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« Au cap des 700 ans », c’est maintenant

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Ce livre, première parution du Laurier, est disponible en version brochée (via Paypal) ici, et en version numérique (revue et augmentée) ici. Et pour lire le sommaire, c’est ici.

C’est une mise à jour de l’héritage cathare — héritage moral et philosophique, mais surtout spirituel et initiatique. De fait la spiritualité cathare demeure méconnue — et les historiens n’ont pas aidé à éclaircir le sujet, bien au contraire — alors qu’elle s’avère d’une simplicité et d’une efficacité à toute épreuve. C’est le constat que j’ai voulu formuler et illustrer avec ce livre.

Personne, par ailleurs, n’a encore expliqué pourquoi l’église de Rome avait éprouvé le besoin d’exterminer les cathares, ni de salir et d’étouffer leur mémoire à ce point depuis sept siècles.

Il s’agit donc de rétablir la réalité sociale, historique et spirituelle des cathares. En commençant par balayer les inepties catholiques à propos des deux dieux égaux (le « dualisme ») des cathares, ou de leur soi-disant mépris du monde et de la vie — deux arguments qui se retournent, en fait et au fond, contre leurs auteurs.

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La Pique Grosse, sur le mont Bugarach. Cette montagne fut à l’époque un sanctuaire cathare et elle en dégage encore l’empreinte.

De fait on ne comprend rien au génocide cathare — ni à la destruction de l’Occitanie par le pape de Rome et le roi de France — sans se demander : « Mais qui étaient les cathares ? et pour quelle raison vouloir les effacer de la surface de la Terre ? » Réponse : parce que les cathares étaient les héritiers de la Gnose, la tradition ésotérique occidentale. La gnose chrétienne des cathares est ce qu’on appelle aujourd’hui une « voie de libération », ce que l’église de Rome — et tous les pouvoirs religieux ou civils — a toujours cherché à corrompre et à détruire. C’est que toute spiritualité mène à s’affranchir des carcans moraux et sociaux que les institutions religieuses et civiles cherchent au contraire à maintenir. La filiation entre le catharisme et le socialisme d’un Jean Jaurès, par exemple, illustre bien la vocation émancipatrice (et humaniste, au meilleur sens du terme) de la spiritualité cathare : dans les deux cas on trouve la même aspiration à la justice et à la dignité, à l’autonomie et à l’égalité, au mérite et à la fraternité. Jaurès a d’ailleurs été assassiné — la veille de la mobilisation générale en août 1914 ! — pour les mêmes raisons que les cathares ont été exterminés : lui comme eux mettaient en péril l’hégémonie sociale des dominants. Cependant la « libération » sociale et la révolution extérieure sont utopiques : « la seule et unique » Révolution, disait Krishnamurti, est intérieure. Et si tu veux changer ce monde, disait Gandhi, commence par te changer toi-même. Les cathares n’ont pas fait autre chose.

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Montségur, haut-lieu de la gnose cathare et de la spiritualité occidentale

L’enjeu ? L’Apocalypse, la « Révélation », est déjà bien entamée. Révélation de quoi ? de la vérité. Rien que la vérité, toute la vérité ! Et « la vérité vous libérera » (Jean, 8, 32) : raison pour laquelle les cathares appliquaient la « Règle de justice et de vérité ». Or ce n’est pas seulement l’époque moderne qui s’achève, c’est un cycle d’humanité qui avait commencé plusieurs millénaires avant Jésus-Christ. Un cycle de 25 920 ans : celui de la précession des équinoxes. Ce contexte, et les enjeux qui en découlent, expliquent a posteriori l’ampleur de la sauvagerie déchaînée par l’église de Rome sur les cathares. « Au cap des 700 ans, le laurier reverdira » : c’est maintenant !

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Intentionnalité, intensité, intuitivité : essence et sens de la conscience

Dire que la conscience est intentionnelle — spécifier la conscience par son intentionnalité — relève du pléonasme. Même chose si l’on dit que la conscience est intuitive — spécifiée par son intuitivité. C’est donc l’intensité qui caractérise le mieux la conscience : le « caractère auto-intensificateur de toute émergence conscientielle » (Abellio). Ce qui spécifie la conscience, c’est qu’elle s’accroît sans cesse en intensité. Et puisque la conscience est l’acte ontologique par excellence, originaire et primordial (irréductible et indépassable), nous pouvons poser la triade intention-intuition-intensité comme principe ontogénique, initiatique et métaphysique (à l’échelle de l’être individuel, s’entend).

On peut dès lors remarquer la correspondance de cette triade avec la trinité Père-Fils-saint-Esprit — l’Esprit étant la Femme — où le Père correspond à l’intention (intention et volonté sont Yang), le Fils correspond à l’intuition (l’enfance est l’âge d’or de l’intuitivité, d’une intimité immédiate et spontanée avec la réalité et la vérité) et l’Esprit correspond à l’intensité — puisque l’Esprit est Yin, de même que l’amour, qui, lui aussi, ne saurait sans doute mieux se caractériser que par son intensité : peut-être plus et mieux encore que l’intelligence ou la conscience, l’amour est « auto-intensificateur ». Et cette intensification permet de réaliser l’identité au fond de l’amour, de la conscience et de l’intelligence (posée ici comme identique à la connaissance). Aimer, comprendre/connaître, être conscient, c’est tout un.

Commençons par faire un peu d’étymologie, histoire de bien fondre et de fonder notre position aux points de vue sémantique et heuristique. (Par le signe, séma, nous allons « signifier » : sémaïnan ; par la découverte, nous allons « trouver » : heuriskein.)

Le verbe intendere veut dire « diriger », « tendre » et a donné « intention » ainsi qu’ « intensité ». C’est aussi l’idée de l’intuition — intuitio : « regard », de intuieri, « regarder » au sens de « contempler », c’est-à-dire de regarder par l’intérieur. En outre dans le mot intention (et attention) nous entendons « tension », qui est l’action de tendre. Le grec tonos, qui a donné « tension », se trouve aussi dans « ton » et « tonalité » : or dans la voix et le verbe, la parole comme le chant, c’est le ton et la tonalité qui signifient l’intention et manifestent l’intensité.

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L’intention est transitive : elle est intention de, elle va vers, elle aspire à ; l’intuition, quant à elle, a déjà — elle contemple : c’est bien qu’elle est arrivée. L’intention est donc dynamique, l’intuition étant statique. (Mais ce rapport, évidemment, est aussi à mettre en inversion critique.)

Enfin l’intensité s’implique et se constate à la fois dans l’intention et dans l’intuition. Elle les lie toutes deux et permet donc non seulement de passer de l’une à l’autre mais surtout de les réaliser l’une par l’autre (et l’une pour l’autre) ; de réaliser l’aspiration qui s’achève en expiration — de la première dans la seconde. Nous avons donc là une triunité structurelle et fonctionnelle génésique et globale opérative, expliquant et décrivant à la fois le principe et le terme de la conscience (et ce qu’il se passe entre les deux).

Nous avons été amenés à évoquer la respiration. Refaisons donc un peu d’étymologie.

  • Spirare : « souffler », « respirer » ; même racine que spiritus : « esprit ». (Voir Scolie A.)
  • Aspirare : « aspirer » ; par extension : « porter son souffle vers » ainsi que « porter son désir ». Là est à noter l’extension de sens — qui est intensification et amplification du sens — de « souffle » à « désir ».
  • Inspirare : « inspirer » (envoyer ou considérer le souffle à l’intérieur, vers et dans l’intérieur).
  • Enfin, expirare : « expirer », puis par extension… « rendre son dernier souffle ».

L’intuition a d’abord eu (au Moyen Âge) le même sens que la contemplation (et c’est plutôt de méditation que nous parlons de nos jours). C’est une forme supérieure de la considération, qui consiste à regarder de l’intérieur non plus avec attention mais avec intensité c’est-à-dire de manière intensificatrice. Elle est donc bien l’expiration finale de l’aspiration initiale — soit le processus de mort et résurrection spécifique de toute crise et de tout passage, c’est-à-dire de tout changement d’état, qu’on l’appelle transmutation ou transfiguration en ésotérisme, et rupture de phase (ou « brisure spontanée de symétrie ») en physique moderne. Une prise de conscience et un saut quantique.

La mise en structure de cette triade permet de le vérifier. Quand on fait sortir de ce rapport ternaire (deux termes : intention et intuition, plus une relation : l’intensité) la proportion sénaire qu’il contient (quatre termes : intention et intuition conscientisées, plus la double relation d’intensité et d’intensification qu’il y a entre eux), on obtient en effet la synthèse du processus de la conscience.

— Scolie A. —

L’idée de souffle — qui est aussi celle de « spiration » et de « giration » — est essentielle. En hébreu, nous dit Annick de Souzenelle, « אוח ‘awwâh est le ’’ désir ’’. Le wâw ו réunit ici la tête (א) au poumon (ח), l’information à la manifestation. L’Hébreu, informé de Dieu, n’est que désir de retour à Lui et œuvre dans ce sens. Le souffle ח, dans ce mot, est déjà la pensée, puis l’amour, la parole et l’action. » « Je ne fais naturellement pas de différence entre énergie et amour », disait Abellio. Souffle, énergie, pensée, désir, parole, action et amour : au fond c’est tout un — divers aspects d’une même et unique réalité, qui est aussi la vérité.

En outre, poursuit Mme de Souzenelle, « la valeur arithmologique du mot ’’ désir ’’ אוח est 12 qui est aussi celle du mot ו ו wâw le ’’ clou ’’, le ’’ crochet ’’ : même nombre, même énergie, même puissance. » Puissance de concilier les contraires pour les fondre et se fonder en eux (métabolisme ontologique). « Le désir est bien ce qui cloue l’homme à l’objet de son désir. Lorsque celui-ci n’est pas Dieu, l’Homme se cloue alors à la banalité, s’identifie à elle. » La banalité, la trivialité, la vulgarité, la futilité… la « chute dans le bourbier » des apparences, l’errance dans le labyrinthe des illusions extérieures. « Il est le 6 qui ne peut passer au 7. Cloué à la première partie du 6e jour, au monde animal, il reste un animal et n’entre pas dans la dimension que lui confère sa qualité d’image de Dieu. Il est le contraire de l’Aimé qui passe les portes. Il est le 666 qui bute dans le 6, se fige dans la répétition et, et, et… et ne sait pas vivre la conjonction pour passer au 7. »

On retrouve cela dans la Structure absolue chez Abellio, avec le caractère répétitif et cumulatif de la tendance rajasique (descendante) et tamasique (amplifiante), coordonné au caractère intégratif et unitif de la tendance sattwique (ascendante). « Là est un des aspects du nombre de la bête dénoncé par l’apôtre Jean dans sa vision apocalyptique. L’homme cloué dans le 6 peut accumuler les mariages extérieurs, il y trouve une compensation inconsciente aux mariages intérieurs qu’il n’assume pas. Nous entendons par ces ’’ mariages ’’, les rapports non-justes que l’Homme établit avec l’objet de ses désirs » : ces rapports erronés, déséquilibrés ou mal ajustés, « sont autant de fuites à notre véritable vocation ». Des rapports manquant de justesse et d’équilibre : là est le « péché » — la cible a été manquée. En outre un rapport mal équilibré ne permet pas l’émergence de la proportion. Tant que le rapport n’est pas équilibré, rectifié, ajusté, il est stérile et sclérosant, infernal et enfermant (répétition absurde et radotage sénile, 666). Une fois qu’il est accordé, il laisse éclater la proportion qui en libère l’enjeu, le sens et la portée. La proportion émergeant du rapport chenille devenant papillon révèle la réalité, le sens et la vérité de ce qui est, par-delà les apparences.

— Scolie B. —

Le sociologue Michel Maffesoli a consacré une bonne partie de son œuvre à décrire « l’intensité propre à la religiosité » qui se manifeste, informelle et confuse mais ô combien vigoureuse, dans la culture et la société occidentales postmodernes (Le Réenchantement du monde, Perrin 2007, p. 46). L’élan religieux, de fait, se définit bien, lui aussi, par son « caractère auto-intensificateur » : aspiration à l’union et l’unité, à la plénitude et la béatitude, la religiosité, elle aussi, ne veut qu’une chose : croître et s’intensifier en amour, en intelligence, en harmonie et en vérité. C’est là le sens fort du religieux : relier, c’est-à-dire faire des liens et ainsi, à travers et grâce à eux, faire éclore et fructifier le sens. Le lien et la relation, en effet, ont valeur de critère qualitatif en termes de gnose et de spiritualité (ou d’élévation de conscience) : ainsi pour Aïvanhov, « le critère de l’évolution des êtres est dans leur capacité de rencontrer les autres et d’entrer harmonieusement en relation avec eux ».

Phénoménologie transcendentale, « structure absolue » et « nouvelle Gnose » : présentation générale

Avec le protocole de la « structure absolue », Raymond Abellio (1901-1986) a couronné et parachevé la philosophie occidentale, en la menant à son terme : celui où, dépassant l’ontologie, elle s’épanouit et s’évanouit en métaphysique et en ésotérisme, c’est-à-dire en Gnose — la voie occidentale de la spiritualité traditionnelle. En restituant sa noblesse et son caractère sacré à un domaine qui avait, depuis de nombreux siècles, sombré dans une acception profane et vulgaire, Abellio — anticipant ainsi sur la spiritualité dite laïque en plein essor de nos jours — a non seulement annoncé mais vécu et incarné l’un des enjeux cruciaux de notre fin de cycle : le retour du sacré — qui est aussi recours au sacré — comme clé de compréhension essentielle à l’époque actuelle, celle de l’Apocalypse, où — comme les gnostiques occitans l’avaient prédit (« au cap des sept cents ans, le laurier reverdira ») — l’Esprit revient et déferle sur Terre pour engager l’humanité à hausser son niveau de conscience.

« Ouverture de l’être à l’interdépendance universelle et à l’éternel présent, la Gnose (du grec gnôsis, connaissance) est, dans son essence, une et intemporelle, et aucune analyse, aucun enseignement ne peuvent prétendre en épuiser la plénitude qui est inépuisable et même, en son cœur, indicible. » (Manifeste de la nouvelle Gnose, Gallimard, Paris 1989, p. 25.)

C’est en prolongeant l’œuvre d’Edmund Husserl (1859-1938) que Raymond Abellio a porté à son pinacle l’ultime produit de la pensée occidentale, sous le nom de « phénoménologie transcendantale » — l’idée de transcendance outrepassant le cadre étroit de la philosophie moderne pour enfin l’ouvrir en spiritualité, bouclant une boucle d’environ vingt-cinq siècles (et faisant voler en éclats au passage la séparation entre théologie, science et philosophie, puisque la « structure absolue » s’applique avec succès à n’importe quel domaine d’investigation). Suite à quoi il s’avère que « l’ancienne philosophie du concept doit laisser la place, avec Husserl, à une philosophie vécue de la conscience transcendantale que nous nommons Nouvelle Gnose » (ce qui revient, d’une certaine manière, à vivre et incarner le concept au lieu d’en rester séparé). Et ceci au moyen de ce mode opératoire privilégié de connaissance et de transcendance qu’est la « structure absolue », dont Abellio a mis l’existence en évidence au sein de la Kabbale hébraïque et du Yi King chinois comme de la gnose antique et de l’ésotérisme chrétien perpétués chez les Cathares 1.

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« Pas plus que la phénoménologie transcendentale n’est une philosophie parmi d’autres mais la philosophie en tant que telle […], la structure absolue ne se donne pas comme une recette ou une méthode d’organisation ou de classification entre d’autres » : elle est « un pouvoir » qui ouvre, non à une connaissance (partielle ou spéciale) mais à la connaissance, commandant par là « un mode entièrement nouveau d’existence », puisque la connaissance est à la charnière de tous les différents niveaux de qualité d’être et de conscience. (Toute opération de connaissance est l’agent d’un éveil ou d’un saut de conscience, de même que toute élévation ou « montée de la conscience » est vectrice de connaissance.) Elle permet de réaliser ce que la Tradition affirme depuis toujours : « la conscience transcendentale occupe en permanence le centre immobile qui est le moteur de la structure » (le point central de la croix, alpha et oméga, équivalent au « point zéro » évoqué du point de vue de la physique quantique 2). « C’est par là que les notions d’objets et d’événements ’’ isolés ’’ prennent rétrospectivement leur sens. Car, en les mettant en relation globale dans le champ déterminé qui est le leur à tout moment, la structuration n’efface pas les objets ou les événements, au contraire, elle les éclaire de toutes les valences dont on les coupe lorsqu’on les isole, elle réintroduit en eux les essences et les significations que le processus de la science en a extraites, et même davantage : elle ouvre leur champ jusqu’à l’infini [disons plus rigoureusement « l’indéfini », mais cela importe peu] et fait de chacun d’eux une idée universelle » — ou plutôt, révèle leur universalité derrière l’apparente relativité des contingences.

C’est donc bien le passage de l’ordre individuel à l’ordre universel, spécifique de toute gnose, de tout éveil de conscience et de toute initiation, qui est en germe dans cette opération, qu’elle soit fugace et à peine perceptible ou fulgurante et bouleversante. Dans tous les cas « cette opération est immédiate » et « nous l’appelons une transfiguration. Elle est au sens plein donation de sens » — et avec le sens viennent la connaissance, l’amour, la liberté, la joie, qui ont par excellence un effet transfigurateur — et aboutit en métaphysique, stade où se trouve « abolie en nous la contradiction du successif et du simultané » — « la simultanéité de tous les points de vue », disait René Guénon, étant le propre de la métaphysique. (C’est l’ « éternel présent », qui est l’un des critères de l’ésotérisme.3) La séparation sujet-objet, dans laquelle se sont enfermées la pensée occidentale et la philosophie moderne jusqu’au nihilisme et l’absurdité, est dissoute et transcendée par cette conscience de l’unité (« l’interdépendance universelle » ou « l’intersubjectivité absolue », disait Abellio) — soit la réalisation de l’identité essentielle s’exprimant de manière universelle (la prise de conscience que l’identité individuelle de tous les êtres, au-delà de leur multiplicité indéfinie, s’exprime de manière universellement identique, au-delà de l’indéfinie variété de cette expression).

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Cette unité et cette identité sont le résultat direct de la connaissance à proprement parler, puisque celle-ci consiste dans l’identification et l’assimilation de l’objet (ce qui est connu) par le sujet (celui qui connaît). Et par « objet », on entendra tout ce dont nous pouvons prendre conscience : n’importe quel être, n’importe quel événement et n’importe quel phénomène, une chose, un état personnel, une idée, une notion, une pensée ou une émotion quelconques, toute situation passée, présente ou non encore advenue.

On sait depuis Aristote (et comme le rappelait Guénon) que « la connaissance se réalise par le moyen de ce qu’on peut appeler proprement une ’’ prise de conscience ’’ » puisque « l’être s’assimile plus ou moins complètement tout ce dont il prend conscience » (et que là résident essentiellement la fonction et la raison d’être de la conscience). Or il est bien évident qu’un sujet prenant conscience d’une table, d’une forêt ou d’un événement quelconque ne va pas se les assimiler, ni s’y identifier, en direct et en totalité : l’instantanéité ici serait destructive (comme si on jetait la foudre sur un fagot pour l’allumer au lieu d’y employer un briquet), il y faut la progressivité, et la prise de conscience — et la connaissance qu’elle réalise — procédera donc par degrés successifs, au cours de plusieurs niveaux d’une ampleur et d’une intensité chaque fois supérieures (suivant le modèle d’une spirale ascendante, « cette torsion ascendante qui est le propre du processus de transfiguration »). L’enjeu est donc d’étendre et d’intensifier la conscience pour que s’améliore et se réalise autant que possible sa connaissance des objets dont elle se saisit : et le mode opératoire de la « structure absolue » y fait merveille.

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A tel point que cette résurgence de la Gnose, portée par Abellio en plein XXe siècle, alors que toute la pensée occidentale pataugeait dans ses insolubles apories — et cependant que l’Orient déversait en Occident ses propres techniques d’expansion de conscience (avec le Yoga et la méditation bouddhique en particulier) —, a valeur eschatologique. De fait c’est la logique mentale et intellectuelle — qu’on la dise idéologique ou philosophique — de toute la pensée occidentale (en remontant jusqu’à Aristote) qui se trouve achevée et dépassée, c’est-à-dire incluse et intégrée dans un ordre intellectuel supérieur, et qui plus est, cette fois, non plus seulement rationnel mais réellement spirituel. (Le phénomène actuel de la « spiritualité laïque », bien que pas grand-monde ne s’en soit aperçu, trouve donc dans la « nouvelle Gnose » d’Abellio sa véritable fondation : c’est une voie de connaissance hors dogme et indépendante de toute religion établie.)

La tendance à isoler les objets ou les événements pour mieux les analyser dans le vain espoir de les comprendre et de les expliquer trouve donc ici son terme, de même que la tendance elle aussi typiquement moderne à vouloir comprendre le haut par le bas, le qualitatif par le quantitatif, le supérieur par l’inférieur et l’intérieur par l’extérieur. (Ce qui est évidemment stupide, car ce n’est pas en étudiant une pièce de menuiserie que l’on comprendra pourquoi et comment une table a été fabriquée, mais en cherchant, en trouvant et en étudiant l’idée qui fut au principe de sa fabrication : la compréhension procède et ne peut procéder que du haut vers le bas — « construire la maison en commençant par le toit », comme l’a souvent écrit Abellio — et de l’intérieur vers l’extérieur.) Cette logique-là, luciférienne dans son essence (au départ) et satanique dans son expression (à l’arrivée), s’abolit et se transmute par une logique que nous désignerons comme christique — le Christ, qui est l’axe central de la spiritualité occidentale, étant une figure gnostique et non (seulement) religieuse — et qui est, quant à elle, d’essence unitive et d’expression globale. Car l’unité (yoga signifie « union ») est bien l’objectif et la fin de toute spiritualité, de même que la globalité (ou l’universalité) son expression la plus simple et la plus complète. A cet égard Abellio citait Carlo Suarès qui résumait ainsi la situation à propos du symbole et de son usage, subverti et abîmé en symbolisme par la pensée moderne : « le symbolisme était devenu le scandale de la conscience humaine à partir du moment où, ayant découvert l’inconscient collectif, on a accepté les symboles comme des états de perception susceptibles de nous indiquer des voies vers les régions les plus exaltées. Par cette fiction, on s’est proposé de découvrir l’au-delà dans l’en-deçà. » (De fait, nulle explication n’est à trouver dans les limbes et les bas-fonds de la conscience — qu’on l’appelle subconscient ou inconscient 5 —, où ne s’entassent que les produits traumatiques des épreuves subies et transmises de génération en génération par les individus : c’est au surconscient, au superconscient ou au supra-conscient qu’il convient de s’adresser — quelque chose qui évoque le « supramental » de Shri Aurobindo ou encore le « Soi supérieur » des chercheurs New Age.) Cette fiction est désormais caduque. Car « en réalité, ajoutait Abellio, la plurivalence du symbole n’est faite que de sa participation […] à l’omnivalence de la structure, et là où cette omnivalence est pleinement vécue, le ’’ symbole ’’ disparaît comme l’étoile au lever du soleil » 6. Tout se passe donc comme si — Abellio le suggère ici d’assez belle manière, encore qu’une telle perspective soit sous-jacente à toute son œuvre — nous étions bel et bien à l’aube d’une ère nouvelle.

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Ainsi Abellio s’est-il demandé (dans son Manifeste de 1989) à quel point nous serions fondés à « espérer que les ’’ conversions ’’ individuelles [au sens traditionnel et initiatique de métanoïa qu’il attribuait à la conversion] puissent tendre à une métamorphose existentielle d’ensemble de l’humanité » (c’est moi qui souligne). Cette grandiose espérance, on le sait, imprègne aujourd’hui la culture occidentale — espérance parfaitement soutenue et validée scientifiquement par la fameuse expérience du centième singe, conduite en 1958 sur l’île de Koshima, montrant qu’un seul individu élevant son niveau de conscience entraîne à lui seul l’élévation de conscience des autres membres du groupe.

De son côté, il y a environ un siècle, Rudolf Steiner affirmait que « l’ancienne civilisation des prêtres est dépassée par une nouvelle civilisation où chacun en particulier doit arriver à la connaissance 7 » sans plus avoir à se plier à quelque prêtrise ou cléricature que ce soit. De fait, il est loisible à tout le monde de vérifier par soi-même que (disait encore Guénon) « la seule distinction que nous puissions faire légitimement quant à la valeur de la connaissance, est celle [qui existe] entre la connaissance immédiate [qui est, comme telle, « nécessairement vraie »] et la connaissance médiate, c’est-à-dire entre la connaissance effective et la connaissance symbolique ». Il s’avère en l’occurrence (dans le cas de la « structure absolue ») que la mise en rapport — la mise en jeu dialectique — entre la plurivalence du symbole et l’omnivalence de la structure dans laquelle il s’inscrit constitue proprement ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate (et donc illuminative et transfigurative). Et puisque, non seulement n’importe qui peut se livrer à cet exercice — quelque austère ou incompréhensible qu’il paraisse à première vue —, mais qu’en plus, d’innombrables individus aujourd’hui, qu’ils soient anonymes (dans leur immense majorité) ou non, parviennent à des niveaux de conscience supérieurs à la moyenne par leurs propres moyens et hors de tout protocole opératoire connu ou reconnu — ne serait-ce qu’au travers d’expériences vécues de manière apparemment chaotique ou anarchique mais suffisamment intense pour être initiatique en réalité —, ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate est d’ores et déjà vécu et partagé par bien plus de monde que les apparences puissent le faire savoir, ce qui est le signe irrécusable que cette « métamorphose existentielle » à large échelle, et l’entrée qu’elle permet dans une « nouvelle civilisation » où chacun accède soi-même à la connaissance, sont une réalité encore certes non effective mais de toute évidence en cours d’avènement.

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Dès lors, à quel point est-il pertinent de se poser la question de l’échéance ? Car, si c’est bien de l’ère du Verseau qu’il s’agit — caractérisée comme on le sait par un niveau encore inédit de liberté, de responsabilité et de maturité individuelles —, l’époque de son avènement effectif a été diversement située. Ainsi selon les astrologues sidéralistes, trois ou quatre siècles nous séparent encore de l’entrée dans le Verseau 8. Une telle distance est suspecte — il suffit de se demander à qui profite cette sombre prédiction d’une période restant à couvrir de trois siècles de « tribulations », c’est-à-dire d’épreuves et de tourments. Il appert que la fraude opérée ici a été articulée à une autre fraude, celle du « récentisme », qui veut que plusieurs siècles (cela va de trois à six) font défaut entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge. L’absurdité d’une telle croyance se résout dans le fait que les siècles ainsi effacés de notre esprit, par voie artificielle et mensongère, peuvent désormais se trouver plaqués devant nous (en les supprimant du passé, les fraudeurs ont pu les placer dans le futur), afin de tuer, dans les consciences, la foi, l’envie et l’initiative de quitter les Poissons et d’entrer dans le Verseau. En outre, la mode du récentisme, de même que la vogue du sidéralisme, sont aussi récentes l’une que l’autre, et tout se passe comme si elles avaient été promues et répandues dans le seul but de saper la réalité prophétique situant l’entrée dans le Verseau à aujourd’hui — et donc d’empêcher les gens d’y adhérer, d’y prendre part et de la rendre effective. Les prédictions de Malachie et de Nostradamus, quant à elles, les prophéties de l’Apocalypse de Jean, surtout, ainsi que celles des Mayas et des Hopis — sans négliger non plus (quelques réserves qu’elles puissent légitimement susciter) une pléthore de sources « canalisées » —, accréditent notre époque comme étant bien celle de la transition des Poissons au Verseau. (Et si l’on voulait contester la véracité des sources relayées par les channels, il suffirait de considérer que de nombreuses forces extraterrestres et supra-humaines sont à l’œuvre pour soutenir et appuyer cette partie de l’humanité qui a bel et bien décidé, quant à elle, d’en finir avec l’époque actuelle et d’entériner pour de bon l’entrée dans le Verseau.)

Et au pire des cas, cela nous sera cependant indifférent, car au surplus, il dépend précisément de notre actuelle capacité à se hausser nous-mêmes à la connaissance de faire advenir cette ère nouvelle : non que nous ayons besoin d’elle, c’est elle qui a besoin de nous. « Au cap des sept cents ans », ce n’est pas dans trois siècles : c’est maintenant.

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1 Ce n’est pas d’ailleurs pas pour rien qu’Abellio — Georges Soulès de son vrai nom — fût Toulousain de naissance et Ariégeois d’origine, son pseudonyme, emprunté à sa grand-mère maternelle Marie Abély (originaire quant à elle de Seix, en Couserans), référant évidemment au dieu celtique de la lumière solaire, Belen (Belenos). 

2 Nonobstant l’évident oxymore que constitue cette expression, puisque le point désigne l’unité (première manifestation de l’Être) tandis que le zéro désigne le Non-Être (domaine de « la Possibilité universelle », comme disait Guénon, en amont et au-delà de toute manifestation).

3 Si Guénon a pu insister sur « la simultanéité des états d’être », c’est que « même pour les modifications individuelles, qui se réalisent en mode successif dans l’ordre de la manifestation, si elles n’étaient pas conçues comme simultanées en principe, leur existence ne pourrait être que purement illusoire » (Les États multiples de l’être, Trédaniel, rééd. 2008, p. 51).

5 Guénon avait pertinemment remarqué que cette idée d’inconscient est contradictoire, puisque, la conscience étant avant tout un contenant, si quelque chose est en dehors d’elle (quelque chose d’inconscient, donc), cette chose n’existe simplement pas. C’est le fait d’en être conscient qui la fait exister — tant qu’on n’en est pas conscient, elle n’existe pas —, et la notion d’inconscience se ramène et s’identifie alors simplement à l’ignorance. — C’est aussi le lieu de préciser que « le rapport de contenant à contenu, pris dans son sens littéral, est un rapport spatial », qui est donc à entendre « d’une façon toute figurée, puisque ce dont il s’agit est sans étendue et ne se situe pas dans l’espace », non plus d’ailleurs que dans le temps.

6 Pour abscons, ambitieux ou grandiloquent qu’il paraisse, cet énoncé n’en est pas moins vrai, ce qui néanmoins requiert évidemment une pratique minimale de la « structure absolue » pour être vérifié.

7 Cité par Déodat Roché dans les Cahiers d’études cathares, n° 34, Arques, été 1967, p. 7.

8 Abellio, de son côté, n’en a pas moins agi et milité en vue de constituer cette « communauté gnostique » (que Husserl, à la fin de sa vie, appela de ses vœux), groupant les « nouveaux prophètes » chargés d’assurer, sous l’aspect d’une insaisissable « prêtrise invisible », la transition entre le cycle actuellement finissant et le prochain.

Le « chaudron » marial de Caudiès-de-Fenouillèdes — Athanor cathare

Le pays de Fenouillèdes a été habité par les Gaulois — Celtibères, Sordons, Volques, Bébrices, Ataciens — depuis au moins six mille ans : des pièces de céramique et des gravures de cette époque ont été trouvées à la Comba dels Adotz, en-dessous de la route qui mène à l’actuel col Saint-Louis. Un Louis 9, d’ailleurs, qui s’érigea en suzerain direct de ce pays dès son rattachement à la couronne de France en 1258. On se demande pourquoi…

Le pays tire son nom de pagus fenolietensis, le « pays des foins ». Surnommé au 18e siècle le « grenier de la province », c’était donc un terroir à blé hautement fertile. Cette richesse attira tôt les colons grecs puis romains. La ville de Caudiès-de-Fenouillèdes, quant à elle, est mentionnée, pour la première fois que nous le sachions, en 842 ou 845, comme Villa Cauderiae : villa désignait une ferme, un hameau ou un village, tandis que l’on hésite sur le second terme : certains ont penché pour caldarium, « étuve », d’autres pour caldus, désignant un lieu à fort ensoleillement (comme il s’en trouve beaucoup en Cerdagne, Conflent ou Andorre) ; la vérité semble associer ces deux versions — qui évoquent toutes deux, du reste, l’idée de chaleur —, puisque le blason de Caudiès représente un chaudron « de gueules à l’anse levée ».

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Le Fenouillèdes tire aussi son nom du fenouil, qui veut dire, du reste, « petit foin » (funiculum en latin) — l’autre nom du fenouil étant l’aneth. Or le fenouil est associé à la fois à Marie-Madeleine et à la Résurrection. Il a aussi la propriété d’éclaircir et d’améliorer la vue. C’est que Madeleine fut la première à voir Jésus-Christ ressuscité ; et le don de « seconde vue » (attribut de l’ « œil qui voit tout », le chakra du troisième œil, au milieu du front) est évidemment associé à la Résurrection. De plus, c’est en mangeant du fenouil que les serpents acquièrent la possibilité de se régénérer, à travers la mue, et ainsi de rajeunir à volonté : le fenouil joue donc le rôle d’un élixir de jouvence et d’immortalité, ce qui correspond là encore à la Résurrection — laquelle correspond au troisième œuvre alchimique, l’œuvre au Rouge.

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Le comté de Fenouillèdes a été fondé en 795, au sein de cette Marche d’Espagne (qui deviendra plus tard le marquisat de Gothie) que Charlemagne avait instituée pour surveiller les Arabes et les maintenir au sud des Pyrénées, en la confiant à des comtes (comites : « compagnons ») chargés de la défendre et qui fondèrent assez vite des lignées indépendantes du pouvoir central. Sa situation de « tampon » au pied des Pyrénées a valu au Fenouillèdes d’innombrables guerres, locales ou plus larges, et son appartenance successive au comté de Razès (Rhedae, Rennes-le-Château), à la vicomté de Fenouillèdes, au comté de Besalu, au comté de Barcelone, à celui de Cerdagne, à la vicomté de Narbonne, au royaume d’Aragon et enfin (1258, traité de Corbeil), au royaume de France. Caudiès n’eut dès lors plus de suzerain local et releva directement de Paris.

En 1011, Caudiès (Caldarios) est rattachée à l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxa. Deux siècles plus tard, la forte présence cathare expliquera que Quéribus, Puilaurens et Fenouillet fussent parmi les dernières forteresses à résister à la démence totalitaire et génocidaire des romano-français. Le pays est rattaché à la France en 1258 (soit 3 ans seulement après la chute de Quéribus) et Louis 9 s’arrogea donc la tutelle directe sur le pays : cela en dit long sur la valeur stratégique essentielle de cette contrée aux yeux des Français comme des Romains — les premiers n’étant d’ailleurs sous bien des aspects que les sous-fifres des seconds. Le Fenouillèdes passa ensuite sous l’autorité religieuse de l’évêché d’Alet en 1318. (Le somptueux retable de l’église Notre-Dame de la Nativité de Caudiès a d’ailleurs été offert par Nicolas Pavillon, évêque d’Alet entre 1637 et 1677.)

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Il est remarquable que la première Fédération révolutionnaire de France fut celle de Caudiès, dès le 6 août 1789, avant la commune de la Drôme — qui s’en est pourtant prévalue — et plus d’un an avant celle de Paris. (Une information scandaleusement ignorée des historiens et que l’on ne trouve, sur l’Internet, que sur des sites amateurs d’histoire locale. Ce genre d’aberrante censure, là encore, est lourdement significative.) C’est là une éclatante illustration que la fibre républicaine, patriotique, égalitaire et sociale, se situe bien dans la veine de l’esprit cathare et de l’idéal chrétien. Les Jacobins de Paris quant à eux n’en resteront pas moins fidèles à leur fibre romaine, autoritaire et totalitaire, en imposant aux Caudiésiens (malgré moult suppliques et force réclamations) d’être amalgamés au département des Pyrénées-orientales, bien qu’ils ne fussent pas Catalans mais Occitans. La négation des identités, des cultures et des traditions locales, par le pouvoir parisien, poursuivait ainsi l’oeuvre romaine habituelle, et satanique au fond, de nivellement par le bas et de destruction systématique de toute vie organique et naturelle (au profit d’une sous-vie mécanique et artificielle, bientôt incarnée, au 19e siècle, dans l’horreur capitaliste et industrielle qui devait faire de la quasi totalité des peuples européens — hommes et femmes, enfants et vieillards — des forçats et des esclaves corvéables à mort).

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Notre-Dame de La Val, haut lieu de culte et de pèlerinage marials, attesté au 10e siècle. Le clocher est octogonal, comme il est de rigueur dans l’architecture templière, alors que cette église remonte au plus tard au 14e siècle.

Quel enjeu représentait donc cette région des Corbières pour les Capétiens et les Romains ? Quelques statues — naguère placées en l’église Notre-Dame de La Val (à quelques centaines de mètres à l’écart de Caudiès), aujourd’hui en celle de Notre-Dame de la Nativité de Caudiès — nous en donnent l’indice : la présence, ici, des membres de la « sainte famille ». Pour quelle autre raison Anne ou Marie par exemple seraient-elles vêtues en paysannes occitanes ? Pour mieux les rendre familières aux habitants ? ou encore plus simplement et logiquement, parce qu’elles leur furent, à l’époque où elles vécurent, réellement et directement familières ? De telles représentations sont d’autant plus notables que l’église romaine n’a cessé de lutter contre le culte de sainte Anne : si le pape franciscain Sixte 4 rendit honneur à Anne en 1481 en inscrivant sa célébration au calendrier liturgique (le 26 juillet), le pape Pie 5 la supprimera carrément en 1568, alors que ces statues-là remontent au 14e siècle. Comme si leurs sculpteurs en savaient bien plus long au sujet d’Anne, de Marie et des autres, que l’église catholique ne pourra jamais le reconnaître…

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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Marie, dans une posture typiquement occitane, dite « hanchée ». L’enfant tient une colombe à la main. Quant à lui, Marie le tient sur sa hanche gauche, de la même manière qu’Isis portant l’enfant Horus. (Quatorzième siècle également.)

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Or c’est bien là, du reste, l’un des principaux aspects du « secret » des Cathares : la connaissance de l’origine, l’identité, la vie et l’histoire réelles des membres de cette lignée davidique et christique, dite de « sang réal » — lignée qui constitue aussi l’un des principaux aspects du mystère de Rennes-le-Château (comme l’a suffisamment montré le Da Vinci Code de Dan Brown), et à propos de laquelle le généalogiste Lawrence Gardner a bien dégagé le terrain. Et là encore tout se passe comme si les Cathares avaient compté parmi eux de nombreux représentants de cette lignée. Raison pour laquelle l’église romaine s’est acharné à les exterminer aux 13e et 14e siècles, avant de salir et d’étouffer leur mémoire jusqu’alors. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

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L’église de Caudiès recèle encore cette curiosité : une représentation de la… quinzième station du Chemin de Croix, cependant que celui-ci n’en contient que quatorze. Le Christ y est en gloire au milieu d’une mandorle. D’où en vient l’initiative ? D’après Wikipédia, une quinzième station a été ajoutée à Lourdes, en 1958, au Chemin de croix qui commémorait le centenaire des apparitions mariales. Elle est intitulée : « Avec Marie dans l’espérance de la résurrection ». Une quinzième station se trouve également à Évry et à Caggiano, ainsi qu’à Montréal, au Québec — dans les jardins de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal —, elle aussi dédiée à la Résurrection.
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Autre merveille de cette étonnante église : une relique de saint Gaudérique, le patron catalan des laboureurs et des paysans, guérisseur et faiseur de miracles, que l’on invoquait en particulier pour faire tomber la pluie.

Nota bene : J’exprime ici mes plus vifs remerciements à M. Pierre Armagnac, de l’association « Patrimoni Caoudierenc », pour sa disponibilité et son amabilité : je lui dois l’essentiel des informations qui ont permis la rédaction de cet article. 

A.R.

L’église Notre-Dame de l’Assomption de Bugarach

L’église de Bugarach est une église à forte connotation templière et alchimique — c’est une formidable turbine cosmo-tellurique, si j’ose m’exprimer ainsi —, dédiée à Notre-Dame de l’Assomption.

L’Assomption (assumptio) désigne l’ « action de prendre », du verbe assumere, « prendre », « assumer ». En termes exotériques (dans la religion catholique), elle désigne l’enlèvement au ciel de la Vierge Marie par des anges. En termes ésotériques, elle désigne le processus de transmutation : l’Assomption, c’est quand l’Esprit prend et assume la matière, quand la lumière saisit les ténèbres pour les éclairer, les illuminer, les transcender. C’est la « spiritualisation de la matière » dont il est question en alchimie.

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Vitrail montrant les six chakras, allant du « racine » au « troisième oeil ». Le sacré-coeur se situe à la bonne place, la quatrième.

Au long de la nef (en allant vers le choeur) se trouvent placées en vis-à-vis les stations du Chemin de croix IV et XI, III et XII, II et XIII, et enfin I et XIV. Or ces quatre couples s’additionnent pour donner à chaque fois le nombre 15 (4 + 11, 3 + 12, 2 + 13 et 1 + 14). Il y a au moins deux séries d’implications qui peuvent en être tirées. La première est que dans le Tarot, l’arcane XV est « Le Diable ». On peut alors remarquer que sur l’autel de l’église se trouve une « gloire » (habituellement dissimulée derrière un grand crucifix qu’il faut déplacer pour l’occasion) sur laquelle on peut voir, autour du triangle de l’oeil d’Horus (Oudjat), trois 6. (Et du reste, le nombre 15 se décompose en 1 + 5 = 6.)

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Revenons à l’Assomption. Raymond Abellio, dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965), a donné une description aussi efficace et rigoureuse que possible du processus d’éveil de conscience (la prise de conscience de la conscience). De manière générale, expliquait-il, toute perception est interrogative (« tout éveil est interrogation devant l’énigme du monde ») — et cette interrogation exprime le scandale de l’écart immédiat et apparent (l’apparente séparation, opposition et contradiction de toute dualité) entre la conscience et (ce qu’elle prend pour) son objet. L’incohérence, l’absurdité de l’apparence immédiate sont ce scandale constitutif et germinatif de soi — de la conscience de soi (autoréflexive). La prise de conscience — c’est là un événement initial en fait et initiatique en puissance — est à la fois éveil et dédication instantanée à ce scandale de l’apparence immédiate : la conscience perçoit (et s’éveille à) ce scandale et se dédie aussitôt à sa résolution, sa compréhension, sa transmutation. A l’origine « scandale » signifie « piège », « obstacle » : or c’est l’un des sens de Satan dans la tradition hébraïque — « l’obstacle que Dieu se fait à Lui-même » : on a donc là l’épreuve inaugurale et baptismale (par le feu) de la conscience éveillée (et dédiée) à elle-même et vouée à se transcender sans fin, dans une respiration verticale d’Incarnation-Assomption toujours accrue et affinée (amplifiée et intensifiée, disait Abellio). A ce point de vue, l’Incarnation est bien la descente de l’Esprit dans la matière, et l’Assomption, « l’enlèvement au ciel » de la matière par l’Esprit.

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Plaque en marbre rouge de Caunes-Minervois, posée sur l’autel et gravée de cinq croix templières. Celle du centre est un point à « connecter ».

Il est alors utile de signaler que l’église de Bugarach recèle un parcours énergétique et alchimique en sept points. Le premier (cinq mètres environs après l’entrée) et le quatrième (dans le choeur, à la verticale de la clé de voûte) sont des points de connexion verticale et d’alignement Ciel-Terre — c’est-à-dire d’activation de la respiration Incarnation-Assomption. Le deuxième, devant la statue de Roch (qui était alchimiste et médecin), est dévolu à la guérison. Le troisième, devant les statues de Notre-Dame de La Salette et de Germaine de Pibrac, est un point d’activation Yin. Le cinquième, situé en vis-à-vis, devant les statues de Jeanne d’Arc, d’Anne et de Marie, est un point d’activation Yang (où s’invoquent l’ardeur et la fougue martiales et justicières de Jeanne). Le sixième, en vis-à-vis de Roch, se trouve devant la statue d’Antoine de Padoue, personnage qui est dédié aux objets perdus, c’est-à-dire à la « Parole perdue », soit la connaissance : on y invoque donc la connaissance des vérités perdues et oubliées. Le septième, enfin, se situe devant le fameux vitrail à la « Roue de Fortune » (arcane X du Tarot), en-dessous duquel il s’agit de se livrer à un protocole destiné à nous mettre en phase avec nos aspirations profondes (nous mettre en mesure d’exaucer nos souhaits). 

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La seconde série d’implications que l’on peut tirer de cette récurrence du nombre 15, est évoquée par Magali Cazottes — dans cet entretien sur le saint Graal où elle rappelle que c’est à l’âge de 15 ans que Lancelot sort de sa forêt (où il a été élevé par Viviane à l’écart du monde) pour se lancer dans sa quête, et que c’est à l’âge de 15 ans également que le roi Arthur a ôté Excalibur de son enclume. La dimension initiale et inaugurale du nombre 15 est donc ici aussi privilégiée. 

La référence au Diable dans l’église de Bugarach est évidemment cohérente avec le chambard médiatique sur le « refuge » de la « fin du monde » du 21 décembre 2012. C’est cohérent également avec l’Apocalypse, à laquelle on trouve aussi une référence dans l’église, au fond du choeur, avec deux sculptures de l’Agneau de Dieu, sacrifié sur le « Livre aux sept Sceaux » qui est mentionné, quant à lui, dans l’Apocalypse de Jean.

Agnus Dei

De fait, « Apocalypse » veut dire « Révélation », et celle-ci correspond à l’Œuvre au noir alchimique, au cours duquel on va à la rencontre du Diable et de ses propres ténèbres intérieures (tandis que la Rédemption correspond à l’Œuvre au blanc, et la Résurrection à l’Œuvre au rouge). Cela suggère donc — c’est un euphémisme — un lien encore inexpliqué entre cet endroit et la période apocalyptique dans laquelle nous sommes déjà bien engagés. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant. 

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Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et — dans une version plus longue — à Nag Hammadi en 1945. Il ne sera publié en français qu’en 2007 (chez Gallimard) et 2012 (au Septénaire). Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner plus tard comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette cléricature, minorité privilégiée de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…) 

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Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et corruptrice du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués (et grassement rémunérés), et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « Je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège ! Le pharisien Arimane se pose ainsi en précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule catholique et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, en germe et en filigrane, l’Inquisition, le NKVD et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». La tendance ahrimanienne est « de mépriser la poésie et les produits de l’imagination, de voir partout des mécanismes, de devenir un pédant aride et solennel… », « un pédant aride et dogmatique qui soupèse tout froidement, qui schématise, qui classifie et qui numérote tout ! » On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique — une tendance Yang hypertrophiée —, éminemment moderne, à l’œuvre dans le rationalisme et le matérialisme, la prédation et la rapacité capitalistes, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent ce monde et les peuples depuis toujours. Voilà les tendances que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour combien de temps encore ?

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Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit Jésus-Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage » (René Nelli, Les Cathares). Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel », en ayant garde de sombrer pour autant dans l’aridité morale et la sclérose mentale ahrimaniennes). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

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Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à dissimuler — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique. Un critère : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » (Conscience de « l’interdépendance universelle » équivalente à la « conscience de l’unité ».) C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse ». Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

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Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » dans la doctrine de Zoroastre, la Sophia des gnostiques, et la « Vierge de Lumière » des manichéens, équivalente à l’Esprit saint de la Trinité catholique. Cela explique pourquoi la propagande catholique a dû calomnier les Templiers en jugeant le Baphomet comme satanique, de même que les Romains ont bâti leur dogme et leur église sur l’oppression et le rejet des femmes et de la féminité divine.

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Cette figure du Baphomet s’est d’abord trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine en Europe par les Templiers. L’étymologie suggère l’origine zoroastrienne de cette idée : le mot « Baphomet » dérive du persan Manuhmed. Dans l’interrogatoire des Templiers de Florence figure cette phrase : « Adoretis istud capud, quia vester deus est et vester Magumeth » : « Adorez cette tête parce qu’elle est votre dieu et votre Magumeth ». L’étymologie indique aussi que cette tête, de même que le personnage ailé, cornu et pourvu de seins au portail de Saint-Merri, représente l’Esprit soi-même, la Sophia des gnostiques (le saint-Esprit, troisième terme de la Trinité catholique). D’après Déodat Roché en effet (dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers », Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), « Manvahmed ou Manuhmed […] signifie ’’lumière de la sagesse’’, Noûs, l’Esprit, en iranien ». Déodat Roché a aussi publié, dans les Cahiers d’études cathares (été 1967, n° 34), le compte-rendu de M. Lochbrünner (sur l’ « Evolution de la conception iranienne de Zoroastre à Manès ») qui rappelle que chez Manès, « Monhumed » est « la Vierge de Lumière », celle « qui confère la connaissance ». Manuhmed ou Monhumed, Noûs, l’Esprit, la Sagesse : c’est Sophia, archétype féminin que la théologie romaine a voulu réduire à la figure de la Vierge Marie — avec laquelle elle partage cette qualité divine, que Rome devra plus tard reconnaître à travers son dogme de l’Immaculée Conception en 1854 : la parthénogenèse, ou l’autofécondité (le fait que la déesse peut enfanter toute seule).

Un hymne manichéen lui prête ces paroles : « Allons ! âme, ne crains rien ! Je suis ta Manuhmed, ta caution, ton sceau. Et je suis ta lumière, le flambeau primordial, la grande Manuhmed, la caution parfaite ». Cette connaissance était encore vivante au Moyen Âge, chez les cathares, jusqu’aux dernières heures de leur communauté, puisque Bernard Gui, dans ses sentences d’Inquisition (dans les années 1300-1310), condamne Pèire Autier pour avoir dit, entre autres, que « sainte Marie, mère de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, n’est pas et n’a jamais été une femme de chair » mais la gleisa, l’assemblée des fidèles (cité par Anne Brenon dans Le Choix hérétique, p. 27). Pour les cathares, l’Esprit saint, « c’est cela, la Vierge Marie dans les ténèbres ». Autrement dit, la lumière.

Déodat Roché propose aussi (in ibid.) de voir dans le nom Manuhmed « la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie, qui ont aussi un sens gnostique et alchimique. Un sens que nous a restitué l’autre grand penseur gnostique du 20e siècle, Raymond Abellio.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme il l’évoque dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), correspondent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. Par exemple, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, ponctuait Abellio, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui est aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. » Les trois gunas résument l’Œuvre alchimique — la descente au Noir, l’expansion (latérale) au Blanc et l’ascension au Rouge — de même que le symbolisme de la croix, l’essentiel résidant dans l’interaction entre les trois forces et leur intensification réciproque, laquelle traduit et active à la fois la force initiale et terminale, le principe inclus au centre de la croix, « point zéro » (Alpha et Oméga) par lequel s’engouffre et déferle Sophia, l’Esprit, soit l’amour et la connaissance.

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Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

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Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un certain niveau de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

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1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).

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Tentation de vie et tentation de mort

Dans La Glose du Pater (in René Nelli, Ecritures cathares, rééd. Le Rocher 2011, pp. 314-317), le passage sur la tentation et les épreuves, est d’évidente et ardente inspiration gnostique. C’est une invitation expresse à découvrir soi-même la réalité des deux principes.

« Quand ce peuple aura passé l’épreuve des tentations, qu’il puisse recevoir la couronne de vie » ; « Et il faut savoir que la double tentation qui advient au peuple de Dieu, c’est-à-dire la tentation de Dieu et la tentation du diable, leur advient pour deux raisons : la tentation de Dieu, pour la vie, la tentation du diable, pour la mort. »

Bien et mal, haut et bas, etc. Ce qui élève et ce qui abaisse, ce qui éclaire et ce qui obscurcit. La gnose : choisis ton camp, camarade. (« Le Grand événement du Choix » chez Zarathoustra.)

« Ils sont éprouvés sur de petites choses et de grandes leur seront bien préparées ; car Dieu les a tentés et les a trouvés dignes de Lui » (Livre de la Sagesse). Jacques : « Bienheureux l’homme qui souffre la tentation. » Paradoxe apparent dialectique gnostique. « Parce qu’il souffrit d’être tenté, il est capable d’aider ceux qui sont tentés » (Paul).

Et de leur dire que dans la vie, comme a dit le Bouddha, « il y a deux erreurs à éviter : la première, c’est ne pas y aller, et la seconde, c’est ne pas y aller à fond ».

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Sept cents ans plus tard, qui a peur des cathares ?

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Quéribus, ultime fief de la résistance cathare, défendu par Chabert de Barbaira. Sa chute, en 1255, a été causée par la trahison du seigneur de Padern, un village voisin. Trois ans plus tard, le traité de Corbeil attachait tout le Fenouillèdes à la couronne de France.

Que nous ont transmis les cathares ? Les moyens de transcender le chaos et la souffrance de ce monde. Ils suivaient une voie de libération pour laquelle l’église de Rome s’est sentie obligée de les exterminer (et de salir leur mémoire, siècle après siècle). Mais envers et contre toutes les horreurs perpétrées par les papes romains et les rois français, les cathares nous ont donné rendez-vous : « Au cap des sept cents ans, le laurier reverdira ».

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Une guerre totale et un génocide, ça laisse des traces. Surtout si l’on n’en parle pas. (Ces traces sont pires encore si l’on n’en parle pas…) Notre mémoire collective — la mémoire collective française en général et occitane en particulier — porte cette plaie (une plaie qui demeure encore « sans cicatrice », disait Abellio). Il est temps de guérir cette blessure.

Cela implique d’affronter la réalité historique du génocide cathare. — De 1209, avec le massacre des 20 000 habitants de Béziers, à 1328, quand la soldatesque royale emmure les quelque 500 cathares réfugiés dans la grotte de Lombrives. Bilan, estimation haute : un million de morts. Pour l’époque, c’est astronomique. — L’église de Rome a décidé, planifié et exécuté ce génocide — le pape Innocent 3, en particulier, y consacrant des trésors de perfidie et de duplicité (en bonne logique pharisienne). Dès le début des années 1180, sa décision est prise. Il utilisera la méthode, désormais bien connue, de l’attentat sous faux drapeau (false flag attack) pour avoir le prétexte nécessaire pour agresser l’Occitanie : l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, attribué sans preuve au comte de Toulouse. Il confiera ensuite le sale boulot (les opérations militaires et l’éradication des cathares) à une troupe de mercenaires (venus de France, Picardie, Champagne, Flandre, Allemagne…) sous les ordres d’un chef de guerre, Simon de Montfort, vétéran de la quatrième Croisade (lors de laquelle sa cruauté fut déjà remarquée) et tacticien accompli (sa victoire de Muret en 1213 en témoignera), croyant primaire, dûment fanatisé par les agents du pape. Des effectifs de 30 000 hommes, à qui les psychopathes catholiques — cisterciens en tête — ont bien expliqué qu’ils pourraient se lâcher de bon cœur et laisser libre cours à leur bestialité (leurs saloperies étant absoutes d’avance), car au final, n’est-ce pas, c’était pour Dieu… « Dieu le veut » et « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

(C’est qui ce Dieu, au fait ?)

De son côté, le roi de France, Philippe Auguste, n’est pas exactement un pote du pape. (Il a déjà eu l’occasion de mettre au pas le clergé français en le menaçant de lui confisquer ses biens temporels…) Harcelé par Innocent 3 pour prendre la tête de cette furie, il n’a autorisé que trois de ses féodaux à suivre les Cisterciens pour aller massacrer les Occitans : le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol, qui feront demi-tour après quelques mois, écœurés par l’ignominie de cette campagne de pur terrorisme et de massacres innommables, en terre chrétienne et chez un seigneur, le comte de Toulouse, qui est l’un des plus prestigieux et respectés de toute la Chrétienté. Mais Philippe Auguste, en bon Capétien, se doutait bien que cette opération romaine lui profiterait tôt ou tard. De fait, la maison de France a tout fait, y compris (et surtout) le pire, pour s’accaparer au passage (traité de Meaux, 1229) le territoire de la florissante Occitanie (une société à l’avant-garde de son époque et à laquelle succéda la société italienne de la Renaissance, dans un pays, la Lombardie, qui était un fief arien avant de devenir un fief cathare et qui accueillit en outre de nombreux réfugiés occitans…). La manière sordide dont Blanche de Castille et son fils Louis 9 (dit « saint Louis ») ont extorqué ses états à Raymond de Toulouse est assez peu mentionnée dans les livres d’histoire : en guise de subtilités diplomatiques, le sénéchal Humbert de Beaujeu avait ravagé le Languedoc — en application de la stratégie yahvique du terrorisme — par la ’’terre brûlée’’ à coups de commandos nocturnes massacrant le bétail, arrachant les vignes, empoisonnant les puits, brûlant les récoltes et les greniers à blé, terrorisant et affamant la population au point que Raymond de Saint-Gilles s’en trouvât réduit à accepter l’infamant traité de Meaux-Paris, véritable négation du code d’honneur féodal, et qui consterna tout le monde à l’époque.

Louis 8, père de ’’saint’’ Louis, s’était pour sa part distingué, dix ans plus tôt, en ordonnant le massacre des 7 000 habitants de Marmande (que la page de Wikipédia sur la ’’croisade contre les Albigeois’’ ne prend pas la peine d’évoquer, au contraire du site Hérodote dans cet article.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le terrorisme d’État — ce que Naomi Klein a pu décrire comme la « stratégie du choc » : frapper les esprits et soumettre les consciences par l’usage outrancier de la violence et de la souffrance (véritable signature satanique). Et toujours au nom de Yahvé, donc, le Dieu de l’Ancien Testament, c’est-à-dire celui que les Sumériens appelaient le Shatam, et que Jésus-Christ désigna comme le « prince de ce monde » et le « père du mensonge ». 

En guise de perfidie, les Romains se sont aussi fendus d’un attentat sous faux drapeau, en faisant assassiner le légat Pierre de Castelnau, en 1208, et en accusant le comte de Toulouse de l’avoir tué, afin de se donner un prétexte pour lancer leur croisade. Terrorisme d’Etat, false flag attack, totalitarisme et génocide : les bolcheviques et les nazis n’ont rien inventé, ils n’ont eu qu’à suivre l’exemple romain. Quant à Montfort, outre sa débauche de cruauté gratuite (Bram, Laurac, etc.), il a remporté sa principale victoire, à Muret (1213), en faisant assassiner le roi d’Aragon, Pierre II, par un petit commando mené par Alain de Roucy : et c’est d’un coup de lance dans le dos que Pierre II a été tué, entraînant la débâcle des Occitans. C’est à ce genre de détail que se reconnaît la racaille, hier comme aujourd’hui.

Quant à l’extermination des cathares, Rome a inventé pour cela (en 1233) une milice dédiée, l’Inquisition : une institution terroriste — c’était déjà la Gestapo, comme quelques historiens commencent à s’en apercevoir — fondée sur la délation, la torture (’’officialisée’’ par le pape en 1252) et l’élimination systématiques. Autant d’évidences historiques, quasiment absentes des livres d’histoire. En psychologie, on appelle ça un déni et un refoulé : en général, cela finit par entraîner la névrose ou la psychose. Ou les deux.

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Les Cathares 700 ans plus tard a été fini d’écrire le 16 octobre 2016, le jour où Jean-Marc Eychenne, évêque de Pamiers, Mirepoix et Couserans, venait à Montségur pour s’incliner devant le génocide commis par son église il y a sept siècles. Ce fut hélas un grand moment d’hypocrisie pharisienne et d’incohérence historique : Eychenne a demandé « pardon à Dieu » pour les horreurs commises par les catholiques sur les cathares. Ce qui n’a aucun sens, puisque les catholiques ont exterminé les cathares au nom de Dieu.

Comme l’avait remarqué Yves Maris, l’ancien maire de Roquefixade (dans sa belle Résurgence cathare, p. 27), « si l’église romaine avait demandé à être pardonnée pour un si grand massacre, sa requête n’eût été recevable qu’accompagnée d’une dissolution de l’ordre des frères prêcheurs », c’est-à-dire les dominicains, qui, aujourd’hui encore, assument leur sacerdoce névrotique en disant — j’en ai eu trois fois le témoignage — qu’ils ont bien fait d’exterminer les cathares puisque sinon, l’église romaine aurait disparu, et que s’il fallait recommencer, ils le feraient. Est-il logique, de nos jours encore (et dans un pays soi-disant laïc), de voir un panneau annonçant, au bord de la route, les « lieux saints dominicains » (sic !) du monastère de Prouille, alors que ces gens-là continuent à macérer, sept siècles plus tard, dans la même psychose inquisitrice, totalitaire et génocidaire ?

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La République persiste donc à honorer la mémoire d’un tortionnaire et d’un assassin de masse. On a les références que l’on peut !
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Dominique de Guzman se flagellant avec une chaîne en fer (tableau d’Alonso Florin, 1621). A chacun ses critères de sainteté !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En outre, une contrition crédible et recevable aurait consisté à reconnaître tout ce que l’église romaine a dit et a fait contre les cathares et pourquoi elle l’a fait… Autant rêver : pour l’église romaine, dire la vérité — à savoir qu’elle a exterminé les cathares parce qu’ils la menaçaient tout simplement de ruine — cela reviendrait à reconnaître les mensonges sur lesquels elle repose depuis son origine, et donc à signer son arrêt de mort. « Si l’église romaine veut demander pardon de ses fautes, — notait José Dupré (Cathares en chemin, p. 154) —, elle doit d’abord reconnaître qu’elle les a commises, parce qu’elle se prétendait d’origine et d’inspiration divines, alors qu’elle n’était qu’une secte triomphante selon les lois brutales de ce monde. Si elle s’est trompée, et a trompé l’humanité aussi lourdement, c’est qu’elle n’est pas d’inspiration divine, mais s’est imposée par une imposture bimillénaire. La seule manière de demander pardon, dans ce cas, est de se dissoudre, comme toute organisation mensongère ». On ne lui en demande pas tant… On ne lui demande rien du tout, d’ailleurs. André Nataf, dans son superbe Miracle cathare (Robert Laffont, 1968, p. 165), avait déjà signalé cette inanité : l’Inquisition, écrivait-il, « révéla l’ombre de Satan tapie au pied de la Croix, comme dirait Bernanos. Accident ? Si ce n’avait été que cela, Rome aurait, depuis longtemps, livré son autocritique… » Déodat Roché lui-même avait pris position à ce sujet (dans L’Église romaine et les Cathares albigeois, p. 232), en rappelant que « les fleuves ne remontent pas à leur source ». « Mort de l’Église ou transformation complète, l’avenir du christianisme paraît bien être annoncé par la parole de Jésus, qui dit à Pierre que, lorsqu’il sera vieux, un autre le conduira là où il ne voulait pas aller. »

Jean-Marc Eychenne, ce jour-là, a poussé l’incohérence jusqu’à arborer un tau, la croix utilisée par les Franciscains : pourquoi n’en a-t-il donc pas profité pour rappeler que son église a aussi brûlé vifs de nombreux franciscains pour avoir accueilli et abrité des cathares parmi eux ? Mais en est-il seulement au courant ? (C’est à se demander ce qu’ils apprennent au séminaire…) Sinistre farce, en vérité, que cette mascarade du 16 octobre 2016 à Montségur. Car les nobles intentions et la bonne foi des uns et des autres — et la sincérité de Jean-Marc Eychenne n’est évidemment pas à mettre en doute — ne peuvent pas faire oublier qu’une vraie demande de pardon des Romains aux Cathares est tout simplement utopique : on a bien le droit d’en rêver, mais c’est cependant impossible. C’est une posture idéaliste à laquelle le Vatican a opposé son réalisme et son cynisme intrinsèques, en prenant bien soin d’ignorer la démarche de Jean-Marc Eychenne. Là aussi le message est clair : « rien à foutre ! » Et nouvelle preuve, s’il en fallait encore, que l’église de Rome, comme disaient les cathares, est bien « l’église de Satan ». Tic, tac : ça va faire un certain bordel quand le dôme de Saint-Pierre va s’effondrer en poussière — ou se transmuter en lumière.

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Avec ce livre, il s’agit surtout de montrer que les clés de la spiritualité cathare sont celles de la Tradition, celles de la Gnose, la « tradition primordiale » qui s’enracine aussi bien en Égypte (Thot-Hermès) et en Perse (Zoroastre) qu’en Grèce (Pythagore, Platon)… et chez les Celtes (les Grecs ayant reconnu qu’ils devaient toute leur sagesse aux druides).

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Chez Costes, à Montségur.

Déodat Roché (1877-1978), véritable maître de sagesse moderne (rompu aussi bien à la meilleure philosophie occidentale qu’à l’audacieuse « science spirituelle » de Rudolf Steiner), fut l’un des très rares, au 20e siècle, à l’avoir compris et affirmé. (Raison pour laquelle ses livres ne sont pas réédités !…) Raymond Abellio (1901-1986) en fut capable aussi, avec sa prodigieuse synthèse de gnose et de « dialectique transcendantale » présentée dans La Structure absolue (Gallimard, 1965) — et leurs expressions respectives de la gnose cathare sont aujourd’hui à leur tour à notre disposition. C’est cette synthèse que j’entame avec ce titre. A l’appui d’une pure et simple vérité : c’est que l’approche gnostique du bien et du mal, la dualité lumière-ténèbre à l’œuvre en toute chose, ouvre à une compréhension de soi et du monde dont la nécessité n’a jamais été aussi urgente qu’à notre époque. De fait aujourd’hui, les causes ayant favorisé l’insurrection cathare, non seulement existent encore mais sont exacerbées : esclavage économique et social ; injustice flagrante et systématique (droit du plus fort et loi de la jungle) ; trahison, faillite, corruption et indécence généralisées des ’’élites’’ en place (gangrenées en particulier par une pédocriminalité endémique et de caractère explicitement satanique) ; exploitation et rentabilisation systématiques de la violence et de la souffrance humaines et animales — non seulement à travers les guerres mais aussi l’industrie de la ’’santé’’ ou l’industrie agro-alimentaire, en particulier… Notre monde, en pleine Apocalypse, est plus que jamais sous l’emprise de la stupidité, du mensonge et de l’ignorance, le tout au profit d’une poignée de fous furieux démiurgiques, banksters et mafieux mondialistes s’évertuant à entraîner la Terre et l’humanité à leur suite dans le nihilisme, le chaos et la mort. L’ombre du Démiurge, — ce « dieu jaloux » auquel se réfèrent les premiers mots du credo catholique (« Je crois en un seul Dieu » : difficile d’être plus clair ! ) —, enserre ce monde plus que jamais. Le constat étant posé, une solution : la connaissance de soi. Si tu veux changer ce monde, disait Gandhi, change-toi toi-même. Et pour se changer, il s’agit d’abord de se connaître. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

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