Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et publié en français chez Gallimard en 2007 puis au Septénaire en 2012. Une version plus longue en sera également découverte à Nag Hammadi en 1945. Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre un excellent aperçu et une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner par la suite comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette petite cléricature, cette caste de privilégiés, de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…)

Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et perverse du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués et grassement rémunérés, et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège. Le pharisien Arimane se pose ainsi comme le digne précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, déjà et en filigrane, l’Inquisition et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Ajoutons encore que selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique à l’œuvre dans le rationalisme étroit, la prédation et la rapacité capitalistes, la grossière illusion de la science mécaniste, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent encore ce monde et les peuples. Voilà les tendances médiocres et perverses que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour quelques années encore.

Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit le Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique, — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, comme l’avait bien compris René Nelli dans sa belle étude sur Les Cathares (Marabout, Paris 1972), « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage ». Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel »). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à combattre et à occulter, — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Raymond Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse, ils sauront tout ce qui doit arriver à la fin des temps grâce à des calculs. » Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » : la Sophia des gnostiques.

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Cette figure du Baphomet s’est trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine par les Templiers. Le mot « Baphomet » dériverait du persan Manuhmed. Dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers » (Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), Déodat Roché propose d’ « y voir la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme l’évoque Raymond Abellio dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), s’appliquent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. En l’occurrence, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. »

Mélodie, rythme et harmonie peuvent aussi se transposer dans les trois Œuvres alchimiques, la mélodie correspondant au Noir, le rythme au Blanc et l’harmonie au Rouge. C’est cohérent également avec l’approche d’un Toni Céron qui met en évidence, en termes d’Alchimie opérative, le principe archétypal de Sophia dans l’oeuvre au Rouge, le principe Lilith correspondant à l’oeuvre au Noir et le principe Ève à l’oeuvre au Blanc.

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Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un niveau suffisant de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).

Tentation de vie et tentation de mort

Ch des Fanges, Martin-Lys
Sur la crête au-dessus du chemin des Fanges (Saint-Martin-Lys)

Dans La Glose du Pater, le passage sur la tentation et les épreuves (Ecritures cathares, pp. 314-317), invitation expresse à découvrir soi-même la réalité des deux principes, est d’évidente inspiration gnostique. « Quand ce peuple aura passé l’épreuve des tentations, qu’il puisse recevoir la couronne de vie » ; « Et il faut savoir que la double tentation qui advient au peuple de Dieu, c’est-à-dire la tentation de Dieu et la tentation du diable, leur advient pour deux raisons : la tentation de Dieu, pour la vie, la tentation du diable, pour la mort. » Ce qui élève et ce qui abaisse, ce qui éclaire et ce qui obscurcit. La gnose : choisis ton camp, camarade. (« Le Grand événement du Choix » chez Zarathoustra.) « Ils sont éprouvés sur de petites choses et de grandes leur seront bien préparées ; car Dieu les a tentés et les a trouvés dignes de Lui » (Livre de la Sagesse). Jacques : « Bienheureux l’homme qui souffre la tentation. » Paradoxe apparent dialectique gnostique. « Parce qu’il souffrit d’être tenté, il est capable d’aider ceux qui sont tentés » (Paul).

Les Cathares, « amis de Dieu » et de la vérité

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L’une des principales étapes du phénomène cathare — cette résurgence médiévale de la gnose — est la prédication de Bogomil, un maître gnostique bulgare, en Europe de l’ouest dans les années 930 à 950. Bogomil est un prénom slave signifiant « ami de Dieu », toujours en usage aujourd’hui. Et dans l’histoire de l’Europe chrétienne, comme l’a rappelé José Dupré, « de nombreux mouvements hétérodoxes se sont nommés ’’les amis de Dieu’’ », bien avant Bogomil et ses disciples — et aussi après eux.

Peu après 970 paraît un Traité de Cosmas le prêtre qui dénonce la prédication de Bogomil et le mouvement puissant qu’elle a entraîné. Car le peuple adhéra avec vigueur à son discours. Et dès le départ, ces gens se voient reprocher, par les clercs de l’Eglise (byzantine celle-là, mais la romaine avait la même position), deux choses : « la croyance en la réincarnation des âmes humaines, et l’admission des femmes aux mêmes fonctions religieuses que les hommes 1 ». Voilà qui est clair ! Et c’est tout un programme : ces deux enjeux sont d’une importance décisive.

D’abord la réincarnation n’est en effet qu’une croyance : en fait elle n’existe pas… C’est de transmigration qu’il s’agit. Or les Cathares, en bons gnostiques, adhéraient à la doctrine de la transmigration des âmes, rejetée par l’Eglise romaine en 869 (quatrième concile de Constantinople 2). Ignorer cette doctrine — et imposer à sa place le dogme stupide d’une éternité d’enfer ou de paradis à l’issue de cette seule vie terrestre — revient en effet à empêcher l’individu de se connaître et de se libérer. L’individu se compose d’un corps, d’une âme (anima ou psyché) et d’un esprit (le mental, la raison, la rationalité). (« Esprit » s’entend ici au sens courant, celui de l’anglais mind, issu du latin mens, « intellect », « pensée » ou « faculté de penser » — mens ayant aussi donné « mental », « mesure » et « mesurer ».) Or l’âme individuelle — comme les druides l’avaient enseigné aux Grecs — est immortelle : la mort frappe le corps, non l’âme. Celle-ci mène son existence de vie en vie, sur Terre et ailleurs, d’état d’être en état d’être, le long d’une évolution qui ne peut donc pas se réduire aux conditions d’une seule vie humaine terrestre. Le principe de cette existence étant évidemment d’évoluer au fil des degrés de l’être, d’épreuve en épreuve, d’expérience en expérience, selon la logique résumée chez les Orientaux par la doctrine du karma (mot qui veut dire « action »). Les cathares connaissaient cela, et de même que leurs prédécesseurs gnostiques, ils furent aussi exterminés pour cette raison par l’église catholique. Le pouvoir religieux, en effet, a besoin que les individus restent ignorants de leur vraie nature et s’en tiennent au mensonge et à l’illusion d’une vie d’esclavage au prétexte d’accéder au paradis après la mort…

Le machisme judaïque et romain érigé en norme juridique et politique

Quant à la place des femmes auprès des hommes, elle est au moins aussi importante : les femmes assurent une qualité de compréhension et de communication dont l’homme a besoin pour se comprendre — et se libérer — lui-même 3. Pour un homme engagé en gnose (engagé à la découverte et à compréhension de lui-même), elle est « la révélatrice des mystères 4 » : si l’on comprend « l’archétype féminin comme ’’capacité d’intercession’’ » entre l’extérieur et l’intérieur, instance de médiation entre l’humain et le divin, cela implique aussi — aux points de vue les plus concrets et immédiats — que la femme, par sa seule présence, procure à l’homme une dilection et une direction, une inspiration et une stimulation (une excitation, oui, aussi), une ampleur et une intensité de vie, de pensée et d’action indispensables à toute entreprise de spiritualité et de connaissance de soi. (C’est que, comme l’avait noté Paul Gauguin à la fin de sa vie, « les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes ».) A tout point vue la fréquentation des femmes est donc vitale pour l’homme. La fréquentation mais aussi l’imitation : l’Alchimie par exemple se décrit comme « travail de femme et jeu d’enfant ». Au Moyen Âge, dans l’Occitanie cathare, l’amour courtois, le fin’amor des troubadours, exprimera la nécessité pour l’homme de tout mettre en œuvre pour l’amour de sa belle. (A noter aussi : le mot « hystérie », si mal connoté dans la mentalité moderne, dérive de hustera, « utérus », et « utérus » veut dire « matrice » qui a aussi le sens de « nourrice » : pour l’homme, la femme est donc bien source de vie et d’amour, de force et de courage — soit tout ce dont il a besoin pour aller vers, et au bout de lui-même, se connaître et s’accomplir.)

Le salut par les femmes !

Des siècles durant et dans toute l’Europe, alors que les cathares faisaient justice et honneur aux femmes, l’église et le clergé catholiques, de leur côté, cultivaient la misogynie viscérale issue de cette mentalité patriarcale et phallocrate qui caractérisa tant l’institution cléricale judaïque dont l’église catholique est issue (et que Jésus défia le front haut) que l’institution impériale romaine dans le moule de laquelle se coula si bien l’église naissante (avec l’appui décisif de Constantin et 313 comme année charnière).

La permanence et la violence de ce machisme institutionnel et systématique — combien de millions de femmes torturées et brûlées vives au prétexte de « sorcellerie » ? 5 — soulève au moins une question : de quoi ont-ils donc si peur ? La réponse n’exige guère de recourir à autre chose qu’à de simples et fermes principes de psychologie élémentaire : avoir peur des femmes, c’est avoir peur du féminin en soi-même.

L’univers et le monde sont duaux : chaque chose est duale. C’est la polarité universelle, condition même de toute manifestation (passage de la virtualité à l’actualité, dans quelque domaine que ce soit). De même, l’espèce humaine : cette dualité s’exprime au travers d’une différenciation (physique, physiologique, etc.) qui se prolonge dans une différence mentale de perception, d’appréciation et de compréhension entre les individus des deux sexes. Cela pourrait ne sembler qu’une lapalissade, pourtant les implications qui gisent là sont vastes : Tout le processus d’éveil et de libération, en quelque sorte, peut s’envisager dans le sens qu’il s’agit, pour l’individu engagé dans celui-ci, d’accéder à un mode féminin d’être, une manière féminine de penser, de parler et d’agir, la modalité féminine de la conscience. (« Travail de femme et jeu d’enfant ».) Manière et modalité qui résident au fond dans un état de disponibilité, de réceptivité, état intérieur que toutes les méthodes et techniques de purification et de méditation cherchent invariablement à rendre accessible. Par nature (et pour schématiser), cet état, latent chez les deux sexes, se manifeste de manière plus claire, simple et spontanée chez les femmes que chez les hommes. (Annick de Souzenelle en a offert une belle expression dans son étude sur Le Féminin de l’Être.)

Cette réalité s’est perpétuée jusqu’à nous à travers le symbolisme du Graal, objet qui, en tant que récipient (chaudron, vase ou coupe), invite à se focaliser sur sa fonction de réceptacle ainsi que de matrice. Comme réceptacle il est le creuset que va ensemencer l’Esprit, déposant le germe divin qui va permettre à l’homme de croître en puissance et en connaissance afin de réaliser sa vraie nature. Comme matrice, le Graal est alors la « corne d’abondance » (la « fontaine de jouvence »), profuse et inaltérable source de vie. Si on le prend pour image de l’être individuel, il s’agit de le vider d’abord (par la purification) pour qu’il puisse alors s’emplir, par la descente de l’Esprit, d’un tout autre contenu (dans la Cène c’est le vin comme sang du Christ, sang de Lumière, c’est-à-dire sang purifié, métaphorique élixir de longue vie ou nectar d’immortalité, exprimant l’idée que « l’Amour est plus fort que la mort »).

« La femme est tout pour celui qui mérite le nom d’homme » (George Sand)

Jacqueline Kelen, dans L’Eternel masculin, résume bien la situation en constatant que « diverses attitudes masculines montrent un profond rejet du Féminin qui est, au fond, la véritable blessure de l’homme. Plus l’homme abaisse et renie la femme — en ses divers visages de mère, de sœur, d’amante, d’épouse —, et plus il aggrave sa propre blessure, son manque essentiel. » A l’inverse, pour l’homme en quête de (sa) complétude et de (la) plénitude, le « féminin de l’Être » est bien le trésor à découvrir, la récompense du héros qui a su aller au bout de lui-même pour accéder à l’au-delà de lui-même — retourner en lui et s’y retourner pour se découvrir et s’accomplir. « Caresse ou incendie, conclut Kelen, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l’entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. » A chacun d’aller en ce sens. L’enjeu : se rendre compte que la femme « n’a jamais cessé, même si elle l’ignore, d’être l’autel de la divinité » (Abellio). Les troubadours occitans, avec le fin amor de la poésie courtoise, ne diront pas grand-chose d’autre.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les catholiques, en bons héritiers du paternalisme judaïque et romain, ont dégradé et opprimé les femmes avec une telle constance — et pourquoi ils ont rejeté et ignoré la doctrine expliquant comment l’âme peut se purifier et se délivrer de ses peines dans cette vie. Le rapport entre ces deux attitudes est saisissant : comme si la phallocratie, dans laquelle les femmes sont négligées et rejetées, impliquait aussi la négligence et le rejet de l’âme — comme si le rejet des femmes impliquait chez l’homme le rejet de son âme. L’église romaine, institution phallocrate et misogyne s’il en est, s’est signalée à la fois par la dévalorisation et l’oppression des femmes (sur les plans moral et social) et par une semblable dévalorisation et oppression de l’âme (sur les plans théologique et philosophique).

Du reste, en accord avec sa logique satanique, le propos de l’église romaine n’a jamais été de délivrer ni de soulager quiconque, mais de dominer les peuples en opprimant les consciences, enfermant les âmes et contrôlant les mentalités. Voilà pourquoi les Cathares ont été aussi sauvagement exterminés : leur existence même n’éclairait que trop la vile et torve attitude de l’église romaine — au point de mettre en péril son pouvoir et son existence mêmes.

La vérité, c’est la vie

Le message du Christ est que nous pouvons vivre, non plus l’Enfer sur Terre ni même le Purgatoire, mais enfin le Paradis sur Terre. Son ministère a consisté à délivrer les modes opératoires de cet avènement. Première clé, premier protocole : la « Règle de justice et de vérité ». Règle évangélique et gnostique appliquée par les cathares : ne pas tuer, ne pas mentir (en particulier à soi-même), ne pas (se) juger, ne pas médire (et en particulier ne pas médire de soi), ne pas prêter serment, vivre chaste et pauvre 6. Pour le croyant ordinaire, simple auditeur et fidèle de base, au champ et au village, dehors et à la maison, au travail et au repos, c’est ça la voie, l’Evangile : vivre la justice et la vérité. Dans les pensées, les paroles et les actes : être soi-même, droit et entier, juste et vrai. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit. Jésus-Christ était Maître de Rectitude. Les Cathares furent ses dignes disciples. Là est la raison de leur succès foudroyant et de leur profonde implantation sociale, de l’estime et l’admiration fidèles qu’ils ont suscitées chez les populations, des plus farouches et ombrageux seigneurs aux plus humbles paysans 7.

Et de la même manière que Jésus et ses potes — entendez le Christ et ses Apôtres — ils privilégiaient à ce titre la vie communautaire, mais dans le monde (dans les villes et les villages) et non à l’écart (comme les monastères et abbayes catholiques). Pour les cathares, la distinction entre clergé régulier (retranché du monde) et clergé séculier (investi dans le monde) n’a pas de sens ni de raison d’être. Certains auteurs modernes (comme Anne Brenon8) ont pu, à juste titre, souligner l’investissement des cathares dans le monde — leur implication sociale ou leur ’’engagement’’, dirait-on aujourd’hui — et l’importance pour eux de ce « vœu de vie communautaire, selon la Parole : ’’Dès que deux personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d’elles’’ (Mt. 18, 20) ».

Cela nous amène à un caractère essentiel de la spiritualité cathare : la transmission orale, qui était, qui est le meilleur moyen que se manifeste en effet la présence divine, c’est-à-dire (en termes moins ’’religieux’’ et plus ’’techniques’’) que se reçoivent l’énergie et l’information nécessaires et appropriées à la situation. Voilà pourquoi les Cathares — à l’image du sceau de l’ordre du Temple avec ses deux cavaliers chevauchant une même monture — allaient toujours deux par deux, car le choix d’un compagnon (socius) ou d’une compagne (socia), faisait partie du vœu communautaire (bien que ce ne fût pas spécial aux cathares, certains ordres monastiques faisant de même) : pour créer les conditions nécessaires à la réception de la ’’Parole’’ divine, c’est-à-dire de l’information dont on a besoin à ce moment-là.

L’écoute et le questionnement, l’échange et la communication : voilà les clés, dirait-on aujourd’hui, qu’utilisaient les Cathares pour exercer leur art de vivre. C’était ça, leur religion. Ainsi apprenaient-ils la justice et la vérité. C’est simplement la rigueur, la détermination et la fermeté avec lesquelles les Cathares utilisaient ces clés, qui ont obligé leur ennemi romain à produire cette fallacieuse réputation d’austérité maladive et de morbidité satanique. Des ascètes forcenés, possédés…9 ! Possédés par leur soif de justice et de vérité, oui… De même qu’à l’inverse, les fous furieux, les psychopathes et les névrosés étaient davantage à chercher parmi les Cisterciens (Bernard de Clairvaux en tête) et les Dominicains (à commencer par Dominique de Guzman).

Equilibre et cohérence

La dualité, que les auteurs modernes appellent « dualisme » sans rien y comprendre, est un constat essentiel de la spiritualité cathare (et de la gnose en général). Cela consiste à reconnaître que dans notre monde, tout est dual. Tout est double : tout a un sens et son contraire. Nous vivons dans une série sans fin de dualités : chaleur-froideur, sécheresse-humidité, clarté-obscurité, légèreté-pesanteur, haut-bas, plénitude-vacuité, émission-réception, activité-passivité, bonheur-malheur, joie-peine, etc. L’ascèse, la doctrine — l’exercice pratique de base des gnostiques d’hier et d’aujourd’hui — consiste alors à équilibrer les deux aspects de toute chose et de chaque situation. En toute occasion, il s’agit d’être conscient de la dualité qui apparaît, du décalage et du déséquilibre en cours, en train de se produire. En gnose, on apprend à vérifier ceci : L’écart demande à être comblé, le décalage appelle l’accord, le déséquilibre peut et doit s’équilibrer. C’est ainsi qu’à travers l’opposition formelle se révèle la complémentarité de fond, et que de la dualité on passe à l’unité. Cela consiste aussi à « faire fructifier l’opposition » (Abellio) et à dégager la positivité réelle de la négativité apparente. (Et l’on s’aperçoit par là même — jubilatoire révélation ! — qu’« il n’y a pas de jugement de valeur possible » : c’est aussi, du même coup, la fin de toute illusion d’ordre idéologique.)

Avec les mots d’aujourd’hui, la démarche gnostique et cathare pourrait se présenter ainsi : être à fond dans l’instant pour apprendre à (se) poser les bonnes questions — ou pour les faire surgir de façon inattendue, fulgurante et imparable — et recevoir les bonnes réponses, à tout propos et en toute occasion. (Être connecté au « point zéro » ou branché sur le « vide quantique », comme il se dit aujourd’hui : cela revient au même.) L’intensité de l’instant présent, c’est aussi le moyen (l’ascèse…) d’acquérir la « spontanéité seconde », unitive et ascendante, créative et englobante, en cessant d’obéir à la « spontanéité première », conflictuelle et descendante, répétitive et dissipative — passage qui correspond aussi chez Abellio à la « seconde naissance », la naissance de « l’Homme intérieur » (bascule alchimique Albedo-Rubedo).

Pour toutes ces excellentes raisons, les cathares considéraient les rituels de la religion romaine comme ineptes et vides de sens : rien de sacré là-dedans ! Chez les cathares on est chrétien pour de vrai (un gnostique est conscient du Christ en lui). Or ce n’est pas nouveau (c’est écrit dans l’Evangile), le baptême d’eau est caduque : il a été remplacé par le baptême de feu (que les cathares accomplissaient lors du consolament, par imposition des mains, comme les esséniens et les manichéens avant eux). Corrélat : On n’a nul besoin de temples dédiés à Dieu, lieux clos et réservés à la médiation divine… Hors de l’église, le salut ! (Second corrélat : Les membres du clergé romain, avec leurs riches possessions, n’avaient rien de chrétien.) « C’est le cœur de l’homme qui est le temple de Dieu », disait Bélibaste. (« Ne savez-vous pas, demandait Paul aux Corinthiens, que votre corps est le temple du saint-Esprit, qui est en vous ? » Abellio ajoutera que le corps est « le champ de bataille de la connaissance ».) Résultat : Les cathares, ces « guerriers pacifiques » du Moyen Âge, pouvaient communier — entrer en prière ou en méditation — c’est-à-dire se centrer ou s’aligner — peu importe où et quand (ici et maintenant), à la maison, à l’atelier ou dans la forêt, en action ou au repos, matin ou soir, dans la foule des marchés ou entre amis au coin du feu. L’Esprit souffle où et quand il veut — et il est en nous.

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1 José Dupré, Catharisme et Chrétienté. La pensée dualiste dans le destin de l’Europe, La Clavellerie, Chancelade 2007.

2 L’information est de Rudolf Steiner. Le sujet est plus qu’ambigu : « il est vrai que la réincarnation n’a jamais été condamnée explicitement par l’Eglise catholique », a pu noter Guénon, avec un embarras peu coutumier (« La Gnose et les écoles spiritualistes », Mélanges, Gallimard 2004, p. 182). Mais ce rejet n’en a pas moins été implicite. C’est que le mot de « réincarnation » est impropre et abusif, la nature réelle de l’incarnation étant elle-même particulièrement méconnue et galvaudée puisqu’elle ne se réalise qu’à un certain degré de la « montée gnostique » (selon les termes d’Abellio) et de l’OEuvre alchimique (l’incarnation étant fonction de la « spiritualisation de la matière » et de la « matérialisation de l’esprit »). Ces confusions langagières et sémantiques traduisent l’ampleur de la confusion générale quant à l’idée même (et partant la portée) de la transmigration. Les cathares connaissaient aussi la différence entre la transmigration — l’âme, au long de son existence, migre de corps en corps et de vies en vies — et la métempsychose — qui désigne le changement d’état ou de niveau d’être d’une âme, quand par exemple elle passe d’une vie végétale à une vie animale, ou d’une vie humaine à une vie animale, etc., sans même parler des états non physiques (et donc non incarnés) par lesquels une âme peut aussi passer. — Ajoutons enfin le point de vue de Mikhaël Aïvanhov (disciple de ce maître gnostique moderne, héritier déclaré des Bogomils, que fut Peter Deunov) à ce sujet : « Même si ’’catholique’’ signifie universel, en réalité la religion catholique n’est pas universelle. En rejetant un grand nombre de vérités essentielles comme la réincarnation, les lois du karma ou l’importance du soleil pour la vie spirituelle, elle s’est aussi coupée des vérités universelles, et elle est donc une secte. » En refusant d’enseigner la transmigration, le catholicisme « nous empêche de comprendre la justice de Dieu. Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite tout devient insensé : on ne voit plus la raison profonde des choses, tout semble anormal et injuste. […] En refusant la réincarnation, les chrétiens se sont barré la route pour des siècles. » (Dans La Fraternité blanche universelle n’est pas une secte, Prosveta, Fréjus 1982, pp. 72-73.)

3 Les Evangiles apocryphes l’ont assez nettement suggéré, le canon catholique n’ayant eu d’autre recours que de calomnier les femmes en général à travers deux d’entre elles en particulier (les deux principales du Nouveau Testament) : Marie-Madeleine réduite à un rôle de prostituée repentie, et la Vierge-Marie cloîtrée (sic) dans une évanescente image de vierge-mère aussi peu crédible et stimulante que possible. — On note aussi l’utilisation, par la propagande et la dogmatique romaines, de références et de spécificités traditionnelles pour caractériser les deux Marie : la première emprunte aux hiérophantes et prêtresses (de Sumer et d’Egypte) dont les rituels incluaient la sexualité, tandis que la seconde emprunte à la Déesse-Mère la capacité de parthénogenèse (l’autofécondité, attribut divin s’il en est). Cela n’empêche pas que Marie Madeleine ait bien été la compagne et l’amante initiatique de Jésus-Christ ; quant à l’idée que Marie sa mère l’ait conçu par intercession spirituelle (et non charnellement), cela fait référence à Osiris et Horus, puisque la déesse Isis a ressuscité Osiris à travers Horus, en donnant naissance à Horus non au sens propre mais au sens figuré.

4 Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie. Myriam de Magdala, Albin Michel, Paris 1997.

5 J’ai posé cette question, il y a quelques années, au service de presse du Vatican : je n’ai pas eu de réponse.

6 Chasteté et pauvreté n’étaient requises que de celles et ceux qui accédaient au statut de « bon chrétien », ce qui avait lieu en général à un âge avancé (et de préférence après une vie mondaine bien remplie). Gérard de Sède, par exemple, l’a bien rappelé : les cathares n’imposaient pas l’abstinence sexuelle à leurs croyants. « S’ils l’avaient fait, la société occitane ne les aurait pas écoutés, car pour elle la joie du corps et celle de l’âme ne faisaient qu’une » et les deux « étaient exaltées ». « Ils disaient seulement : Si vous ne pouvez pas vous passer du plaisir, mieux vaut l’union libre que le mariage. » Le cathare Pierre Clergues et sa maîtresse Béatrice de Planissoles « faisaient l’amour n’importe où, y compris à l’intérieur des églises, pourvu d’avoir sur eux l’herbe mystérieuse qui les empêchait d’avoir des enfants ». « Mais gardons-nous, ajoutait Gérard de Sède, d’identifier cette liberté de mœurs à une casuistique hypocrite » : « à Montségur, on verra monter au bûcher plusieurs couples que les documents qualifient d’amic e amasia, amant et amante » (dans Le Secret des Cathares, J’ai Lu 1974, p. 31).

7 Se dire la vérité, et… se l’appliquer à soi-même. La parabole évangélique de la paille et de la poutre avait ici sa pleine compréhension et sa mise en œuvre effective. (De même qu’avec cet autre imparable précepte : « charité bien ordonnée commence par soi-même ».) La voie des « amis de Dieu » ne saurait peut-être mieux se rendre et se comprendre que comme un modèle de cohérence et d’intégrité.

8 Par exemple dans « L’hérésie et les femmes en Languedoc au début du XIIIe siècle : un espace religieux privé ? », Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale, La Louve, Cahors 2006.

9  L’un des effets de la propagande romaine, c’est la péjorative et rébarbative coloration qu’a gardée l’ascétisme, devenu synonyme d’austérité. Or à l’origine, chez les Grecs, un ascète est simplement quelqu’un « qui pratique un art », « qui exerce une profession ». C’est donc aussi quelqu’un qui s’exerce. On peut dès lors se demander : à quoi s’exerce-t-il ? Et comment, avec quelle rigueur et quelle vigueur le fait-il ?… Tout est là.

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Esotérisme cathare et résurgence gnostique — Premiers aperçus

Les cathares n’avaient pas besoin de lieu de culte ni de lieu de rituel construits de main d’homme. (A de rares et grandioses exceptions près, tels Montségur et Quéribus.) En bons gnostiques, ils savaient, comme l’avait dit Paul de Tarse et l’avait rappelé Guilhem Bélibaste, que « le corps de l’homme est le vrai temple de Dieu ». Le sanctuaire, c’est la nature. La nature humaine, et la nature tout court. 

Et dans la nature, il y a des grottes, des rivières et des forêts. Or, devinez quoi ? C’est là que ça se passe. La forêt de Nébias, en Corbières, près du château de Puivert, sur le plateau qui surplombe Quillan et la vallée de l’Aude, est un excellent exemple d’une forêt druidique dont l’usage rituélique et initiatique a été maintenu et transmis par nos ancêtres.

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Il y a aussi le sanctuaire de Sabartès, dans la vallée de l’Ariège, à Ussat et Ornolac. Notre-Dame de Sabart (qui est évidemment une Vierge noire), à Tarascon (la Tarasque !…), est la patronne de ce petit coin de pays cathare dont les falaises calcaires abritent un formidable réseau de grottes et de galeries, aux vertus proprement initiatiques : thérapeutiques (au sens antique) et alchimiques (au sens opératif). Ce sont de véritables matrices de mort et de renaissance à soi-même, des creusets où se calcine et se transmute l’héritage ancestral de l’individu, des fournaises minérales où l’étincelle originelle de l’être se met à consumer les miasmes noirs du subconscient pour produire une chaleur et une clarté surnaturelles dans lesquelles Lucifer et Christ viennent se fondre et s’incarner afin de s’y transcender. Ainsi retrouve-t-on les trois Œuvres alchimiques, en particulier, dans les grottes des Eglises (Œuvre au Noir), de l’Ermite (Œuvre au Blanc) et de Bethléem (Œuvre au Rouge). (J’ajoute que c’est grâce à Toni Céron que j’ai fait cette découverte en novembre dernier.)

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Il y a évidemment des conditions à réunir et à remplir pour que s’accomplisse la moindre opération de gnose alchimique : il ne suffit pas de regarder la roche en se disant « Tiens, c’est marrant, on dirait un dragon, et là un phallus, et ici une vulve », ni de poser son cul sur une pierre en se disant « Tiens, c’est marrant, ça tire dans les vertèbres et ça pulse dans le foie »… sans se demander pourquoi la roche présente des formes aussi nettes, ni pourquoi elle sollicite les organes et les méridiens d’une manière aussi précise. Nous ne sommes pas dans du « tourisme spirituel » (cela est un oxymore) mais dans un pèlerinage : on sait pourquoi on y va, on sait ce qu’il s’y passe et on s’implique dans le processus auquel ces grottes sont dédiées (et auquel elles nous convient). Sans quoi, autant rester chez soi à faire ses 20 minutes de méditation ou de yoga quotidiennes. Il paraît que selon le chamane québécois Aigle bleu, tout le monde peut atteindre de hauts états d’accomplissement ou de détachement, même en résidant en ville et en s’abstenant de tout contact avec la nature et les lieux alchimiques qu’elle recèle. Après tout, le Tao affirme aussi que l’on peut partir en voyage à travers le monde et l’univers entier sans quitter sa chambre. Sans doute. Est-ce une raison pour rester enfermé, dans sa piaule ou dans sa ville, à l’écart des lieux génésiques dont notre humanité est issue ? Est-ce une raison pour laisser en friche ces temples (sur)naturels dont la fonction est justement de nous (r)éveiller à notre nature réelle ? Je ne le crois pas. (D’autant plus que, pendant ce temps, la ’’force noire’’, de son côté, ne reste pas inactive et se préoccupe d’occuper ces lieux pour les polluer, les mettre sous cloche et en bloquer le fonctionnement énergétique, comme à Montségur où ils s’apprêtent à couler des tonnes de béton pour dénaturer encore un peu plus le site, c’est-à-dire entraver son émission d’énergie.)

J’ai un scoop, camarade lectrice, camarade lecteur. Le champ de massacre de Montségur — dit « champ des crémats », là où les catholiques ont brûlé vifs entre 200 et 250 cathares en mars 1244 — a été nettoyé, exorcisé, en août dernier. C’est un pote qui s’en est occupé (accompagné pour l’occasion d’une sirène danoise), et l’on peut voir sur cette vidéo, entre 0:53 et 0:56, la meule de foin sur laquelle il s’est posé ce soir-là pour accomplir et accompagner le dégagement… Plus récemment, le jour où je terminais le tapuscrit de mon livre, Jean-Marc Eychenne venait jouer sa comédie à Montségur en insultant la mémoire des vrais chrétiens qui se sont sacrifiés pour que ce monde ne sombre pas dans l’enfer satanique dont l’église de Rome fut et reste l’un des principaux agents. Eh oui : il y a de vrais enjeux derrière le grotesque des apparences et la pathétique mise en scène de ces ’’occitanistes’’, soi-disant dépositaires de l’esprit cathare, venus ramper aux pieds d’un évêque en s’imaginant que ça y est, victoire, Rome fait rédemption ! (Rome qui, d’ailleurs, s’est fendu d’un communiqué pour préciser qu’elle ne s’associait pas à la démarche d’Eychenne.) A ce stade-là ce n’est plus de la naïveté, c’est de la stupidité. Et si la fin peut justifier les moyens, ce ne peut être qu’à condition que les moyens n’avilissent pas la fin.

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Quand Antonin Gadal, en 1953, connecte la Gnose et l’énergie cathare des grottes de Sabartès, il renoue le fil de la Tradition. (Je parle ici en termes de « légitimité initiatique et traditionnelle » au sens où l’entendait René Guénon.) Il en transmet aussitôt la filiation aux Néerlandais de la Rose+Croix d’Or, Jan van Rijckenborgh et Catharose de Petri. Depuis, l’école Rose+Croix de Haarlem est tombée en décrépitude et a perdu sa légitimité : elle est ’’hors course’’ depuis 2012 (où il s’est passé ceci, qui tint davantage du galvaudage que de l’hommage) et la Tradition a désormais d’autres vecteurs, bien plus informels. (Nous sommes passés à cet égard en mode ’’électrons libres’’ : c’est la « prêtrise invisible » dont parlait Abellio dès 1947 dans Vers un Nouveau Prophétisme. Voir ici.) En attendant, il est utile de savoir qu’en juin 1954, à peine Gadal avait-il pénétré la gnose implémentée dans les grottes de Sabartès, que le pape Pie 12 — pas un évêque local ni un envoyé quelconque du Vatican : le taulier en personne — s’est précipité à Tarascon pour, paraît-il, « couronner solennellement » Notre-Dame de Sabart. ND de TarasconN’y a-t-il donc eu personne pour se demander ce qu’un pape venait foutre dans ce trou paumé en Ariège en allant voir la statue d’une Vierge noire locale dont personne n’avait que faire ?… Le mec est simplement venu couvrir le canal de la déesse, le canal de la Gnose, le flux à nouveau actif de l’énergie gnostique et alchimique des cathares. J’imagine la scène au Vatican : « Eh, chef, ça y est, ils ont rouvert le bordel chez les cathares ! On fait quoi ? — Devine, connard… On y va tout de suite et on colle un couvercle là-dessus. » Et vas-y que je te « couronne solennellement » la Dame de Sabart — authentique opération de magie noire —, comme on pose en catastrophe un couvercle sur une marmite en train de bouillir… Eh oui : ça commence à bouillonner sévère, dans les grottes, les rivières et les forêts de Sabartès, de Razès et des Corbières. Rennes-le-Château, Rennes-les-Bains, Bugarach, ça vous dit quelque chose ? La déesse revient et elle a les boules. La déesse revient et ce n’est pas pour enfiler des perles. Les cathares nous l’ont dit : « au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

N-D de Sabart
Notre Dame de Sabart, c’est-à-dire Madeleine

ND de Sabart - Madeleine