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« Au cap des 700 ans », c’est maintenant

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Ce livre est la première parution du Laurier.
Il est disponible via PayPal, ici.
Et pour lire le sommaire, c’est ici.

C’est une mise à jour de l’héritage cathare — héritage historique et moral, mais surtout spirituel. De fait la spiritualité cathare demeure méconnue — et les historiens n’ont pas aidé à éclaircir le sujet, au contraire… — alors qu’elle s’avère d’une simplicité et d’une efficacité à toute épreuve. C’est le constat que j’ai voulu formuler avec ce livre.

Personne, par ailleurs, n’a encore expliqué pourquoi l’église de Rome avait éprouvé le besoin d’exterminer les cathares, ni de salir et d’étouffer leur mémoire à ce point depuis sept siècles. Et l’enjeu, en effet, n’est pas négligeable…

Il s’agit donc de rétablir la réalité sociale, historique et spirituelle des cathares. En commençant, par exemple, par balayer les inepties catholiques à propos des deux dieux égaux — le soi-disant ’’dualisme’’ — des cathares, ou de leur soi-disant mépris du monde et de la vie (deux arguments qui se retournent, en fait et au fond, contre leurs auteurs).

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La Pique Grosse, sur le mont Bugarach. Rouge sang, rouge feu ! Cette montagne fut à l’époque un sanctuaire cathare et en dégage encore l’empreinte.

De fait on ne comprend rien au génocide cathare — ni à la destruction de l’Occitanie par le pape de Rome et le roi de France — sans se demander : « Mais qui étaient les cathares ? et pour quelle raison vouloir les effacer de la surface de la Terre ? » Réponse : parce que les cathares étaient les héritiers de la Gnose, la tradition ésotérique occidentale. La gnose chrétienne des cathares est ce qu’on appelle aujourd’hui une « voie de libération », ce que l’église de Rome — et tous les pouvoirs religieux ou civils — a toujours cherché à corrompre et à détruire. C’est que toute spiritualité mène à s’affranchir des carcans moraux et sociaux que les institutions religieuses et civiles cherchent au contraire à maintenir. La filiation entre le catharisme et le socialisme d’un Jean Jaurès, par exemple, illustre bien la vocation émancipatrice (et humaniste, au meilleur sens du terme) de la gnose cathare : dans les deux cas on trouve la même aspiration à la justice et à la dignité, à l’autonomie et à l’égalité, au mérite et à la fraternité. Jaurès a d’ailleurs été assassiné pour les mêmes raisons que les cathares ont été exterminés : lui comme eux mettaient en péril l’hégémonie sociale des dominants.

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Montségur, haut-lieu de la gnose cathare et de la spiritualité occidentale

L’enjeu est considérable. L’Apocalypse, la « Révélation » est déjà bien entamée. Ce n’est pas seulement l’époque moderne qui s’achève, c’est un cycle d’humanité qui avait commencé plusieurs millénaires avant Jésus-Christ. L’ampleur de l’enjeu eschatologique et cosmique d’aujourd’hui explique a posteriori l’ampleur de la sauvagerie déchaînée par l’église de Rome sur les cathares, il y a 700 ans de ça. Pour nous désormais, c’est toute notre spiritualité, notre autonomie et notre souveraineté, individuelles et spirituelles, qui sont à (re)découvrir, à réveiller, à réactiver. « Au cap des 700 ans, le laurier reverdira » : c’est ici, c’est maintenant — et c’est urgent !

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Les Cathares, les Wisigoths et Rennes-le-Château

Le 2 août dernier, Jean-Michel Pous m’a invité à prendre la parole à ses côtés lors de sa conférence à propos des cathares, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Si je ne partage pas sa propension à réduire les cathares à de simples « chrétiens ariens » — au risque d’ignorer le caractère essentiellement gnostique de leur doctrine et de leur démarche —, je souscris tout à fait, en revanche, à la lecture historique innovante et revigorante qu’il propose de la croisade contre les Albigeois. Manière aussi d’affirmer au passage le caractère foncièrement cathare du mystère de Rennes-le-Château. 

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Avec Kris Darquis, animatrice de « La Gazette de Rennes-le-Château », et Jean-Michel, le 2 août 2017, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Photo : Arpaix.

Jean-Michel Pous, en effet, en bon connaisseur du mystère de Rennes-le-Château, a perçu avec une imparable acuité l’enjeu crucial qu’ont toujours constitué, pour l’église romaine (et la hiérarchie noire qui gouverne ce monde pour quelques années encore), les vestiges et reliques entreposés dans les Corbières cathares — plus précisément le pays de Razès, c’est-à-dire le Rhedensis, ancien territoire de Rennes-le-Château (l’ancienne Rhedae, en laquelle il reconnaît « la capitale spirituelle des Wisigoths »). Ainsi peut-il expliquer l’expansion militaire et politique des Francs de Clovis, — jusqu’à la bataille de Vouillé en 507 dans laquelle périt le roi wisigoth Alaric II —, par la volonté de Rome de prendre le contrôle du Razès afin de s’emparer de ses fabuleux trésors. Même chose avec la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle : au-delà de l’habituel projet génocidaire et totalitaire de l’église catholique — qui s’acharna à exterminer les desposynes occitans, puisque les principales familles cathares (Foix, Trencavel, Lordat, Rabat, Aniort, Hautpoul, Blanchefort, Péreille, etc.) étaient de « sang réal », membres de, ou apparentées à la lignée davidique issue de Jésus-Christ et Marie-Madeleine —, il s’est agi aussi pour elle de s’assurer le contrôle et la possession des antiques vestiges et reliques sacrées qui dorment encore dans les sous-sols du Razès. Sur ce point, comme l’a aussi souligné Jean-Michel, les Romains ont échoué : les cathares, aidés par les templiers, ont su préserver, avant de le transmettre, le secret des trésors enfouis dont ils étaient dépositaires.

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Albédun, dit Le Bézu

Jean-Michel Pous avance aussi l’audacieuse et pertinente proposition voulant que, dans les chroniques médiévales, les Albigeois ne soient pas les gens d’Albi (ville qui, de fait, n’avait rien de plus cathare qu’une autre, et qui fournit au contraire de nombreux contingents aux armées franco-romaines) mais les gens d’Albédun, c’est-à-dire l’étonnante forteresse qu’on appela ensuite Le Bézu, perchée sur une ligne de crête particulièrement étroite à 832 m d’altitude entre le mont Bugarach, le mont Cardou et Rennes-le-Château. (Voir aussi cette excellente présentation.) Tout laisse à penser, en effet, que Le Bézu fut un site cathare bien plutôt que templier (comme cela est un peu trop vite affirmé), répondant à une fonction cultuelle bien plutôt que militaire (à l’instar de la plus emblématique forteresse cathare, Montségur).

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A l’appui de cette idée — Albédun et non Albi comme origine du nom d’ « Albigeois » —, deux solides arguments. D’abord, la localisation du site, au coeur de ce prodigieux sanctuaire à ciel ouvert que constitue le secteur de Bugarach et des deux Rennes. Les alentours d’Albédun présentent en outre plusieurs sources (captées ou non) et les entrées d’anciennes mines (notamment la Jacotte) ; le château d’Albédun verrouille aussi les vallons du Casserats et de la Blanque ; on note enfin la présence d’une énorme ruine à proximité immédiate d’Albédun, dans le prolongement de la crête de la Falconnière (ruine qui évoque fort l’une de ces douze fameuses bergeries fortifiées dont Jean-Michel a eu l’occasion de souligner le rôle). Autant d’indices accréditant l’importance de ce site dans la surveillance des voies d’accès aux souterrains légendaires du Razès.

Ensuite, deuxième argument factuel : la venue immédiate, dès 1210 (et après le carnage de Béziers l’été précédent), des troupes de Simon de Montfort. C’est la chute de la forteresse de Termes qui entraîna la reddition d’Albédun, à un moment où les Français détruisent aussi le château de Coustaussa, juste en face de Rennes-le-Château. (C’est de 1210 également que date la prise d’Arques, site confié en 1231 à un lieutenant de Montfort, Pierre de Voisins, qui y dressa l’imposant donjon destiné à surveiller l’entrée de la gorge de Bézis, autre ’’point chaud’’ et haut-lieu du mystère de Rennes-le-Château.) Quand on connaît l’intelligence et l’efficacité tactiques de Simon de Montfort, cela incite fort à penser en effet, — ainsi que l’affirme Jean-Michel Pous —, que les trésors du Razès importaient bien davantage aux Romains que le salut des âmes et la restauration morale d’un clergé corrompu et déliquescent…

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Le Bugarach vu depuis Le Bézu.

Une dernière précision s’impose. Je conteste, chez Jean-Michel, sa façon d’identifier les cathares à des ariens — disciples d’Arius (256-336), un docteur chrétien qui avait tant d’influence que Rome dut mobiliser le concile de Nicée en 325 pour lui barrer la route. De fait il y a loin de la doctrine d’Arius à celle des cathares : son principal désaccord avec les catholiques résidait dans la distinction du Père (Dieu) et du Fils (Jésus-Christ), là où les catholiques soutenaient que Père et Fils, c’était kif-kif bourricot. La stupidité catholique n’est certes plus à démontrer, mais la gnose cathare est autrement vaste que cette seule nuance (bien que déjà considérable en tant que telle, et dont on n’a pas fini de tirer les implications). Je l’ai développé dans mon livre : les cathares étaient les héritiers indirects de Zoroastre, de la pensée grecque (Pythagore, Socrate, Platon) et de l’Hermétisme, et les héritiers directs de Manès qui avait synthétisé le tout en y intégrant l’enseignement de Jésus-Christ. Les cathares, dûment manichéens, ne sauraient donc être assimilés à des ariens. Disons seulement que l’insistance — selon moi, abusive et intenable — de Jean-Michel Pous à assimiler cathares et ariens a du moins pour mérite de signifier combien les chrétiens d’Occitanie, de la chute de l’Empire romain jusqu’au Moyen Âge, n’avaient quoi qu’il en soit rigoureusement rien de catholique. Voilà pour le plan doctrinal, intellectuel et philosophique ; car au plan historique et généalogique, en revanche, il est bien possible que Jean-Michel ait raison quand il avance par exemple que la famille d’Hautpoul descend des hommes de confiance à qui le Wisigoth Athaulf avait confié à partir de 413 la surveillance des marches de son royaume face aux Francs, sur la montagne Noire, « au-dessus de l’actuelle ville d’Aussillon, dans le Tarn » (Petite encyclopédie de Rennes-les-Bains et Rennes-le-Château, p. 35). Car si elle n’est guère prouvable, cette hypothèse n’en a pas moins l’imparable avantage d’apporter plus de réponses qu’elle ne soulève de nouvelles questions. Du reste la filiation entre les Wisigoths et les Cathares, en toute rigueur, a bien plus de cohérence au titre géopolitique ou géostratégique de la surveillance et de la ’’gestion’’ des trésors cachés dans le Razès, qu’au point de vue doctrinal et intellectuel. (Sans oublier que dès la fin du VIe siècle, l’arianisme wisigothique avait cessé d’exister, au moins officiellement : le roi Récarède se convertit au catholicisme en 589.) C’est surtout sur le plan juridique que la souplesse et la tolérance des Wisigoths préparèrent clairement le terrain à la florissante civilisation occitane du Moyen Âge, avec son art de vivre à base de paratge et de convivialité : là se signe à l’évidence l’héritage arien de l’Occitanie cathare. Renée-Paule Guillot, dans son magnifique Défi cathare (1975), l’avait bien compris, en évoquant ainsi ces rois wisigoths en avance sur leur temps : « Rois somptueux, mais rois bourgeois et démocrates avant l’heure. Théodoric II, Euric reçoivent et écoutent attentivement les députations des corps de métiers. Imitant les démagogues romains, ils accordent aux artisans libertés et franchises, et avec une étonnante souplesse, ils adaptent le code romain trop rigide à leur gré, au droit coutumier local. Ce qui donnera naissance, en 480, au code d’Euric, rédigé sous la dictée de leurs juristes. Le Languedoc futur devra à ces princes une ouverture d’esprit que la France du Nord ne connaîtra pas avant bien longtemps ; et une société souriante, dénuée de sectarisme, au sein de laquelle les hiérarchies se côtoieront et s’interpénètreront sans amertume ni lutte de classes. » « Des siècles à l’avance, ajoutait Mme Guillot, se profile ainsi la fameuse loi de Paradge, qui, dévalorisant, dans une certaine mesure, le titre et la naissance, accordera la primauté à la valeur de l’homme. » C’était donc déjà une manière anticipée, une préfiguration de la méritocratie républicaine que les Cathares devaient si bien incarner quelques siècles plus tard.

L’insistance de J.-M. Pous sur l’arianisme des Wisigoths joue certes un rôle nécessaire et salutaire de réhabilitation historique, — tant il est vrai que cette période charnière de l’histoire de France (à la jonction de l’Empire romain et du Moyen Âge) a été censurée autant que possible par le pouvoir catholique. Peu d’auteurs l’ont signalé : « Dans nos pays occitans, particulièrement en Catalogne et dans les pays voisins, il convient de rappeler le rôle éminent des Wisigoths qui peuplèrent le pays en profondeur et qui, s’unissant à la population gallo-romaine, furent les principaux continuateurs de la civilisation antique et les créateurs d’une nouvelle civilisation originale, surtout apparente en Espagne, mais qui, bientôt détruite par l’invasion musulmane, se continuera dans les régions refuge d’Asturie et de Catalogne et aussi dans l’empire carolingien où de nombreux architectes furent des Wisigoths. Ces vérités ont été étouffées comme si on reprochait encore aux Wisigoths d’avoir été ariens et on a souvent dissimulé ce qui subsiste de créations wisigothiques sous le terme vague de ’’préromanes’’. » (René Quehen, La Seigneurie de Peyrepertuse, 1975.) Il est vrai, également, que le catharisme a aussi fleuri au nord de la Loire, en Flandre, Champagne, Bourgogne et Rhénanie — pays de tradition arienne (puisque que Burgondes ou Ostrognoths étaient ariens eux aussi). Mais en plus de l’héritage wisigothique et arien de l’Occitanie médiévale, cependant, on doit enfin considérer que les cathares, — de manière cette fois non seulement généalogique mais proprement ethnique (c’est-à-dire mentale et culturelle) —, descendaient aussi des Celtes. La langue occitane, de même que la toponymie, permettent de s’en rendre compte : le substrat populaire et culturel, dans lequel se sont implantés puis fondus les Wisigoths, était gaulois et l’est resté. Une filiation celtique par ailleurs corroborée, entre autres et en particulier, par un Maurice Magre dans sa très belle Clef des choses cachées (1935). Si l’arianisme des Wisigoths, en préservant la mentalité populaire des dogmes ineptes et délétères imposés par l’église romaine, a bien préparé le terrain à la prodigieuse efflorescence cathare des Xe et XIe siècles, c’est aussi parce que ce terrain y était déjà propice. Et ce terrain était celtique.

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Rennes-le-Château, un soir d’été

Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et publié en français chez Gallimard en 2007 puis au Septénaire en 2012. Une version plus longue en sera également découverte à Nag Hammadi en 1945. Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre un excellent aperçu et une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner par la suite comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette petite cléricature, cette caste de privilégiés, de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…)

Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et perverse du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués et grassement rémunérés, et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège. Le pharisien Arimane se pose ainsi comme le digne précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, déjà et en filigrane, l’Inquisition et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Ajoutons encore que selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique à l’œuvre dans le rationalisme étroit, la prédation et la rapacité capitalistes, la grossière illusion de la science mécaniste, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent encore ce monde et les peuples. Voilà les tendances médiocres et perverses que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour quelques années encore.

Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit le Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique, — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, comme l’avait bien compris René Nelli dans sa belle étude sur Les Cathares (Marabout, Paris 1972), « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage ». Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel »). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à combattre et à occulter, — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Raymond Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse, ils sauront tout ce qui doit arriver à la fin des temps grâce à des calculs. » Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » : la Sophia des gnostiques.

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Cette figure du Baphomet s’est trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine par les Templiers. Le mot « Baphomet » dériverait du persan Manuhmed. Dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers » (Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), Déodat Roché propose d’ « y voir la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme l’évoque Raymond Abellio dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), s’appliquent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. En l’occurrence, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. »

Mélodie, rythme et harmonie peuvent aussi se transposer dans les trois Œuvres alchimiques, la mélodie correspondant au Noir, le rythme au Blanc et l’harmonie au Rouge. C’est cohérent également avec l’approche d’un Toni Céron qui met en évidence, en termes d’Alchimie opérative, le principe archétypal de Sophia dans l’oeuvre au Rouge, le principe Lilith correspondant à l’oeuvre au Noir et le principe Ève à l’oeuvre au Blanc.

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Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un niveau suffisant de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).

Tentation de vie et tentation de mort

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Sur la crête au-dessus du chemin des Fanges (Saint-Martin-Lys)

Dans La Glose du Pater, le passage sur la tentation et les épreuves (Ecritures cathares, pp. 314-317), invitation expresse à découvrir soi-même la réalité des deux principes, est d’évidente inspiration gnostique. « Quand ce peuple aura passé l’épreuve des tentations, qu’il puisse recevoir la couronne de vie » ; « Et il faut savoir que la double tentation qui advient au peuple de Dieu, c’est-à-dire la tentation de Dieu et la tentation du diable, leur advient pour deux raisons : la tentation de Dieu, pour la vie, la tentation du diable, pour la mort. » Ce qui élève et ce qui abaisse, ce qui éclaire et ce qui obscurcit. La gnose : choisis ton camp, camarade. (« Le Grand événement du Choix » chez Zarathoustra.) « Ils sont éprouvés sur de petites choses et de grandes leur seront bien préparées ; car Dieu les a tentés et les a trouvés dignes de Lui » (Livre de la Sagesse). Jacques : « Bienheureux l’homme qui souffre la tentation. » Paradoxe apparent dialectique gnostique. « Parce qu’il souffrit d’être tenté, il est capable d’aider ceux qui sont tentés » (Paul).

Sept cents ans plus tard, qui a peur des cathares ?

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Peyrepertuse (« pierre percée »), la plus vaste forteresse médiévale d’Europe, juchée sur la ligne de crête reliant Quéribus (à l’ouest) à Montségur (à l’est).
Que nous ont transmis les cathares ? Quel message ont-ils laissé pour aujourd’hui ? Réponse : les moyens de transcender le chaos et la souffrance de ce monde. Ils suivaient une voie de libération pour laquelle l’église de Rome s’est sentie obligée de les exterminer (et de salir leur mémoire, siècle après siècle). Mais envers et contre toutes les horreurs perpétrées par les papes romains et les rois français, les cathares nous ont donné rendez-vous : « Au cap des 700 ans », c’est maintenant. Voici un rapide aperçu de la situation.

 

* * *

Une guerre totale et un génocide, ça laisse des traces. Surtout si l’on n’en parle pas. (Ces traces sont pires encore si l’on n’en parle pas…) Notre mémoire collective — la mémoire collective française en général et occitane en particulier — porte cette plaie (une plaie qui demeure encore « sans cicatrice », disait Abellio). Il est temps de guérir cette blessure.

Cela implique d’affronter la réalité historique du génocide cathare. — De 1209, avec le massacre des 20 000 habitants de Béziers, à 1328, quand la soldatesque royale emmure les quelque 500 cathares réfugiés dans la grotte de Lombrives. Bilan, estimation haute : un million de morts. Pour l’époque, c’est astronomique. — L’église de Rome a décidé, planifié et exécuté ce génocide (le pape Innocent 3, en particulier, y consacrant des trésors de perfidie et de duplicité, en bonne logique yahvique). Dès le début des années 1180, sa décision est prise. Elle confiera le sale boulot (les opérations militaires et policières) à une troupe de mercenaires (venus de France, Picardie, Champagne, Flandre, Allemagne…) sous les ordres d’un chef de guerre, Simon de Montfort, vétéran de la 4e Croisade (lors de laquelle sa cruauté fut déjà remarquée) et tacticien accompli (sa victoire de Muret en témoignera), croyant primaire, dûment fanatisé par les agents du pape. Des effectifs de 30 000 hommes, à qui les psychopathes catholiques — cisterciens en tête — ont bien expliqué qu’ils pourraient se lâcher de bon coeur et laisser libre cours à leur bestialité (leurs saloperies étant absoutes d’avance), car au final, n’est-ce pas, c’était pour Dieu… « Dieu le veut » et « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

(C’est qui ce Dieu, au fait ?)

De son côté, le roi de France, Philippe Auguste, n’est pas exactement un pote du pape. (Il a déjà eu l’occasion de mettre au pas le clergé français en le menaçant de lui confisquer ses biens temporels…) Harcelé par Innocent 3 pour prendre la tête de cette furie, il n’a autorisé que trois de ses féodaux à suivre les Cisterciens pour aller massacrer les Occitans : le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol, qui feront demi-tour après quelques mois, écoeurés par l’ignominie de cette campagne de pur terrorisme et de massacres innommables, en terre chrétienne et chez un seigneur, le comte de Toulouse, qui est l’un des plus prestigieux et respectés de toute la Chrétienté. Mais Philippe Auguste, en bon Capétien, se doutait bien que cette opération romaine lui profiterait tôt ou tard. De fait, la maison de France a tout fait, y compris (et surtout) le pire, pour s’accaparer au passage (traité de Meaux, 1229) le territoire de la florissante Occitanie (une société à l’avant-garde de son époque et à laquelle succéda la société italienne de la Renaissance, dans un pays, la Lombardie, qui était un fief cathare et qui accueillit beaucoup de réfugiés occitans…). La manière sordide dont Blanche de Castille et son fils Louis 9 (dit « saint Louis ») ont extorqué ses états à Raymond de Toulouse est assez peu mentionnée dans les livres d’histoire : en guise de subtilités diplomatiques, le sénéchal Humbert de Beaujeu avait ravagé le Languedoc — en application de la stratégie yahvique du terrorisme — par la ’’terre brûlée’’ à coups de commandos massacrant le bétail, arrachant les vignes, empoisonnant les puits, brûlant les récoltes et les greniers à blé, terrorisant et affamant la population au point que Raymond de Saint-Gilles s’en trouvât réduit à accepter l’infamant traité de Meaux-Paris, véritable négation du code d’honneur féodal, et qui consterna tout le monde à l’époque. La violence, la fourberie et la cruauté poussées à ce point-là, même Hitler ou Staline n’en donneront pas de pire exemple.

Louis 8, père de ’’saint’’ Louis, s’était pour sa part distingué, dix ans plus tôt, en ordonnant — autre sommet de la barbarie capétienne ordinaire (que la page Wikipédia sur la ’’croisade contre les Albigeois’’ ne prend pas la peine de mentionner) — le massacre des 7 000 habitants de Marmande. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le terrorisme d’Etat — ce que Naomi Klein a pu décrire comme la « stratégie du choc » : frapper les esprits et soumettre les consciences par l’usage outrancier de la violence et de la souffrance (véritable signature satanique). Et toujours au nom de Yahvé, donc, le Dieu de l’Ancien Testament, c’est-à-dire — chez les Sumériens — Enlil (le frère ennemi d’Enki), que les Sumériens appelaient aussi le Shatam et que Jésus-Christ désigna comme le « prince de ce monde » et le « père du mensonge ». 

Quant à l’extermination des cathares, Rome a inventé pour cela (en 1233) une milice dédiée, l’Inquisition : une institution terroriste — c’était déjà la Gestapo, comme quelques historiens commencent à s’en apercevoir — fondée sur la délation, la torture (officialisée par le pape en 1252) et l’élimination systématiques. Autant d’évidences historiques, quasiment absentes des livres d’histoire. En psychologie, on appelle ça un déni et un refoulé : en général, cela finit par entraîner la névrose ou la psychose. Ou les deux.

* * *

Les Cathares 700 ans plus tard a été fini d’écrire le 16 octobre 2016, le jour où un certain Jean-Marc Eychenne, évêque de Pamiers, Mirepoix et Couserans, venait à Montségur pour s’incliner devant le génocide commis par son église il y a sept siècles. Ce fut un sommet d’hypocrisie pharisaïque et de stupidité historique : Eychenne a demandé « pardon à Dieu » pour les horreurs commises par les catholiques sur les cathares. Ce qui n’a rigoureusement aucun sens, puisque les catholiques ont exterminé les cathares au nom de Dieu.

Comme l’avait remarqué par exemple Yves Maris, l’ancien maire de Roquefixade (dans sa belle Résurgence cathare, p. 27), « si l’église romaine avait demandé à être pardonnée pour un si grand massacre, sa requête n’eût été recevable qu’accompagnée d’une dissolution de l’ordre des frères prêcheurs », c’est-à-dire les psychopathes dominicains, qui, aujourd’hui encore, assument leur sacerdoce névrotique et satanique en disant — j’en ai eu trois fois le témoignage — qu’ils ont bien fait d’exterminer les cathares puisque sinon, l’église romaine aurait disparu, et que s’il fallait recommencer, ils le feraient…! Est-il logique, de nos jours encore (et dans un pays soi-disant laïc), de voir un panneau annonçant, au bord de la route, les « lieux saints dominicains » (sic !) du monastère de Prouille, alors que ces gens-là continuent à macérer, sept siècles plus tard, dans la même psychose inquisitrice, totalitaire et génocidaire ? En outre, c’est aux descendants et aux successeurs des Cathares qu’il fallait s’adresser : une contrition à peu près crédible aurait plutôt consisté à reconnaître tout ce que l’église romaine a dit et a fait contre les cathares et pourquoi elle l’a fait… Autant rêver : pour l’église romaine, dire la vérité — à savoir qu’elle a exterminé les cathares parce qu’ils la menaçaient tout simplement de ruine — cela reviendrait à reconnaître les mensonges sur lesquels elle repose depuis son origine, et donc à signer son arrêt de mort. « Si l’église romaine veut demander pardon de ses fautes, — notait José Dupré (Cathares en chemin, p. 154) avec une implacable logique —, elle doit d’abord reconnaître qu’elle les a commises, parce qu’elle se prétendait d’origine et d’inspiration divines, alors qu’elle n’était qu’une secte triomphante selon les lois brutales de ce monde. Si elle s’est trompée, et a trompé l’humanité aussi lourdement, c’est qu’elle n’est pas d’inspiration divine, mais s’est imposée par une imposture bimillénaire. La seule manière de demander pardon, dans ce cas, est de se dissoudre, comme toute organisation mensongère ». On peut rêver ! On ne lui en demande pas tant… On ne lui demande rien du tout, d’ailleurs. Eychenne, ce jour-là, a poussé la schizophrénie jusqu’à arborer un tau, la croix utilisée par les Franciscains : pourquoi n’en a-t-il donc pas profité pour rappeler que son église a aussi brûlé vifs de nombreux franciscains pour avoir accueilli et abrité des cathares parmi eux ? Mais en est-il seulement au courant ? Sinistre farce, en vérité, que cette mascarade du 16 octobre 2016 à Montségur, où le plus torve sentimentalisme humanitaire s’allia une fois de plus à l’incohérence et à la stupidité. (Le Vatican de son côté ayant pris soin de publier un communiqué pour préciser qu’il ne reconnaissait pas ni ne s’associait à la démarche de Jean-Marc Eychenne. Là aussi le message est clair : « rien à foutre ! ») Et nouvelle preuve, s’il en fallait encore, que l’église de Rome, comme disaient les cathares, est bien « l’église de Satan ». Tic, tac : ça va faire un certain bordel quand le dôme de Saint-Pierre va s’effondrer en poussière — ou se transmuter en lumière.

* * *

Avec ce livre, il s’agit surtout de montrer que les clés de la spiritualité cathare sont celles de la Tradition, celles de la Gnose, la « tradition primordiale » qui s’enracine aussi bien en Egypte (Thot-Hermès) et en Perse (Zoroastre) qu’en Grèce (Pythagore, Platon)… et chez les Celtes (les Grecs ayant reconnu qu’ils devaient toute leur sagesse aux druides).

Déodat Roché (1877-1978), véritable maître de sagesse moderne (rompu aussi bien à la meilleure philosophie occidentale qu’à l’audacieuse « science spirituelle » de Rudolf Steiner), fut l’un des très rares, au 20e siècle, à l’avoir compris et affirmé. (Raison pour laquelle ses livres ne sont pas réédités !…) Raymond Abellio (1901-1986) en fut capable aussi, avec sa prodigieuse synthèse de gnose et de dialectique transcendantale présentée dans La Structure absolue (Gallimard, 1965) — et leurs expressions respectives de la gnose cathare sont aujourd’hui à leur tour à notre disposition. C’est cette synthèse que j’entame avec ce titre. A l’appui d’une pure et simple vérité : c’est que l’approche gnostique du bien et du mal, la dualité lumière-ténèbre à l’oeuvre en toute chose, ouvre à une compréhension de soi et du monde dont la nécessité n’a jamais été aussi urgente qu’à notre époque. De fait aujourd’hui, les causes ayant favorisé l’insurrection cathare, non seulement existent encore mais sont exacerbées : esclavage économique et social ; injustice flagrante et systématique (droit du plus fort et loi de la jungle) ; trahison, faillite, corruption et indécence généralisées des ’’élites’’ en place (gangrenées en particulier par une pédocriminalité endémique et de caractère explicitement satanique) ; exploitation et rentabilisation systématiques de la violence et de la souffrance humaines et animales — non seulement à travers les guerres mais aussi l’industrie de la ’’santé’’ ou l’industrie agro-alimentaire, en particulier… Notre monde, en pleine Apocalypse, est plus que jamais sous l’emprise de la stupidité, du mensonge et de l’ignorance, le tout au profit d’une poignée de fous furieux démiurgiques, banksters et mafieux sataniques s’évertuant à entraîner la Terre et l’humanité à leur suite dans le nihilisme, le chaos et la mort. L’ombre du Démiurge, — ce « dieu jaloux » auquel se réfèrent les premiers mots du credo catholique (« Je crois en un seul Dieu » : difficile d’être plus clair ! ) —, enserre ce monde plus que jamais. Le constat étant posé, une solution : la connaissance de soi. Pour changer ce monde, disait Gandhi, change-toi toi-même. Et pour se changer, il s’agit de se connaître.

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Les Cathares, « amis de Dieu » et de la vérité

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L’une des principales étapes du phénomène cathare — cette résurgence médiévale de la gnose — est la prédication de Bogomil, un maître gnostique bulgare, en Europe de l’ouest dans les années 930 à 950. Bogomil est un prénom slave signifiant « ami de Dieu », toujours en usage aujourd’hui. Et dans l’histoire de l’Europe chrétienne, comme l’a rappelé José Dupré, « de nombreux mouvements hétérodoxes se sont nommés ’’les amis de Dieu’’ », bien avant Bogomil et ses disciples — et aussi après eux.

Peu après 970 paraît un Traité de Cosmas le prêtre qui dénonce la prédication de Bogomil et le mouvement puissant qu’elle a entraîné. Car le peuple adhéra avec vigueur à son discours. Et dès le départ, ces gens se voient reprocher, par les clercs de l’Eglise (byzantine celle-là, mais la romaine avait la même position), deux choses : « la croyance en la réincarnation des âmes humaines, et l’admission des femmes aux mêmes fonctions religieuses que les hommes 1 ». Voilà qui est clair ! Et c’est tout un programme : ces deux enjeux sont d’une importance décisive.

D’abord la réincarnation n’est en effet qu’une croyance : en fait elle n’existe pas… C’est de transmigration qu’il s’agit. Or les Cathares, en bons gnostiques, adhéraient à la doctrine de la transmigration des âmes, rejetée par l’Eglise romaine en 869 (quatrième concile de Constantinople 2). Ignorer cette doctrine — et imposer à sa place le dogme stupide d’une éternité d’enfer ou de paradis à l’issue de cette seule vie terrestre — revient en effet à empêcher l’individu de se connaître et de se libérer. L’individu se compose d’un corps, d’une âme (anima ou psyché) et d’un esprit (le mental, la raison, la rationalité). (« Esprit » s’entend ici au sens courant, celui de l’anglais mind, issu du latin mens, « intellect », « pensée » ou « faculté de penser » — mens ayant aussi donné « mental », « mesure » et « mesurer ».) Or l’âme individuelle — comme les druides l’avaient enseigné aux Grecs — est immortelle : la mort frappe le corps, non l’âme. Celle-ci mène son existence de vie en vie, sur Terre et ailleurs, d’état d’être en état d’être, le long d’une évolution qui ne peut donc pas se réduire aux conditions d’une seule vie humaine terrestre. Le principe de cette existence étant évidemment d’évoluer au fil des degrés de l’être, d’épreuve en épreuve, d’expérience en expérience, selon la logique résumée chez les Orientaux par la doctrine du karma (mot qui veut dire « action »). Les cathares connaissaient cela, et de même que leurs prédécesseurs gnostiques, ils furent aussi exterminés pour cette raison par l’église catholique. Le pouvoir religieux, en effet, a besoin que les individus restent ignorants de leur vraie nature et s’en tiennent au mensonge et à l’illusion d’une vie d’esclavage au prétexte d’accéder au paradis après la mort…

Le machisme judaïque et romain érigé en norme juridique et politique

Quant à la place des femmes auprès des hommes, elle est au moins aussi importante : les femmes assurent une qualité de compréhension et de communication dont l’homme a besoin pour se comprendre — et se libérer — lui-même 3. Pour un homme engagé en gnose (engagé à la découverte et à compréhension de lui-même), elle est « la révélatrice des mystères 4 » : si l’on comprend « l’archétype féminin comme ’’capacité d’intercession’’ » entre l’extérieur et l’intérieur, instance de médiation entre l’humain et le divin, cela implique aussi — aux points de vue les plus concrets et immédiats — que la femme, par sa seule présence, procure à l’homme une dilection et une direction, une inspiration et une stimulation (une excitation, oui, aussi), une ampleur et une intensité de vie, de pensée et d’action indispensables à toute entreprise de spiritualité et de connaissance de soi. (C’est que, comme l’avait noté Paul Gauguin à la fin de sa vie, « les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes ».) A tout point vue la fréquentation des femmes est donc vitale pour l’homme. La fréquentation mais aussi l’imitation : l’Alchimie par exemple se décrit comme « travail de femme et jeu d’enfant ». Au Moyen Âge, dans l’Occitanie cathare, l’amour courtois, le fin’amor des troubadours, exprimera la nécessité pour l’homme de tout mettre en œuvre pour l’amour de sa belle. (A noter aussi : le mot « hystérie », si mal connoté dans la mentalité moderne, dérive de hustera, « utérus », et « utérus » veut dire « matrice » qui a aussi le sens de « nourrice » : pour l’homme, la femme est donc bien source de vie et d’amour, de force et de courage — soit tout ce dont il a besoin pour aller vers, et au bout de lui-même, se connaître et s’accomplir.)

Le salut par les femmes !

Des siècles durant et dans toute l’Europe, alors que les cathares faisaient justice et honneur aux femmes, l’église et le clergé catholiques, de leur côté, cultivaient la misogynie viscérale issue de cette mentalité patriarcale et phallocrate qui caractérisa tant l’institution cléricale judaïque dont l’église catholique est issue (et que Jésus défia le front haut) que l’institution impériale romaine dans le moule de laquelle se coula si bien l’église naissante (avec l’appui décisif de Constantin et 313 comme année charnière).

La permanence et la violence de ce machisme institutionnel et systématique — combien de millions de femmes torturées et brûlées vives au prétexte de « sorcellerie » ? 5 — soulève au moins une question : de quoi ont-ils donc si peur ? La réponse n’exige guère de recourir à autre chose qu’à de simples et fermes principes de psychologie élémentaire : avoir peur des femmes, c’est avoir peur du féminin en soi-même.

L’univers et le monde sont duaux : chaque chose est duale. C’est la polarité universelle, condition même de toute manifestation (passage de la virtualité à l’actualité, dans quelque domaine que ce soit). De même, l’espèce humaine : cette dualité s’exprime au travers d’une différenciation (physique, physiologique, etc.) qui se prolonge dans une différence mentale de perception, d’appréciation et de compréhension entre les individus des deux sexes. Cela pourrait ne sembler qu’une lapalissade, pourtant les implications qui gisent là sont vastes : Tout le processus d’éveil et de libération, en quelque sorte, peut s’envisager dans le sens qu’il s’agit, pour l’individu engagé dans celui-ci, d’accéder à un mode féminin d’être, une manière féminine de penser, de parler et d’agir, la modalité féminine de la conscience. (« Travail de femme et jeu d’enfant ».) Manière et modalité qui résident au fond dans un état de disponibilité, de réceptivité, état intérieur que toutes les méthodes et techniques de purification et de méditation cherchent invariablement à rendre accessible. Par nature (et pour schématiser), cet état, latent chez les deux sexes, se manifeste de manière plus claire, simple et spontanée chez les femmes que chez les hommes. (Annick de Souzenelle en a offert une belle expression dans son étude sur Le Féminin de l’Être.)

Cette réalité s’est perpétuée jusqu’à nous à travers le symbolisme du Graal, objet qui, en tant que récipient (chaudron, vase ou coupe), invite à se focaliser sur sa fonction de réceptacle ainsi que de matrice. Comme réceptacle il est le creuset que va ensemencer l’Esprit, déposant le germe divin qui va permettre à l’homme de croître en puissance et en connaissance afin de réaliser sa vraie nature. Comme matrice, le Graal est alors la « corne d’abondance » (la « fontaine de jouvence »), profuse et inaltérable source de vie. Si on le prend pour image de l’être individuel, il s’agit de le vider d’abord (par la purification) pour qu’il puisse alors s’emplir, par la descente de l’Esprit, d’un tout autre contenu (dans la Cène c’est le vin comme sang du Christ, sang de Lumière, c’est-à-dire sang purifié, métaphorique élixir de longue vie ou nectar d’immortalité, exprimant l’idée que « l’Amour est plus fort que la mort »).

« La femme est tout pour celui qui mérite le nom d’homme » (George Sand)

Jacqueline Kelen, dans L’Eternel masculin, résume bien la situation en constatant que « diverses attitudes masculines montrent un profond rejet du Féminin qui est, au fond, la véritable blessure de l’homme. Plus l’homme abaisse et renie la femme — en ses divers visages de mère, de sœur, d’amante, d’épouse —, et plus il aggrave sa propre blessure, son manque essentiel. » A l’inverse, pour l’homme en quête de (sa) complétude et de (la) plénitude, le « féminin de l’Être » est bien le trésor à découvrir, la récompense du héros qui a su aller au bout de lui-même pour accéder à l’au-delà de lui-même — retourner en lui et s’y retourner pour se découvrir et s’accomplir. « Caresse ou incendie, conclut Kelen, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l’entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. » A chacun d’aller en ce sens. L’enjeu : se rendre compte que la femme « n’a jamais cessé, même si elle l’ignore, d’être l’autel de la divinité » (Abellio). Les troubadours occitans, avec le fin amor de la poésie courtoise, ne diront pas grand-chose d’autre.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les catholiques, en bons héritiers du paternalisme judaïque et romain, ont dégradé et opprimé les femmes avec une telle constance — et pourquoi ils ont rejeté et ignoré la doctrine expliquant comment l’âme peut se purifier et se délivrer de ses peines dans cette vie. Le rapport entre ces deux attitudes est saisissant : comme si la phallocratie, dans laquelle les femmes sont négligées et rejetées, impliquait aussi la négligence et le rejet de l’âme — comme si le rejet des femmes impliquait chez l’homme le rejet de son âme. L’église romaine, institution phallocrate et misogyne s’il en est, s’est signalée à la fois par la dévalorisation et l’oppression des femmes (sur les plans moral et social) et par une semblable dévalorisation et oppression de l’âme (sur les plans théologique et philosophique).

Du reste, en accord avec sa logique satanique, le propos de l’église romaine n’a jamais été de délivrer ni de soulager quiconque, mais de dominer les peuples en opprimant les consciences, enfermant les âmes et contrôlant les mentalités. Voilà pourquoi les Cathares ont été aussi sauvagement exterminés : leur existence même n’éclairait que trop la vile et torve attitude de l’église romaine — au point de mettre en péril son pouvoir et son existence mêmes.

La vérité, c’est la vie

Le message du Christ est que nous pouvons vivre, non plus l’Enfer sur Terre ni même le Purgatoire, mais enfin le Paradis sur Terre. Son ministère a consisté à délivrer les modes opératoires de cet avènement. Première clé, premier protocole : la « Règle de justice et de vérité ». Règle évangélique et gnostique appliquée par les cathares : ne pas tuer, ne pas mentir (en particulier à soi-même), ne pas (se) juger, ne pas médire (et en particulier ne pas médire de soi), ne pas prêter serment, vivre chaste et pauvre 6. Pour le croyant ordinaire, simple auditeur et fidèle de base, au champ et au village, dehors et à la maison, au travail et au repos, c’est ça la voie, l’Evangile : vivre la justice et la vérité. Dans les pensées, les paroles et les actes : être soi-même, droit et entier, juste et vrai. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit. Jésus-Christ était Maître de Rectitude. Les Cathares furent ses dignes disciples. Là est la raison de leur succès foudroyant et de leur profonde implantation sociale, de l’estime et l’admiration fidèles qu’ils ont suscitées chez les populations, des plus farouches et ombrageux seigneurs aux plus humbles paysans 7.

Et de la même manière que Jésus et ses potes — entendez le Christ et ses Apôtres — ils privilégiaient à ce titre la vie communautaire, mais dans le monde (dans les villes et les villages) et non à l’écart (comme les monastères et abbayes catholiques). Pour les cathares, la distinction entre clergé régulier (retranché du monde) et clergé séculier (investi dans le monde) n’a pas de sens ni de raison d’être. Certains auteurs modernes (comme Anne Brenon8) ont pu, à juste titre, souligner l’investissement des cathares dans le monde — leur implication sociale ou leur ’’engagement’’, dirait-on aujourd’hui — et l’importance pour eux de ce « vœu de vie communautaire, selon la Parole : ’’Dès que deux personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d’elles’’ (Mt. 18, 20) ».

Cela nous amène à un caractère essentiel de la spiritualité cathare : la transmission orale, qui était, qui est le meilleur moyen que se manifeste en effet la présence divine, c’est-à-dire (en termes moins ’’religieux’’ et plus ’’techniques’’) que se reçoivent l’énergie et l’information nécessaires et appropriées à la situation. Voilà pourquoi les Cathares — à l’image du sceau de l’ordre du Temple avec ses deux cavaliers chevauchant une même monture — allaient toujours deux par deux, car le choix d’un compagnon (socius) ou d’une compagne (socia), faisait partie du vœu communautaire (bien que ce ne fût pas spécial aux cathares, certains ordres monastiques faisant de même) : pour créer les conditions nécessaires à la réception de la ’’Parole’’ divine, c’est-à-dire de l’information dont on a besoin à ce moment-là.

L’écoute et le questionnement, l’échange et la communication : voilà les clés, dirait-on aujourd’hui, qu’utilisaient les Cathares pour exercer leur art de vivre. C’était ça, leur religion. Ainsi apprenaient-ils la justice et la vérité. C’est simplement la rigueur, la détermination et la fermeté avec lesquelles les Cathares utilisaient ces clés, qui ont obligé leur ennemi romain à produire cette fallacieuse réputation d’austérité maladive et de morbidité satanique. Des ascètes forcenés, possédés…9 ! Possédés par leur soif de justice et de vérité, oui… De même qu’à l’inverse, les fous furieux, les psychopathes et les névrosés étaient davantage à chercher parmi les Cisterciens (Bernard de Clairvaux en tête) et les Dominicains (à commencer par Dominique de Guzman).

Equilibre et cohérence

La dualité, que les auteurs modernes appellent « dualisme » sans rien y comprendre, est un constat essentiel de la spiritualité cathare (et de la gnose en général). Cela consiste à reconnaître que dans notre monde, tout est dual. Tout est double : tout a un sens et son contraire. Nous vivons dans une série sans fin de dualités : chaleur-froideur, sécheresse-humidité, clarté-obscurité, légèreté-pesanteur, haut-bas, plénitude-vacuité, émission-réception, activité-passivité, bonheur-malheur, joie-peine, etc. L’ascèse, la doctrine — l’exercice pratique de base des gnostiques d’hier et d’aujourd’hui — consiste alors à équilibrer les deux aspects de toute chose et de chaque situation. En toute occasion, il s’agit d’être conscient de la dualité qui apparaît, du décalage et du déséquilibre en cours, en train de se produire. En gnose, on apprend à vérifier ceci : L’écart demande à être comblé, le décalage appelle l’accord, le déséquilibre peut et doit s’équilibrer. C’est ainsi qu’à travers l’opposition formelle se révèle la complémentarité de fond, et que de la dualité on passe à l’unité. Cela consiste aussi à « faire fructifier l’opposition » (Abellio) et à dégager la positivité réelle de la négativité apparente. (Et l’on s’aperçoit par là même — jubilatoire révélation ! — qu’« il n’y a pas de jugement de valeur possible » : c’est aussi, du même coup, la fin de toute illusion d’ordre idéologique.)

Avec les mots d’aujourd’hui, la démarche gnostique et cathare pourrait se présenter ainsi : être à fond dans l’instant pour apprendre à (se) poser les bonnes questions — ou pour les faire surgir de façon inattendue, fulgurante et imparable — et recevoir les bonnes réponses, à tout propos et en toute occasion. (Être connecté au « point zéro » ou branché sur le « vide quantique », comme il se dit aujourd’hui : cela revient au même.) L’intensité de l’instant présent, c’est aussi le moyen (l’ascèse…) d’acquérir la « spontanéité seconde », unitive et ascendante, créative et englobante, en cessant d’obéir à la « spontanéité première », conflictuelle et descendante, répétitive et dissipative — passage qui correspond aussi chez Abellio à la « seconde naissance », la naissance de « l’Homme intérieur » (bascule alchimique Albedo-Rubedo).

Pour toutes ces excellentes raisons, les cathares considéraient les rituels de la religion romaine comme ineptes et vides de sens : rien de sacré là-dedans ! Chez les cathares on est chrétien pour de vrai (un gnostique est conscient du Christ en lui). Or ce n’est pas nouveau (c’est écrit dans l’Evangile), le baptême d’eau est caduque : il a été remplacé par le baptême de feu (que les cathares accomplissaient lors du consolament, par imposition des mains, comme les esséniens et les manichéens avant eux). Corrélat : On n’a nul besoin de temples dédiés à Dieu, lieux clos et réservés à la médiation divine… Hors de l’église, le salut ! (Second corrélat : Les membres du clergé romain, avec leurs riches possessions, n’avaient rien de chrétien.) « C’est le cœur de l’homme qui est le temple de Dieu », disait Bélibaste. (« Ne savez-vous pas, demandait Paul aux Corinthiens, que votre corps est le temple du saint-Esprit, qui est en vous ? » Abellio ajoutera que le corps est « le champ de bataille de la connaissance ».) Résultat : Les cathares, ces « guerriers pacifiques » du Moyen Âge, pouvaient communier — entrer en prière ou en méditation — c’est-à-dire se centrer ou s’aligner — peu importe où et quand (ici et maintenant), à la maison, à l’atelier ou dans la forêt, en action ou au repos, matin ou soir, dans la foule des marchés ou entre amis au coin du feu. L’Esprit souffle où et quand il veut — et il est en nous.

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1 José Dupré, Catharisme et Chrétienté. La pensée dualiste dans le destin de l’Europe, La Clavellerie, Chancelade 2007.

2 L’information est de Rudolf Steiner. Le sujet est plus qu’ambigu : « il est vrai que la réincarnation n’a jamais été condamnée explicitement par l’Eglise catholique », a pu noter Guénon, avec un embarras peu coutumier (« La Gnose et les écoles spiritualistes », Mélanges, Gallimard 2004, p. 182). Mais ce rejet n’en a pas moins été implicite. C’est que le mot de « réincarnation » est impropre et abusif, la nature réelle de l’incarnation étant elle-même particulièrement méconnue et galvaudée puisqu’elle ne se réalise qu’à un certain degré de la « montée gnostique » (selon les termes d’Abellio) et de l’OEuvre alchimique (l’incarnation étant fonction de la « spiritualisation de la matière » et de la « matérialisation de l’esprit »). Ces confusions langagières et sémantiques traduisent l’ampleur de la confusion générale quant à l’idée même (et partant la portée) de la transmigration. Les cathares connaissaient aussi la différence entre la transmigration — l’âme, au long de son existence, migre de corps en corps et de vies en vies — et la métempsychose — qui désigne le changement d’état ou de niveau d’être d’une âme, quand par exemple elle passe d’une vie végétale à une vie animale, ou d’une vie humaine à une vie animale, etc., sans même parler des états non physiques (et donc non incarnés) par lesquels une âme peut aussi passer. — Ajoutons enfin le point de vue de Mikhaël Aïvanhov (disciple de ce maître gnostique moderne, héritier déclaré des Bogomils, que fut Peter Deunov) à ce sujet : « Même si ’’catholique’’ signifie universel, en réalité la religion catholique n’est pas universelle. En rejetant un grand nombre de vérités essentielles comme la réincarnation, les lois du karma ou l’importance du soleil pour la vie spirituelle, elle s’est aussi coupée des vérités universelles, et elle est donc une secte. » En refusant d’enseigner la transmigration, le catholicisme « nous empêche de comprendre la justice de Dieu. Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite tout devient insensé : on ne voit plus la raison profonde des choses, tout semble anormal et injuste. […] En refusant la réincarnation, les chrétiens se sont barré la route pour des siècles. » (Dans La Fraternité blanche universelle n’est pas une secte, Prosveta, Fréjus 1982, pp. 72-73.)

3 Les Evangiles apocryphes l’ont assez nettement suggéré, le canon catholique n’ayant eu d’autre recours que de calomnier les femmes en général à travers deux d’entre elles en particulier (les deux principales du Nouveau Testament) : Marie-Madeleine réduite à un rôle de prostituée repentie, et la Vierge-Marie cloîtrée (sic) dans une évanescente image de vierge-mère aussi peu crédible et stimulante que possible. — On note aussi l’utilisation, par la propagande et la dogmatique romaines, de références et de spécificités traditionnelles pour caractériser les deux Marie : la première emprunte aux hiérophantes et prêtresses (de Sumer et d’Egypte) dont les rituels incluaient la sexualité, tandis que la seconde emprunte à la Déesse-Mère la capacité de parthénogenèse (l’autofécondité, attribut divin s’il en est). Cela n’empêche pas que Marie Madeleine ait bien été la compagne et l’amante initiatique de Jésus-Christ ; quant à l’idée que Marie sa mère l’ait conçu par intercession spirituelle (et non charnellement), cela fait référence à Osiris et Horus, puisque la déesse Isis a ressuscité Osiris à travers Horus, en donnant naissance à Horus non au sens propre mais au sens figuré.

4 Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie. Myriam de Magdala, Albin Michel, Paris 1997.

5 J’ai posé cette question, il y a quelques années, au service de presse du Vatican : je n’ai pas eu de réponse.

6 Chasteté et pauvreté n’étaient requises que de celles et ceux qui accédaient au statut de « bon chrétien », ce qui avait lieu en général à un âge avancé (et de préférence après une vie mondaine bien remplie). Gérard de Sède, par exemple, l’a bien rappelé : les cathares n’imposaient pas l’abstinence sexuelle à leurs croyants. « S’ils l’avaient fait, la société occitane ne les aurait pas écoutés, car pour elle la joie du corps et celle de l’âme ne faisaient qu’une » et les deux « étaient exaltées ». « Ils disaient seulement : Si vous ne pouvez pas vous passer du plaisir, mieux vaut l’union libre que le mariage. » Le cathare Pierre Clergues et sa maîtresse Béatrice de Planissoles « faisaient l’amour n’importe où, y compris à l’intérieur des églises, pourvu d’avoir sur eux l’herbe mystérieuse qui les empêchait d’avoir des enfants ». « Mais gardons-nous, ajoutait Gérard de Sède, d’identifier cette liberté de mœurs à une casuistique hypocrite » : « à Montségur, on verra monter au bûcher plusieurs couples que les documents qualifient d’amic e amasia, amant et amante » (dans Le Secret des Cathares, J’ai Lu 1974, p. 31).

7 Se dire la vérité, et… se l’appliquer à soi-même. La parabole évangélique de la paille et de la poutre avait ici sa pleine compréhension et sa mise en œuvre effective. (De même qu’avec cet autre imparable précepte : « charité bien ordonnée commence par soi-même ».) La voie des « amis de Dieu » ne saurait peut-être mieux se rendre et se comprendre que comme un modèle de cohérence et d’intégrité.

8 Par exemple dans « L’hérésie et les femmes en Languedoc au début du XIIIe siècle : un espace religieux privé ? », Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale, La Louve, Cahors 2006.

9  L’un des effets de la propagande romaine, c’est la péjorative et rébarbative coloration qu’a gardée l’ascétisme, devenu synonyme d’austérité. Or à l’origine, chez les Grecs, un ascète est simplement quelqu’un « qui pratique un art », « qui exerce une profession ». C’est donc aussi quelqu’un qui s’exerce. On peut dès lors se demander : à quoi s’exerce-t-il ? Et comment, avec quelle rigueur et quelle vigueur le fait-il ?… Tout est là.

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Mais où sont les Manichéens ?

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L’article de Wikipédia sur l’historien Fernand Niel (1903-1985) reprend l’une des principales erreurs actuelles sur le Catharisme : celle qui n’arrive pas à envisager de filiation entre les gnostiques, les manichéens et les cathares, entre ’’dualistes’’ antiques et ’’dualistes’’ médiévaux, malgré la flagrance de leurs affinités.
Mais d’où procède cette incapacité ?

Dans son œuvre, à commencer par son « Que sais-je ? » sur Albigeois et Cathares (dix-huit fois réédité de 1955 à 2010), Fernand Niel a présenté les cathares comme les héritiers de la tradition gnostique et manichéenne enracinée dans la Perse de Zoroastre. Mais l’article de Wikipédia n’est pas d’accord : « Les travaux historiques récents montrent au contraire que le Catharisme s’inscrit dans un mouvement évangélique populaire plus global présent dans toute l’Europe à partir du XIe siècle. » Quel rapport ? Comme si l’un devait empêcher l’autre — comme si l’inscription des dissidences chrétiennes médiévales dans leur contexte européen devait empêcher leur filiation antique, méditerranéenne et orientale… ! Etrange accès de manichéisme de la part de chercheurs qui s’efforcent par ailleurs d’en nier la réalité historique chez les chrétiens gnostiques du Moyen Âge européen…

Les historiens qui s’imaginent pouvoir nier ou minimiser la filiation gnostique et manichéenne entre l’Antiquité et le Moyen Âge glissent un peu vite sur le fait que ce « mouvement évangélique populaire » n’a pas surgi tout beau et tout chaud, tout neuf et tout constitué, par un beau matin du 10e ou du 11e siècle, de la Bulgarie à l’Aquitaine et des Flandres à l’Italie, comme par génération spontanée. Ce constat de simple évidence suffit à régler la question — et Fernand Niel en avait conclu de même. Car il a dès lors bien fallu qu’une « chaîne de transmission » assure le lien entre les gnostiques antiques et leurs héritiers médiévaux, « chaîne de transmission » qu’une Anne Brenon n’hésite pas à évacuer comme n’étant qu’ « une vue de l’esprit ». L’esprit semble avoir meilleure vue que Mme Brenon. La réalité de cette transmission a bien été signifiée, par Déodat Roché d’abord (dès la fin des années 1920), Fernand Niel et René Nelli ensuite, José Dupré enfin — et pas en faisant dialoguer le Bouddha et Bélibaste mais en recourant aux textes et en procédant, en bonne approche philologique, par comparaisons et recoupements thématiques et sémantiques1. On peut alors arriver à un aussi clair et net résultat que les deux phrases suivantes, qui ponctuent l’article de Wikipédia — de meilleure tenue cette fois-ci — au sujet des Pauliciens, ces gnostiques des régions gréco-balkaniques qui influencèrent Bogomiles et Cathares : « Même si les sources, fragmentaires et rares, ne permettent pas de le prouver de manière formelle, il est évident, par la similitude des théologies, que les pauliciens ont influencé les bogomiles en Bulgarie dans la deuxième moitié du Xe siècle et au XIe siècle, la communauté phoundagiagite en Asie mineure, les tisserands, les vaudois et les cathares d’Occident ». « Bien sûr, on ne peut pas démontrer de lien direct entre le passé religieux ancien de ces régions et leurs traditions ultérieures, mais la concordance géographique semble indiquer que le souvenir des traditions pauliciennes ne s’est pas effacé dans les mémoires des habitants, par-delà les évolutions des langues et des religions. »2

Hors des textes, point de salut ?

Cette limitation frappante, chez les principaux historiens du catharisme (Jean Duvernoy, Michel Roquebert, Anne Brenon), peut résulter d’une certaine conformation universitaire — un formatage mental — qui a deux conséquences plus ou moins préjudiciables à toute intelligence : d’une part, la survalorisation des sources écrites, voire la focalisation exclusive sur ces sources, comme seule et unique origine possible de toute vérité historique ; d’autre part (et c’est plus pernicieux), l’interprétation des sources dans un sens réducteur, en accord avec les préjugés modernes (qui sont eux aussi d’irréductibles adversaires de la vérité), préjugés d’ailleurs hérités de la propagande catholique… Cela commence à faire beaucoup pour des gens qui, certes, aiment les cathares avec passion et sincérité, mais plaident leur cause d’une manière un peu légère — en particulier au point de vue de leur propre discipline universitaire.

Il s’agit par exemple, pour Mme Brenon, « de se montrer critique en restant sérieux, c’est-à-dire respectueux des sources documentaires »3. Respectueux certes — mais ce n’est pas une raison pour s’y enfermer au point d’exclure toute hypothèse ne pouvant pas se voir étayer par une référence textuelle d’époque (que cette impossibilité soit provisoire ou définitive).

La chercheuse émérite et aguerrie qu’est Mme Brenon n’ignore pas que la transmission de la spiritualité cathare fut avant tout orale (nonobstant les supports écrits qu’ils ont employés) et qu’à partir de là, les sources d’époque ne peuvent être que partielles — autant d’ailleurs que partiales — et incomplètes, voire erronées ou détériorées, c’est-à-dire fallacieuses4. Elle le sait si bien, d’ailleurs, qu’elle cite le grand médiéviste Georges Duby en exergue de sa préface à la réédition des Ecritures cathares de René Nelli (2011) : « L’historien n’interroge jamais que des débris qui proviennent tous de monuments dressés par le pouvoir… » Certes ! mais en a-t-elle bien pris la mesure ? Elle a, dans cette préface, une petite phrase aux grandes implications : « l’Eglise cathare », comme elle dit, « revendiquait avoir reçu du Christ et perpétué depuis les apôtres le pouvoir de lier et délier ». Dans un langage que Mme Brenon semble assez loin de connaître, ce qui est lié désigne le relatif, ce qui est délié désignant l’absolu. Un tel « pouvoir » outrepasse de très haut le domaine religieux auquel se bornent la plupart des historiens : nous sommes là en ésotérisme. Le symbolisme des nœuds (voir le nœud gordien tranché par Alexandre) rejoint celui du tissage — et nombre de cathares étaient tisserands, d’une manière qui évoque à l’évidence le compagnonnage et l’ésotérisme des corps de métiers traditionnels. Que Mme Brenon ignore le caractère initiatique de la spiritualité cathare, à la limite, c’est son problème ; en revanche, rien ne l’autorise à le nier, ni encore moins à imposer cette négation comme une vérité à ses lecteurs. C’est là un mensonge délibéré qui insulte la mémoire des cathares en plus d’insulter les lecteurs. Entre servir la soupe au Vatican et honorer la vérité, il faut choisir son camp. Anne Brenon a choisi le sien.

Les écrits pèsent, les paroles volent… !

Du point de vue de la vérité comme de l’intellection, ignorer l’oralité présidant à la transmission spirituelle équivaut, rigoureusement, à se tirer une balle dans le pied. On n’est même plus dans l’aveu d’incompétence, mais dans l’hypocrisie et la bêtise toutes crues et revendiquées. Cela empêche en effet de comprendre qu’une chaîne de transmission a relié gnostiques, esséniens, manichéens et cathares, puisque cette transmission avait lieu oralement, de bouche de maître à oreille de disciple (ou entre un voyageur et un villageois dans une taverne…) et que l’absence de documents ne permet en aucun cas de la tenir pour nulle et non avenue, ni a fortiori impossible et impensable5. La probabilité de cette transmission se trouve encore renforcée par d’autres éléments factuels que l’historiographie, là encore, préfère généralement passer sous silence — à savoir l’extrême violence des répressions et persécutions à l’encontre des gnostiques et des manichéens (dès que l’église devient romaine, du vivant même de Manès et lors des siècles suivants), cette barbarie systématique ayant évidemment contraint ces derniers à la clandestinité, évitant donc au maximum de laisser des traces écrites et privilégiant l’oralité pour assurer leur survie et la transmission de leur doctrine. (Les cathares ont quand même assez été accusés de se parler en secret : la congruence est nette !) Faut-il être sorti de l’école des Mines, à défaut de celle des Chartes, pour parvenir à semblable déduction ?

Il n’est pourtant pas bien difficile — et c’est même aussi parfaitement légitime que nécessaire — de prendre en compte, comme l’ont fait Fernand Niel, René Nelli ou José Dupré, une tradition orale et locale comme celle, en Champagne, qui relate l’arrivée au 5e siècle de Fortunat, évêque manichéen exilé d’Afrique du nord par le proconsul romain à la demande de ’’saint’’ Augustin. La plus élémentaire honnêteté implique alors d’admettre que cette tradition locale contribue trop bien à expliquer l’existence des foyers cathares champenois, bourguignons, flamands et rhénans attestés aux 10e et 11e siècles pour être à ce point passée sous silence et ignorée par tant d’auteurs.

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1 Il suffit, comme l’ont fait Roché, Niel, Nelli et Dupré, de se pencher sur les textes pour constater la familiarité ou la proximité entre Jésus-Christ, les Esséniens et les gnostiques — similitudes bien rendues par les Evangiles de Nag Hammadi — et les points qu’ils partagent tous avec la doctrine de Zoroastre, celle de Manès et celle des Cathares. Seules la paresse ou la mauvaise foi peuvent empêcher d’aboutir à ce constat !

2 Remarquable article, appuyé sur Gilbert Dagron, Pierre Riché et André Vauchez (resp.), Histoire du christianisme des origines à nos jours, tome IV, Évêques, moines et empereurs (610-1054), Desclée,‎ Paris 1993.

3 « Bogomiles : cathares de l’est », in Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale, La Louve, Cahors 2006.

4 Cela semble être le cas, en particulier, des fameux registres d’Inquisition, dont beaucoup ont été perdus — « près des deux tiers sans doute », propose Mme Brenon. Dans ce qui est resté, « les lacunes sont permanentes et l’historien ne travaille que sur des fragments ». Or, le plus fameux des registres restant, celui de Jacques Fournier, se distingue par « un souci pastoral particulièrement présent », c’est-à-dire la volonté de l’inquisiteur d’éviter autant que possible la condamnation à mort (qui est pour lui un aveu d’échec) en obtenant l’abjuration et la conversion des accusés. D’où l’impression de « clémence », de « patience » ou de « modération » qui en a été tirée, abondamment reprise et cultivée par l’historiographie catholique (ainsi que l’édition et l’université françaises). Or ce n’est pas comme si tous les registres d’Inquisition pouvaient traduire la même attitude… ! Ce qui explique pourquoi tant de ces registres ont disparu, et pourquoi ceux qui demeurent sont à ce point fragmentaires — comme s’ils avaient été délibérément expurgés afin de léguer la ’’meilleure’’ ou la moins mauvaise image possible de l’Inquisition à la postérité. (Autre soupçon de fraude : les registres ayant survécu sont tardifs — fin 13e, début 14e siècles. Ils transcrivent une réalité cathare chaotique et traumatisée, orpheline de la grande majorité de ses docteurs et de ses pasteurs : une réalité pantelante et agonisante, où rigueur et cohérence doctrinales ne sont plus guère décelables. Le résultat, cette fois, a été de laisser la pire, la moins complète et la moins précise image possible du catharisme.) Cette hypothèse, bien qu’invérifiable (tant du moins que les archives secrètes du Vatican restent verrouillées), n’en a pas moins le mérite et l’avantage d’être opérative a posteriori.

5 A moins de partager l’un des plus niais de ces préjugés modernes voulant qu’on utilisait autrefois l’oralité… parce qu’on n’avait pas les moyens d’écrire. (Difficile de se moquer davantage du monde : combien eût-il fallu que les anciens fussent cons pour agir ainsi ? Et combien faut-il être lourd pour affirmer qu’ils transmettaient leurs doctrines oralement par défaut matériel… !) Exemple à propos des Celtes (chez Robert Graffin, L’Art templier des cathédrales. Celtisme et tradition universelle, Editions Jean-Michel Garnier, Chartres 1993) : « On a dit que la transmission chez les Druides était orale faute de moyens matériels pour fixer le langage et créer une écriture. C’est méconnaître d’abord le langage sculptural, le dessin gravé dans la pierre. » C’est oublier aussi l’alphabet celtique, les ogams (semblables aux runes nordiques). « Si la tradition des Druides se transmettaient oralement, et selon des lois précises, c’était pour des raisons mûrement réfléchies, en harmonie avec leur temps et avec certains facteurs de la psyché humaine » et « des cycles gouvernant l’univers », soit autant d’éléments qui passent un peu trop loin au-dessus des historiens modernes pour qu’ils puissent en tenir compte dans leur téméraire entreprise de comprendre et d’expliquer notre histoire !

Approche bibliographique et méthodologique du Catharisme : enjeux historiques, éthiques et heuristiques

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Quéribus, la salle du Pilier — véritable ’’turbine’’ alchimique
L’histoire et la spiritualité cathares sont traitées par les auteurs actuels d’une manière qui appelle trois constats majeurs.

D’abord, le travail documentaire a été bien fait. L’œuvre de compilation accomplie par les principaux historiens du Catharisme au 20e siècle (Déodat Roché, René Nelli, Fernand Niel, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, Anne Brenon) est remarquable et difficilement contournable — sur un plan, répétons-le, strictement documentaire, sans tenir compte par ailleurs de la façon dont ces données sont traitées par tel ou tel auteur.

Ensuite, et nonobstant ce qui précède, un grand tabou gît au cœur de cette production éditoriale : celui de l’ésotérisme cathare, sujet ignoré, exclu et nié par la plupart des auteurs grand public. Injustifiables et injustifiés — autrement que par une hypocrisie et une lâcheté qui ne disent pas leur nom —, ce refus et ce déni pèsent d’un poids rédhibitoire dans la compréhension du Catharisme. Celui-ci est donc présenté au public de manière parfaitement fallacieuse et mensongère. Le Catharisme est vendu aux lecteurs dans une version édulcorée et aseptisée : il est comme amputé, coupé de ses racines spirituelles et privé de son noyau intellectuel, ce qui a pour résultat de tromper les lecteurs — en les empêchant de comprendre ce qu’était vraiment le Catharisme. Tout est fait pour entraver la vérité, comme d’habitude avec l’église romaine. De fait, parler des Cathares sans évoquer le caractère gnostique, ésotérique et initiatique de leur spiritualité, cela revient à parler de géométrie en ignorant les valeurs phi et pi, par exemple : cela ne veut rien dire et ne sert à rien.

Enfin, l’ignorance va aussi pouvoir se doubler d’une négligence culminant en pure et simple aberration, dès lors que les cathares ne sont plus abordés que du point de vue de leurs bourreaux. La focalisation sur les sources catholiques entraîne une incompréhension telle, chez les historiens, qu’on pourrait se demander combien le Vatican les paye pour répéter ainsi, livre après livre et avec une consciencieuse servilité, les saloperies forgées par les catholiques pour salir les cathares et leur mémoire. (Nous sommes là dans un ’’devoir de mémoire’’ à l’envers : plutôt que de les réhabiliter en les peignant tels qu’ils furent, les cathares se voient maintenus dans une caricature grotesque et dégradante. Inutile de demander à qui profite le crime…) Cette position, — où l’hypocrisie le dispute à la bêtise, la mauvaise foi à la stupidité —, se trouve chez les universitaires dont le boulot consiste à maintenir et approfondir les mensonges répandus depuis toujours par l’église de Rome à propos des vrais chrétiens, gnostiques, esséniens, manichéens, cathares, etc. (Il serait temps de s’en apercevoir : l’église catholique n’a rigoureusement rien de chrétien.) Nous en sommes au point où des gens soi-disant sérieux, des chercheurs diplômés, sachant lire et réfléchir, décrètent que les cathares, en fait, n’ont pas existé et ont été inventés par la propagande catholique. (Voici un exemple récent de cette pitoyable offensive de propagande — sur le service dit public, tant qu’à faire, soumis lui aussi à la clique pharisienne qui roule pour Yahvé.) Nous voilà donc dans du négationnisme pur et simple : ces gens-là, dits « historiens », en sont à nier la réalité historique. Au bout du compte cette invraisemblable nullité ne sert qu’à accroître le chaos moral et les confusions intellectuelles dans lesquelles notre époque agonisante n’en finit plus de s’enfoncer.

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1. Une information éparpillée… telle un puzzle à reconstituer. ­— Parmi les nombreux auteurs différents et leur abondante production éditoriale, se trouve presque tout ce qu’il est utile et nécessaire de savoir sur les Cathares, quelles que soient par ailleurs les erreurs, lacunes ou confusions qui se retrouvent de livre en livre. Derrière la diversité des approches, leur style et qualités variables, chaque auteur, chaque livre peut apporter quelque chose, à sa façon et de son point de vue. Vaste, certes, est le tri à faire au fur et à mesure, — de même que les croisements et recoupements, rapports et relations qui font émerger concordances et correspondances vectrices de transcendance —, et il est précieux de prendre du recul, par paliers, pour que les liens se tissent et que leurs entrelacs fassent sens ; mais enfin, tout est là, prêt à servir. 

2. A propos d’ésotérisme. — Ensuite, et à l’inverse, le fond du sujet, son cœur intellectuel pourrait-on dire, son noyau spirituel est quasiment absent de la littérature actuellement disponible sur les Cathares : leur spiritualité.

A l’exception de Déodat Roché (dont les livres, non réédités, sont de moins en moins trouvables) et à moindre échelle, de Maurice Magre et de René Nelli, aucun auteur ’’moderne’’ (du 19e à ce début de 21e siècle) n’a compris, de près ou de loin, ce que pouvait être la spiritualité cathare, le sens qu’a exprimé son rituel, ce qu’a signifié sa doctrine et comment il faut entendre son ’’dualisme’’. Dit autrement, et en un mot : le caractère gnostique — et partant ésotérique et initiatique — de la spiritualité cathare a échappé à (presque) tout le monde.

Il faut bien le reconnaître : en termes de spiritualité, l’immense majorité des auteurs s’est bornée à une médiocrité confinant à l’indigence, répétant les mêmes banalités stériles et en cultivant des approximations, des confusions et des erreurs indignes d’une rédaction de lycéen. A l’inverse, René Nelli a su mobiliser les ressources intuitives et inductives d’une sensibilité passablement mystique — il avait la fibre poétique bien plus qu’académique — pour pressentir ou deviner « le caractère initiatique » et « foncièrement ésotérique » de la spiritualité cathare.

Déodat Roché — dont la supériorité intellectuelle sur l’historiographie universitaire est écrasante —, très tôt conscient de cette réalité, est allé à sa rencontre par les voies mi-occultistes mi-ésotériques frayées par Rudolf Steiner en Autriche d’une part et Peter Deunov en Bulgarie d’autre part. Relevant l’un et autre (et chacun à sa façon) de la tradition gnostique et de l’ésotérisme chrétien, Steiner et Deunov ont en effet laissé des clés de compréhension que les historiens actuels du catharisme auraient grand profit à considérer quelque peu au lieu de les exclure et de les mépriser. (Mickaël Aïvanhov, disciple de Deunov et installé en France, a bien évidemment été accusé d’activité sectaire.) On pourra mesurer l’inconséquence et l’incompétence de ces historiens en voyant une Anne Brenon se revendiquer du patronage de René Nelli tout en persistant à nier le caractère ésotérique et initiatique du Catharisme pourtant dûment reconnu et affirmé par ce dernier. (L’incohérence, pour paraphraser Einstein, étant l’une des signatures qu’utilise le démon quand il veut rester incognito.) René Nelli, on le sait, a été à l’école de Déodat Roché. Si Mme Brenon avait été à celle de René Nelli, comme elle essaie de le faire entendre, elle aurait eu il y a longtemps déjà la décence d’admettre et d’affirmer à son tour l’existence d’un ésotérisme cathare. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Un tel retournement serait d’ailleurs hautement salutaire — pour tout le monde. Car à l’évidence, mieux on comprend la spiritualité cathare, mieux on comprend du même coup leur sociologie dans sa réalité comme son originalité, leur existence sociale et familiale concrète et ordinaire (dans le domaine éducatif et conjugal, alimentaire et médical, juridique et judiciaire). Une seule lumière venue du plafond éclaire mieux la scène que des lampes, fussent-elles nombreuses, posées à terre. Et de nos jours, pour nous laisser entendre ce qu’a pu être le Catharisme à la lumière de sa spiritualité, mis à part Déodat Roché, il ne reste guère qu’Antonin Gadal et son petit ouvrage Sur le chemin du saint Graal.

Qui dit spiritualité, en effet, dit ésotérisme. Or l’incompréhension générale de la ’’religion’’ cathare chez les historiens récents ou actuels (Duvernoy, Roquebert, Mme Brenon) réside au fond dans leur refus et leur négation de l’ésotérisme cathare. Or qu’on le veuille ou non, tant que le caractère ésotérique et initiatique de la spiritualité cathare — cet énorme serpent de mer de l’historiographie internationale du Catharisme — ne sera pas reconnu par la communauté des chercheurs et des auteurs, ces derniers pourront bien continuer à compiler les anecdotes issues des archives et à enfoncer sans cesse les mêmes portes ouvertes, le sujet continuera à leur échapper.

3. Question d’éthique et de méthode. — Enfin, d’un point de vue que l’on pourrait qualifier à la fois d’éthique et de méthodologique, il existe une autre grande ligne de fracture, en plus du clivage sur l’ésotérisme, traversant l’historiographie du Catharisme, et qui se reconnaît à deux égards : d’une part dans la position de l’auteur face à l’extrême violence de l’Eglise et de l’Inquisition, d’autre part dans sa façon d’aborder les doctrines ’’dualistes’’. Cette ligne de fracture a valeur heuristique : elle détermine à quel point l’auteur pourra pénétrer son sujet (s’il se bornera à l’écorce des choses ou s’il en atteindra la sève).

Le traitement de ces deux questions, en effet, implique et traduit la position intime de l’auteur lui-même, à la fois devant la question du mal, de la violence, de la souffrance et de l’ignorance (à travers le parfait exemple historique de la barbarie totalitaire et génocidaire de l’église romaine), et devant la réponse à cette question (à travers la façon dont le ’’dualisme’’ y a répondu, de Zoroastre, Jésus-Christ et Manès aux « bons chrétiens » occitans) ; et de cette position dépend la capacité de compréhension de l’auteur.

Fernand Niel avait bien perçu cette ambivalence, dès l’introduction de son efficace petit « Que sais-je ? » de 1955 sur Albigeois et Cathares : soit on se résigne au règne de l’ignorance, de la souffrance et de la violence — quitte à banaliser, minimiser voire justifier la psychopathie de l’église romaine — auquel cas on ne risque pas de comprendre grand-chose aux Cathares ni à l’Evangile (ni à aucune sorte de spiritualité)… soit l’on décide que le mal, l’ignorance et la souffrance ne sont pas une fatalité, qu’il est possible de les transcender, et que leur transmutation, — enseignée par le Bouddha comme par Zoroastre, le Christ et tous les maîtres gnostiques des premiers siècles —, est l’un des buts finaux de notre humanité. Alors, en comprenant du même coup pourquoi Rome s’est tant acharnée à la détruire, on aura fait un pas décisif dans l’intellection de la spiritualité cathare. Alors aussi l’on pourra comprendre que « la première des vertus » pour les Cathares, « celle qui permet et conditionne toutes les autres », comme l’avait bien perçu René Nelli, c’est « le courage ». (Gandhi, dont l’exemple n’est pas sans évoquer celui des Cathares, n’a pas dit autre chose.)

Esotérisme cathare et résurgence gnostique — Premiers aperçus

Les cathares n’avaient pas besoin de lieu de culte ni de lieu de rituel construits de main d’homme. (A de rares et grandioses exceptions près, tels Montségur et Quéribus.) En bons gnostiques, ils savaient, comme l’avait dit Paul de Tarse et l’avait rappelé Guilhem Bélibaste, que « le corps de l’homme est le vrai temple de Dieu ». Le sanctuaire, c’est la nature. La nature humaine, et la nature tout court. 

Et dans la nature, il y a des grottes, des rivières et des forêts. Or, devinez quoi ? C’est là que ça se passe. La forêt de Nébias, en Corbières, près du château de Puivert, sur le plateau qui surplombe Quillan et la vallée de l’Aude, est un excellent exemple d’une forêt druidique dont l’usage rituélique et initiatique a été maintenu et transmis par nos ancêtres.

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Il y a aussi le sanctuaire de Sabartès, dans la vallée de l’Ariège, à Ussat et Ornolac. Notre-Dame de Sabart (qui est évidemment une Vierge noire), à Tarascon (la Tarasque !…), est la patronne de ce petit coin de pays cathare dont les falaises calcaires abritent un formidable réseau de grottes et de galeries, aux vertus proprement initiatiques : thérapeutiques (au sens antique) et alchimiques (au sens opératif). Ce sont de véritables matrices de mort et de renaissance à soi-même, des creusets où se calcine et se transmute l’héritage ancestral de l’individu, des fournaises minérales où l’étincelle originelle de l’être se met à consumer les miasmes noirs du subconscient pour produire une chaleur et une clarté surnaturelles dans lesquelles Lucifer et Christ viennent se fondre et s’incarner afin de s’y transcender. Ainsi retrouve-t-on les trois Œuvres alchimiques, en particulier, dans les grottes des Eglises (Œuvre au Noir), de l’Ermite (Œuvre au Blanc) et de Bethléem (Œuvre au Rouge). (J’ajoute que c’est grâce à Toni Céron que j’ai fait cette découverte en novembre dernier.)

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Il y a évidemment des conditions à réunir et à remplir pour que s’accomplisse la moindre opération de gnose alchimique : il ne suffit pas de regarder la roche en se disant « Tiens, c’est marrant, on dirait un dragon, et là un phallus, et ici une vulve », ni de poser son cul sur une pierre en se disant « Tiens, c’est marrant, ça tire dans les vertèbres et ça pulse dans le foie »… sans se demander pourquoi la roche présente des formes aussi nettes, ni pourquoi elle sollicite les organes et les méridiens d’une manière aussi précise. Nous ne sommes pas dans du « tourisme spirituel » (cela est un oxymore) mais dans un pèlerinage : on sait pourquoi on y va, on sait ce qu’il s’y passe et on s’implique dans le processus auquel ces grottes sont dédiées (et auquel elles nous convient). Sans quoi, autant rester chez soi à faire ses 20 minutes de méditation ou de yoga quotidiennes. Il paraît que selon le chamane québécois Aigle bleu, tout le monde peut atteindre de hauts états d’accomplissement ou de détachement, même en résidant en ville et en s’abstenant de tout contact avec la nature et les lieux alchimiques qu’elle recèle. Après tout, le Tao affirme aussi que l’on peut partir en voyage à travers le monde et l’univers entier sans quitter sa chambre. Sans doute. Est-ce une raison pour rester enfermé, dans sa piaule ou dans sa ville, à l’écart des lieux génésiques dont notre humanité est issue ? Est-ce une raison pour laisser en friche ces temples (sur)naturels dont la fonction est justement de nous (r)éveiller à notre nature réelle ? Je ne le crois pas. (D’autant plus que, pendant ce temps, la ’’force noire’’, de son côté, ne reste pas inactive et se préoccupe d’occuper ces lieux pour les polluer, les mettre sous cloche et en bloquer le fonctionnement énergétique, comme à Montségur où ils s’apprêtent à couler des tonnes de béton pour dénaturer encore un peu plus le site, c’est-à-dire entraver son émission d’énergie.)

J’ai un scoop, camarade lectrice, camarade lecteur. Le champ de massacre de Montségur — dit « champ des crémats », là où les catholiques ont brûlé vifs entre 200 et 250 cathares en mars 1244 — a été nettoyé, exorcisé, en août dernier. C’est un pote qui s’en est occupé (accompagné pour l’occasion d’une sirène danoise), et l’on peut voir sur cette vidéo, entre 0:53 et 0:56, la meule de foin sur laquelle il s’est posé ce soir-là pour accomplir et accompagner le dégagement… Plus récemment, le jour où je terminais le tapuscrit de mon livre, Jean-Marc Eychenne venait jouer sa comédie à Montségur en insultant la mémoire des vrais chrétiens qui se sont sacrifiés pour que ce monde ne sombre pas dans l’enfer satanique dont l’église de Rome fut et reste l’un des principaux agents. Eh oui : il y a de vrais enjeux derrière le grotesque des apparences et la pathétique mise en scène de ces ’’occitanistes’’, soi-disant dépositaires de l’esprit cathare, venus ramper aux pieds d’un évêque en s’imaginant que ça y est, victoire, Rome fait rédemption ! (Rome qui, d’ailleurs, s’est fendu d’un communiqué pour préciser qu’elle ne s’associait pas à la démarche d’Eychenne.) A ce stade-là ce n’est plus de la naïveté, c’est de la stupidité. Et si la fin peut justifier les moyens, ce ne peut être qu’à condition que les moyens n’avilissent pas la fin.

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Quand Antonin Gadal, en 1953, connecte la Gnose et l’énergie cathare des grottes de Sabartès, il renoue le fil de la Tradition. (Je parle ici en termes de « légitimité initiatique et traditionnelle » au sens où l’entendait René Guénon.) Il en transmet aussitôt la filiation aux Néerlandais de la Rose+Croix d’Or, Jan van Rijckenborgh et Catharose de Petri. Depuis, l’école Rose+Croix de Haarlem est tombée en décrépitude et a perdu sa légitimité : elle est ’’hors course’’ depuis 2012 (où il s’est passé ceci, qui tint davantage du galvaudage que de l’hommage) et la Tradition a désormais d’autres vecteurs, bien plus informels. (Nous sommes passés à cet égard en mode ’’électrons libres’’ : c’est la « prêtrise invisible » dont parlait Abellio dès 1947 dans Vers un Nouveau Prophétisme. Voir ici.) En attendant, il est utile de savoir qu’en juin 1954, à peine Gadal avait-il pénétré la gnose implémentée dans les grottes de Sabartès, que le pape Pie 12 — pas un évêque local ni un envoyé quelconque du Vatican : le taulier en personne — s’est précipité à Tarascon pour, paraît-il, « couronner solennellement » Notre-Dame de Sabart. ND de TarasconN’y a-t-il donc eu personne pour se demander ce qu’un pape venait foutre dans ce trou paumé en Ariège en allant voir la statue d’une Vierge noire locale dont personne n’avait que faire ?… Le mec est simplement venu couvrir le canal de la déesse, le canal de la Gnose, le flux à nouveau actif de l’énergie gnostique et alchimique des cathares. J’imagine la scène au Vatican : « Eh, chef, ça y est, ils ont rouvert le bordel chez les cathares ! On fait quoi ? — Devine, connard… On y va tout de suite et on colle un couvercle là-dessus. » Et vas-y que je te « couronne solennellement » la Dame de Sabart — authentique opération de magie noire —, comme on pose en catastrophe un couvercle sur une marmite en train de bouillir… Eh oui : ça commence à bouillonner sévère, dans les grottes, les rivières et les forêts de Sabartès, de Razès et des Corbières. Rennes-le-Château, Rennes-les-Bains, Bugarach, ça vous dit quelque chose ? La déesse revient et elle a les boules. La déesse revient et ce n’est pas pour enfiler des perles. Les cathares nous l’ont dit : « au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

N-D de Sabart
Notre Dame de Sabart, c’est-à-dire Madeleine

ND de Sabart - Madeleine