Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un niveau suffisant de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).