux qui tirent des larmes aux âmes bien nées : « Les Prisons de Nantes » et « Song For Ye, Jacobites ») mais je n’ai pas eu l’occasion, malgré sa durée (presque deux heures et demie), de présenter la source fabuleuse que j’avais pourtant annoncée.

Il s’agit de l’admirable et formidable étude sur l’Esprit de la Gaule, publiée par Jean Reynaud en 18641, qui donne rien de moins que la clef spirituelle de notre héritage celtique : c’est grandiose (j’entends l’ampleur et la hauteur de vue, la prouesse et la hardiesse, autant que la pertinence et la cohérence intellectuelles de Jean Reynaud) et véritablement décisif pour la compréhension de notre identité nationale comme de notre cycle historique (ou de notre rôle politique, social et historique, ce qui revient au même, dans la marche du cycle actuellement finissant). De fait, les grands historiens du XIXe siècle, dans une ambitieuse et audacieuse démarche de synthèse – que seule, par la suite, l’immense et admirable Simone Weil (la plus grande philosophe française et occidentale du XXe siècle, et de loin) saura poursuivre et magistralement résumer –, ont tenté de cerner, de décrire et (si tant est que ceci fût possible) de définir l’apport, la contribution spécifique des Celtes à la civilisation européenne moderne, par rapport à la contribution des Grecs, des Romains et des Hébreux, voire celle des Égyptiens ou des Chaldéens – dont l’héritage, cela dit, avait déjà été inclus à la tradition hébraïque et transmis, par les Hébreux, à la culture wisigothique, laquelle, à travers les deux florissants royaumes de Toulouse et de Tolède, s’est à peu près entièrement amalgamée à la culture celtique et ibérique des Gaules et des Espagnes – ou même de l’Inde et de la Chine.

Bref : voici ce que Simone Weil en avait retenu :

« Chaque pays de l’antiquité pré-romaine a eu sa vocation, sa révélation orientée non pas exclusivement mais principalement vers un aspect de la vérité surnaturelle. Pour Israël ce fut l’unité de Dieu, obsédante jusqu’à l’idée fixe. Nous ne pouvons plus savoir ce que ce fut pour la Mésopotamie. Pour la Perse, ce fut l’opposition et la lutte du bien et du mal. Pour l’Inde, l’identification, grâce à l’union mystique, de Dieu et de l’âme arrivée à l’état de perfection. Pour la Chine, l’opération propre de Dieu, la non-action divine qui est plénitude de l’action, l’absence divine qui est plénitude de la présence. Pour l’Égypte, ce fut la charité du prochain, exprimée avec une pureté qui n’a jamais été dépassée ; ce fut surtout la félicité immortelle des âmes sauvées après une vie juste, et le salut par assimilation à un Dieu qui avait vécu, avait souffert, avait péri de mort violente, était devenu dans l’autre monde le juge et le sauveur des âmes. La Grèce reçut le message de l’Égypte, et elle eut aussi sa révélation propre : ce fut la révélation de la misère humaine, de la transcendance de Dieu, de la distance infinie entre Dieu et l’homme. »

« Hantée par cette distance, la Grèce n’a travaillé qu’à construire des ponts. Toute sa civilisation en est faite. Sa religion des Mystères, sa philosophie, son art merveilleux, cette science qui est son invention propre et toutes les branches de la science, tout cela, ce furent des ponts entre Dieu et l’homme. (…) Quand Rome se mit à brandir son glaive, la Grèce avait seulement commencé à accomplir sa vocation de bâtisseuse de ponts. Rome détruisit tout vestige de vie spirituelle en Grèce, comme dans tous les pays qu’elle soumit et qu’elle réduisit à la condition de provinces. » (« En quoi consiste l’inspiration occitanienne ? », dans les Cahiers du Sud, numéro sur « Le Génie d’Oc », 1943, repris dans les Œuvres, « Quarto », Gallimard 1999, pp. 673-680.)

La faillite et la péremption de Rome, Jean Reynaud les avait déjà constatées : « Rejetant aussitôt la prétendue fin du monde qui devait clore les temps dans le règne éternel de l’immobilité, nous avons senti en nous-même une force secrète qui nous avertissait que, non seulement rien ne peut anéantir le principe de notre existence, mais que rien ne peut imposer l’inactivité à tant de vertus morales qui s’agitent en nous, ni arrêter notre âme dans sa poursuite incessante de la perfection. De là, nous avons été amenés à conclure que cet univers matériel, grâce aux dispositions duquel s’accomplit présentement notre destinée, et qui, dans ses lointaines régions, nous cache sans doute tant de sublimités, loin d’être condamné à s’évanouir un jour, était fait pour nous offrir à jamais, ainsi qu’à toute la famille des vivants, des mondes proportionnés à nos variations ; de sorte qu’en définitive, reconnaissant que toute créature vit toujours d’une vie véritable, et que tout le mystère de la mort se réduit à un déplacement, nous nous sommes trouvés transportés, tout naturellement, bien au-delà des étroits enseignements du sacerdoce de Rome. Le seul élan de nos consciences a suffi pour l’accomplissement d’une telle révolution. » (Esprit de la Gaule, 1864, p. 8.)

Or, nous dit aussi Jean Reynaud, « Si la Judée représente dans le monde, avec une fidélité qui lui est propre, l’idée du Dieu absolu, la Grèce et Rome l’idée de l’homme et de la société, la Gaule représente avec la même spécialité l’idée de l’immortalité. Rien ne caractérise mieux son peuple, de l’aveu même de tous les Anciens. On le regardait de loin comme le possesseur privilégié des secrets de la mort ; et son inébranlable instinct de la persistance de la vie n’a cessé d’être aux païens un sujet d’étonnement et bien souvent de crainte. Telle est, dans le développement de l’arbre théologique, la racine qui appartient en propre à la Gaule, et l’on ne peut nier que cette racine ne soit aussi essentielle qu’aucune de celles qui correspondent aux trois nations précédentes, bien que l’ordre logique ait voulu qu’elle n’apportât le tribut de sa sève qu’après la mûre combinaison du tribut des trois autres. Si c’est à la Judée que remonte l’honneur de l’initiative, comme ayant eu à soutenir le premier principe de ce grand travail, c’est à la Gaule, qui vient poser le dernier, que doit être attribué l’honneur égal de la conclusion. »

Autrement dit, à l’idée du Dieu absolu, ineffable et transcendant, s’est ajoutée l’idée de l’âme immortelle, comme le juste et nécessaire complément qu’il y fallait : car si Dieu est absolument transcendant à toutes les âmes de l’univers, alors l’âme humaine, issue directement de Dieu, est nécessairement transcendante à toute contrainte et à toute limite corporelle, à commencer par celle de la mort (qui n’est après tout que la fin du corps) : l’âme est donc nécessairement immortelle, et de là provient le joyeux mépris, l’allègre indifférence des Celtes face à la mort, à la grande stupeur des Grecs et des Romains, qui, quant à eux, sont venus compléter par en-bas la hiérarchie ouverte par les Hébreux et les Gaulois, avec, chez les Grecs, le culte de l’individu et de sa faculté rationnelle, sa capacité à se gouverner et s’administrer lui-même avec bonheur, et chez les Romains, le culte de la patrie, de la cité, de la loi, de l’ordre public et du bien commun, qui semble bien n’être, en fait, qu’une extension collective de l’individualisme grec, la simple extension de la rationalité individuelle à l’échelle de la collectivité tout entière. Ainsi se dessine une pertinente et cohérente hiérarchie, entre l’Esprit, honoré en priorité chez les Hébreux (avec la transcendance spirituelle absolue de Dieu), l’Âme, honorée en priorité chez les Gaulois (avec la haute conscience de son immortalité et de sa transmigration de vie en vie), et le Corps, honoré en priorité chez les Grecs (le corps individuel surtout, et moindrement le corps civil et civique) et chez les Romains (le corps collectif, civil et civique, juridique et politique surtout). « Aussi est-ce une chose merveilleuse », ponctuait Reynaud, « et dans laquelle le doigt de la Providence se marque bien, que la précision avec laquelle le sentiment qui appartient à la Gaule vient donner juste à son point. S’il a été utile que le sentiment du bonheur dans cette vie fût sacrifié pendant un temps, afin que l’amour de Dieu, excitant seul le ravissement des pensées, prît plus facilement habitude dans le cœur des hommes, dès à présent, une nouvelle ère commence où tous les efforts de la religion doivent concourir à manifester ici-bas la présence de Dieu, en délivrant autant que possible du mal ce monde inférieur lui-même. Or, quel obstacle capital rencontrons-nous en opposition à une telle entreprise ? Est-la pauvreté ? Les sciences naturelles, jointes à l’économie sociale, suffiront pour la détruire dès que nous voudrons nous entendre. Sont-ce les maladies ? La médecine, favorisée par une meilleure discipline des mœurs, peut arriver à les prévenir ou à les alléger. Sont-ce les passions ? La morale, soutenue par un meilleur mode d’éducation, doit parvenir à leur fermer la voie des dérèglements, en leur ouvrant largement celle de l’ordre. L’obstacle capital, tout le monde le nomme, c’est la mort. Elle domine tout, et trouble tout. Quel secours donc invoquer plus à propos sur cet article fatal pour la paix de l’humanité, encore toute tremblante devant les effrayants fantômes dont les apôtres de Rome n’ont cessé de prendre à tâche de la terrifier, que les leçons d’une race pour laquelle la mort n’était rien ? Jamais le genre humain n’a produit à cet égard un exemple semblable. Il resplendit comme le Soleil, qui éclaire d’autant plus nettement qu’il est seul ; et il est seul en effet, puisqu’il n’y a aucun rapport entre le magnifique mépris de la mort qui distinguait nos ancêtres, et l’indifférence pour la vie qui s’observe chez les infortunées nations formées à l’école de l’Inde, puisque d’un côté c’est le relâchement et de l’autre la fermeté du sentiment de la personnalité qui est en cause. »

Mais plus fort encore – plus fort que tout ! – de la part de Reynaud est d’avoir reconnu chez les Celtes la même conscience de la transcendance et de l’unité absolues de Dieu que chez les Hébreux. « Vu de cette hauteur, le monde celtique se revêt d’un caractère qu’on ne lui avait jamais soupçonné, et qui lui ouvre les profondeurs de l’avenir. De même que la Judée, sortant inopinément, il y a dix-huit siècles, de son obscurité, pour prendre la tête de la rénovation religieuse, de même, à la suite du Moyen Âge délaissé, se présente maintenant la Gaule. Ce qu’a été la terre de Chanaan pour le génie hébreu à l’une des extrémités du grand système de l’Occident, la terre de France le doit être, à l’extrémité opposée, pour le génie druidique. Elle aussi était une terre promise. Non seulement elle avait été dessinée pour servir de théâtre à l’une des histoires les plus complexes du monde, mais il semble que, pour aboutir à un couronnement analogue, les deux histoires aient dû recevoir aussi le même tour : chanceler dans la foi primitive, en être puni par l’affaiblissement et l’envahissement ; tomber, pour un temps, sous la main de l’étranger et se modifier utilement dans cet état de subordination ; revenir enfin à soi-même et se relever sur l’ancienne religion, elle-même relevée et agrandie : n’est-ce pas là, en effet, l’histoire de la Gaule comme de la Judée ? La Judée est appelée pour préparer le mouvement du christianisme, et la Gaule pour le conclure ; et, s’il existe, en effet, dans l’ordonnance des siècles, entre les destinées des deux nations un tel enchaînement, il n’y a point à s’étonner de trouver entre elles, dès leur origine, à côté de si vives différences, de si frappants rapports. Rassemblés, jadis, dans la personne de leurs patriarches, au sein des mêmes montagnes, devant les mêmes autels, un simple changement du nord au sud, dans la direction que prirent les troupeaux en allant à leurs pâturages d’hiver, en ces jours solennels dont les moindres accidents devaient avoir pour la postérité de si vastes conséquences, fut peut-être tout le principe de la division ; et pour amener, de proche en proche, entre les deux histoires, la différence que Dieu voulait, la diversité des caractères personnels, jointe à la diversité des positions, devait suffire. » Reynaud procède ici sans coup férir à l’identification d’une seule et unique racine à l’origine des deux grands et principaux courants de la civilisation occidentale moderne il y a deux mille ans, le celtique et l’hébraïque, mais une racine qui a néanmoins poussé dans le même terroir : le « toit du monde », foyer des Indo-Européens et point de départ de la civilisation après le Déluge il y a 12 000 ans, l’Himalaya.

Jean Reynaud, qui était ami avec Henri Martin, fut aussi l’ami et le proche collaborateur, dans les années 1830, de l’éminent Pierre Leroux (1797-1871), écrivain et penseur singulièrement méconnu et oublié, dont j’adore la conception chimiquement pure d’un ordre social digne de ce nom, un socialisme bien compris, fondant et fusionnant le message chrétien de fraternité, de charité et de solidarité dans la mystique politique républicaine et révolutionnaire française, ce qui vise à mettre en œuvre un modèle politique véritablement chrétien au nez et à la barbe de l’institution chrétienne (catholique ou réformée) et, même, en se débarrassant des religions instituées (l’Église romaine, en particulier, ayant trahi depuis le départ le message évangélique, qui fut à peine mieux assumé ensuite par les réformés). Leroux, en l’occurrence, est l’inventeur du mot « socialisme », au début des années 1830 – qu’il entendait, cependant, dans une acception péjorative, au sens d’un collectivisme grégaire et totalitaire qu’il redoutait de voir advenir : le mot n’a pris une acception positive que par la suite, en se posant comme alternative aux ravages du libéralisme, avec la montée en conscience et la montée en puissance des forces laborieuses populaires et bientôt révolutionnaires du XIXe siècle. Je n’ai eu qu’une fois l’occasion d’évoquer sa pensée pour l’instant (dans mon dossier de géopolitique de l’hiver dernier : « Où en est la Révolution d’Octobre ? ») et une bonne mise à jour reste à en faire.

D’ici là, en attendantet pour finir, j’ajouterai seulement ce constat, ô combien puissant à nouveau, de Jean Reynaud : « aujourd’hui que la doctrine religieuse de Rome, dépassée par le mouvement des temps, se perd à son tour, la Gaule, adulte, constituée, baptisée du nom qui consacre sa vigoureuse unité [le nom de France, le pays des hommes francs, c’est-à-dire libres et intègres], revient naturellement à elle-même, et il lui reste à décider où se prendra sa tradition et quelle sera sa foi ». D’où l’impérieuse nécessité de remonter aux sources de la tradition druidique. « En effet, nos druides méritent dans l’ordre de la Religion un rang éminent. Ils sont sublimes. On ne les voit point, comme les brahmanes, s’émerger péniblement des abîmes du polythéisme primitif, ni s’y replonger à plaisir comme les païens. Ils ne nous apparaissent que dans la lumière de Dieu, répandue, grâce à eux, dès des temps reculés, jusque dans les extrémités de l’Occident. L’Église romaine, elle-même, malgré ses scrupules [et sa pharamineuse hypocrisie, surtout], ne saurait leur refuser le droit de prendre place dans l’alliance d’Abraham et de Melchisédech. À la vérité, sur la fin de leur indépendance, le culte du Dieu souverain paraît s’être troublé dans leurs sanctuaires par le débordement de celui des puissances secondaires ; mais ce défaut a été justement occasionné par ce qui fera toujours leur gloire : c’est que leur loi, au lieu de s’être fermée, comme celle de Moïse, à l’espérance de la vie future, s’y était ouverte sans réserve, au risque d’éblouir l’humanité par une peinture trop vive des hautes natures. » Allons donc prestement rejoindre et retrouver nos ancêtres pour communier avec eux dans l’épanouissement sacré de la vie ! Car aussi bien, puisque « nous étions toujours de leur sang », et « pour rentrer dans les instincts sacrés de leur foi en l’immortalité, il suffisait que, délivrés des fascinations de l’étranger [la diversion satano-capitaliste et ’spectaculaire’ au sens de Guy Debord, pour faire bref], nous fussions rendus à la liberté de nos inspirations natives ». Hardis Gaulois, hardis Français ! Hauts les cœurs, et que règnent, épanouies et triomphantes sur la Terre comme au Ciel, la paix, la justice et la vérité.

1 Esprit de la Gaule succédait à une première version, intitulée Considérations sur l’Esprit de la Gaule et publiée en 1847, qui provenait elle-même de l’article « Druidisme » que Jean Reynaud avait donné à l’Encyclopédie nouvelle dirigée par son ami Pierre Leroux, sur lequel nous allons revenir avant de finir.