Intentionnalité, intensité, intuitivité : essence et sens de la conscience

Dire que la conscience est intentionnelle — spécifier la conscience par son intentionnalité — relève du pléonasme. Même chose si l’on dit que la conscience est intuitive — spécifiée par son intuitivité. C’est donc l’intensité qui caractérise le mieux la conscience : le « caractère auto-intensificateur de toute émergence conscientielle » (Abellio). Ce qui spécifie la conscience, c’est qu’elle s’accroît sans cesse en intensité. Et puisque la conscience est l’acte ontologique par excellence, originaire et primordial (irréductible et indépassable), nous pouvons poser la triade intention-intuition-intensité comme principe ontogénique, initiatique et métaphysique (à l’échelle de l’être individuel, s’entend).

On peut dès lors remarquer la correspondance de cette triade avec la trinité Père-Fils-saint-Esprit — l’Esprit étant la Femme — où le Père correspond à l’intention (intention et volonté sont Yang), le Fils correspond à l’intuition (l’enfance est l’âge d’or de l’intuitivité, d’une intimité immédiate et spontanée avec la réalité et la vérité) et l’Esprit correspond à l’intensité — puisque l’Esprit est Yin, de même que l’amour, qui, lui aussi, ne saurait sans doute mieux se caractériser que par son intensité : peut-être plus et mieux encore que l’intelligence ou la conscience, l’amour est « auto-intensificateur ». Et cette intensification permet de réaliser l’identité au fond de l’amour, de la conscience et de l’intelligence (posée ici comme identique à la connaissance). Aimer, comprendre/connaître, être conscient, c’est tout un.

Commençons par faire un peu d’étymologie, histoire de bien fondre et de fonder notre position aux points de vue sémantique et heuristique. (Par le signe, séma, nous allons « signifier » : sémaïnan ; par la découverte, nous allons « trouver » : heuriskein.)

Le verbe intendere veut dire « diriger », « tendre » et a donné « intention » ainsi qu’ « intensité ». C’est aussi l’idée de l’intuition — intuitio : « regard », de intuieri, « regarder » au sens de « contempler », c’est-à-dire de regarder par l’intérieur. En outre dans le mot intention (et attention) nous entendons « tension », qui est l’action de tendre. Le grec tonos, qui a donné « tension », se trouve aussi dans « ton » et « tonalité » : or dans la voix et le verbe, la parole comme le chant, c’est le ton et la tonalité qui signifient l’intention et manifestent l’intensité.

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L’intention est transitive : elle est intention de, elle va vers, elle aspire à ; l’intuition, quant à elle, a déjà — elle contemple : c’est bien qu’elle est arrivée. L’intention est donc dynamique, l’intuition étant statique. (Mais ce rapport, évidemment, est aussi à mettre en inversion critique.)

Enfin l’intensité s’implique et se constate à la fois dans l’intention et dans l’intuition. Elle les lie toutes deux et permet donc non seulement de passer de l’une à l’autre mais surtout de les réaliser l’une par l’autre (et l’une pour l’autre) ; de réaliser l’aspiration qui s’achève en expiration — de la première dans la seconde. Nous avons donc là une triunité structurelle et fonctionnelle génésique et globale opérative, expliquant et décrivant à la fois le principe et le terme de la conscience (et ce qu’il se passe entre les deux).

Nous avons été amenés à évoquer la respiration. Refaisons donc un peu d’étymologie.

  • Spirare : « souffler », « respirer » ; même racine que spiritus : « esprit ». (Voir Scolie A.)
  • Aspirare : « aspirer » ; par extension : « porter son souffle vers » ainsi que « porter son désir ». Là est à noter l’extension de sens — qui est intensification et amplification du sens — de « souffle » à « désir ».
  • Inspirare : « inspirer » (envoyer ou considérer le souffle à l’intérieur, vers et dans l’intérieur).
  • Enfin, expirare : « expirer », puis par extension… « rendre son dernier souffle ».

L’intuition a d’abord eu (au Moyen Âge) le même sens que la contemplation (et c’est plutôt de méditation que nous parlons de nos jours). C’est une forme supérieure de la considération, qui consiste à regarder de l’intérieur non plus avec attention mais avec intensité c’est-à-dire de manière intensificatrice. Elle est donc bien l’expiration finale de l’aspiration initiale — soit le processus de mort et résurrection spécifique de toute crise et de tout passage, c’est-à-dire de tout changement d’état, qu’on l’appelle transmutation ou transfiguration en ésotérisme, et rupture de phase (ou « brisure spontanée de symétrie ») en physique moderne. Une prise de conscience et un saut quantique.

La mise en structure de cette triade permet de le vérifier. Quand on fait sortir de ce rapport ternaire (deux termes : intention et intuition, plus une relation : l’intensité) la proportion sénaire qu’il contient (quatre termes : intention et intuition conscientisées, plus la double relation d’intensité et d’intensification qu’il y a entre eux), on obtient en effet la synthèse du processus de la conscience.

— Scolie A. —

L’idée de souffle — qui est aussi celle de « spiration » et de « giration » — est essentielle. En hébreu, nous dit Annick de Souzenelle, « אוח ‘awwâh est le ’’ désir ’’. Le wâw ו réunit ici la tête (א) au poumon (ח), l’information à la manifestation. L’Hébreu, informé de Dieu, n’est que désir de retour à Lui et œuvre dans ce sens. Le souffle ח, dans ce mot, est déjà la pensée, puis l’amour, la parole et l’action. » « Je ne fais naturellement pas de différence entre énergie et amour », disait Abellio. Souffle, énergie, pensée, désir, parole, action et amour : au fond c’est tout un — divers aspects d’une même et unique réalité, qui est aussi la vérité.

En outre, poursuit Mme de Souzenelle, « la valeur arithmologique du mot ’’ désir ’’ אוח est 12 qui est aussi celle du mot ו ו wâw le ’’ clou ’’, le ’’ crochet ’’ : même nombre, même énergie, même puissance. » Puissance de concilier les contraires pour les fondre et se fonder en eux (métabolisme ontologique). « Le désir est bien ce qui cloue l’homme à l’objet de son désir. Lorsque celui-ci n’est pas Dieu, l’Homme se cloue alors à la banalité, s’identifie à elle. » La banalité, la trivialité, la vulgarité, la futilité… la « chute dans le bourbier » des apparences, l’errance dans le labyrinthe des illusions extérieures. « Il est le 6 qui ne peut passer au 7. Cloué à la première partie du 6e jour, au monde animal, il reste un animal et n’entre pas dans la dimension que lui confère sa qualité d’image de Dieu. Il est le contraire de l’Aimé qui passe les portes. Il est le 666 qui bute dans le 6, se fige dans la répétition et, et, et… et ne sait pas vivre la conjonction pour passer au 7. »

On retrouve cela dans la Structure absolue chez Abellio, avec le caractère répétitif et cumulatif de la tendance rajasique (descendante) et tamasique (amplifiante), coordonné au caractère intégratif et unitif de la tendance sattwique (ascendante). « Là est un des aspects du nombre de la bête dénoncé par l’apôtre Jean dans sa vision apocalyptique. L’homme cloué dans le 6 peut accumuler les mariages extérieurs, il y trouve une compensation inconsciente aux mariages intérieurs qu’il n’assume pas. Nous entendons par ces ’’ mariages ’’, les rapports non-justes que l’Homme établit avec l’objet de ses désirs » : ces rapports erronés, déséquilibrés ou mal ajustés, « sont autant de fuites à notre véritable vocation ». Des rapports manquant de justesse et d’équilibre : là est le « péché » — la cible a été manquée. En outre un rapport mal équilibré ne permet pas l’émergence de la proportion. Tant que le rapport n’est pas équilibré, rectifié, ajusté, il est stérile et sclérosant, infernal et enfermant (répétition absurde et radotage sénile, 666). Une fois qu’il est accordé, il laisse éclater la proportion qui en libère l’enjeu, le sens et la portée. La proportion émergeant du rapport chenille devenant papillon révèle la réalité, le sens et la vérité de ce qui est, par-delà les apparences.

— Scolie B. —

Le sociologue Michel Maffesoli a consacré une bonne partie de son œuvre à décrire « l’intensité propre à la religiosité » qui se manifeste, informelle et confuse mais ô combien vigoureuse, dans la culture et la société occidentales postmodernes (Le Réenchantement du monde, Perrin 2007, p. 46). L’élan religieux, de fait, se définit bien, lui aussi, par son « caractère auto-intensificateur » : aspiration à l’union et l’unité, à la plénitude et la béatitude, la religiosité, elle aussi, ne veut qu’une chose : croître et s’intensifier en amour, en intelligence, en harmonie et en vérité. C’est là le sens fort du religieux : relier, c’est-à-dire faire des liens et ainsi, à travers et grâce à eux, faire éclore et fructifier le sens. Le lien et la relation, en effet, ont valeur de critère qualitatif en termes de gnose et de spiritualité (ou d’élévation de conscience) : ainsi pour Aïvanhov, « le critère de l’évolution des êtres est dans leur capacité de rencontrer les autres et d’entrer harmonieusement en relation avec eux ».

Phénoménologie transcendentale, « structure absolue » et « nouvelle Gnose » : présentation générale

Avec le protocole de la « structure absolue », Raymond Abellio (1901-1986) a couronné et parachevé la philosophie occidentale, en la menant à son terme : celui où, dépassant l’ontologie, elle s’épanouit et s’évanouit en métaphysique et en ésotérisme, c’est-à-dire en Gnose — la voie occidentale de la spiritualité traditionnelle. En restituant sa noblesse et son caractère sacré à un domaine qui avait, depuis de nombreux siècles, sombré dans une acception profane et vulgaire, Abellio — anticipant ainsi sur la spiritualité dite laïque en plein essor de nos jours — a non seulement annoncé mais vécu et incarné l’un des enjeux cruciaux de notre fin de cycle : le retour du sacré — qui est aussi recours au sacré — comme clé de compréhension essentielle à l’époque actuelle, celle de l’Apocalypse, où — comme les gnostiques occitans l’avaient prédit (« au cap des sept cents ans, le laurier reverdira ») — l’Esprit revient et déferle sur Terre pour engager l’humanité à hausser son niveau de conscience.

« Ouverture de l’être à l’interdépendance universelle et à l’éternel présent, la Gnose (du grec gnôsis, connaissance) est, dans son essence, une et intemporelle, et aucune analyse, aucun enseignement ne peuvent prétendre en épuiser la plénitude qui est inépuisable et même, en son cœur, indicible. » (Manifeste de la nouvelle Gnose, Gallimard, Paris 1989, p. 25.)

C’est en prolongeant l’œuvre d’Edmund Husserl (1859-1938) que Raymond Abellio a porté à son pinacle l’ultime produit de la pensée occidentale, sous le nom de « phénoménologie transcendantale » — l’idée de transcendance outrepassant le cadre étroit de la philosophie moderne pour enfin l’ouvrir en spiritualité, bouclant une boucle d’environ vingt-cinq siècles (et faisant voler en éclats au passage la séparation entre théologie, science et philosophie, puisque la « structure absolue » s’applique avec succès à n’importe quel domaine d’investigation). Suite à quoi il s’avère que « l’ancienne philosophie du concept doit laisser la place, avec Husserl, à une philosophie vécue de la conscience transcendantale que nous nommons Nouvelle Gnose » (ce qui revient, d’une certaine manière, à vivre et incarner le concept au lieu d’en rester séparé). Et ceci au moyen de ce mode opératoire privilégié de connaissance et de transcendance qu’est la « structure absolue », dont Abellio a mis l’existence en évidence au sein de la Kabbale hébraïque et du Yi King chinois comme de la gnose antique et de l’ésotérisme chrétien perpétués chez les Cathares 1.

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« Pas plus que la phénoménologie transcendentale n’est une philosophie parmi d’autres mais la philosophie en tant que telle […], la structure absolue ne se donne pas comme une recette ou une méthode d’organisation ou de classification entre d’autres » : elle est « un pouvoir » qui ouvre, non à une connaissance (partielle ou spéciale) mais à la connaissance, commandant par là « un mode entièrement nouveau d’existence », puisque la connaissance est à la charnière de tous les différents niveaux de qualité d’être et de conscience. (Toute opération de connaissance est l’agent d’un éveil ou d’un saut de conscience, de même que toute élévation ou « montée de la conscience » est vectrice de connaissance.) Elle permet de réaliser ce que la Tradition affirme depuis toujours : « la conscience transcendentale occupe en permanence le centre immobile qui est le moteur de la structure » (le point central de la croix, alpha et oméga, équivalent au « point zéro » évoqué du point de vue de la physique quantique 2). « C’est par là que les notions d’objets et d’événements ’’ isolés ’’ prennent rétrospectivement leur sens. Car, en les mettant en relation globale dans le champ déterminé qui est le leur à tout moment, la structuration n’efface pas les objets ou les événements, au contraire, elle les éclaire de toutes les valences dont on les coupe lorsqu’on les isole, elle réintroduit en eux les essences et les significations que le processus de la science en a extraites, et même davantage : elle ouvre leur champ jusqu’à l’infini [disons plus rigoureusement « l’indéfini », mais cela importe peu] et fait de chacun d’eux une idée universelle » — ou plutôt, révèle leur universalité derrière l’apparente relativité des contingences.

C’est donc bien le passage de l’ordre individuel à l’ordre universel, spécifique de toute gnose, de tout éveil de conscience et de toute initiation, qui est en germe dans cette opération, qu’elle soit fugace et à peine perceptible ou fulgurante et bouleversante. Dans tous les cas « cette opération est immédiate » et « nous l’appelons une transfiguration. Elle est au sens plein donation de sens » — et avec le sens viennent la connaissance, l’amour, la liberté, la joie, qui ont par excellence un effet transfigurateur — et aboutit en métaphysique, stade où se trouve « abolie en nous la contradiction du successif et du simultané » — « la simultanéité de tous les points de vue », disait René Guénon, étant le propre de la métaphysique. (C’est l’ « éternel présent », qui est l’un des critères de l’ésotérisme.3) La séparation sujet-objet, dans laquelle se sont enfermées la pensée occidentale et la philosophie moderne jusqu’au nihilisme et l’absurdité, est dissoute et transcendée par cette conscience de l’unité (« l’interdépendance universelle » ou « l’intersubjectivité absolue », disait Abellio) — soit la réalisation de l’identité essentielle s’exprimant de manière universelle (la prise de conscience que l’identité individuelle de tous les êtres, au-delà de leur multiplicité indéfinie, s’exprime de manière universellement identique, au-delà de l’indéfinie variété de cette expression).

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Cette unité et cette identité sont le résultat direct de la connaissance à proprement parler, puisque celle-ci consiste dans l’identification et l’assimilation de l’objet (ce qui est connu) par le sujet (celui qui connaît). Et par « objet », on entendra tout ce dont nous pouvons prendre conscience : n’importe quel être, n’importe quel événement et n’importe quel phénomène, une chose, un état personnel, une idée, une notion, une pensée ou une émotion quelconques, toute situation passée, présente ou non encore advenue.

On sait depuis Aristote (et comme le rappelait Guénon) que « la connaissance se réalise par le moyen de ce qu’on peut appeler proprement une ’’ prise de conscience ’’ » puisque « l’être s’assimile plus ou moins complètement tout ce dont il prend conscience » (et que là résident essentiellement la fonction et la raison d’être de la conscience). Or il est bien évident qu’un sujet prenant conscience d’une table, d’une forêt ou d’un événement quelconque ne va pas se les assimiler, ni s’y identifier, en direct et en totalité : l’instantanéité ici serait destructive (comme si on jetait la foudre sur un fagot pour l’allumer au lieu d’y employer un briquet), il y faut la progressivité, et la prise de conscience — et la connaissance qu’elle réalise — procédera donc par degrés successifs, au cours de plusieurs niveaux d’une ampleur et d’une intensité chaque fois supérieures (suivant le modèle d’une spirale ascendante, « cette torsion ascendante qui est le propre du processus de transfiguration »). L’enjeu est donc d’étendre et d’intensifier la conscience pour que s’améliore et se réalise autant que possible sa connaissance des objets dont elle se saisit : et le mode opératoire de la « structure absolue » y fait merveille.

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A tel point que cette résurgence de la Gnose, portée par Abellio en plein XXe siècle, alors que toute la pensée occidentale pataugeait dans ses insolubles apories — et cependant que l’Orient déversait en Occident ses propres techniques d’expansion de conscience (avec le Yoga et la méditation bouddhique en particulier) —, a valeur eschatologique. De fait c’est la logique mentale et intellectuelle — qu’on la dise idéologique ou philosophique — de toute la pensée occidentale (en remontant jusqu’à Aristote) qui se trouve achevée et dépassée, c’est-à-dire incluse et intégrée dans un ordre intellectuel supérieur, et qui plus est, cette fois, non plus seulement rationnel mais réellement spirituel. (Le phénomène actuel de la « spiritualité laïque », bien que pas grand-monde ne s’en soit aperçu, trouve donc dans la « nouvelle Gnose » d’Abellio sa véritable fondation : c’est une voie de connaissance hors dogme et indépendante de toute religion établie.)

La tendance à isoler les objets ou les événements pour mieux les analyser dans le vain espoir de les comprendre et de les expliquer trouve donc ici son terme, de même que la tendance elle aussi typiquement moderne à vouloir comprendre le haut par le bas, le qualitatif par le quantitatif, le supérieur par l’inférieur et l’intérieur par l’extérieur. (Ce qui est évidemment stupide, car ce n’est pas en étudiant une pièce de menuiserie que l’on comprendra pourquoi et comment une table a été fabriquée, mais en cherchant, en trouvant et en étudiant l’idée qui fut au principe de sa fabrication : la compréhension procède et ne peut procéder que du haut vers le bas — « construire la maison en commençant par le toit », comme l’a souvent écrit Abellio — et de l’intérieur vers l’extérieur.) Cette logique-là, luciférienne dans son essence (au départ) et satanique dans son expression (à l’arrivée), s’abolit et se transmute par une logique que nous désignerons comme christique — le Christ, qui est l’axe central de la spiritualité occidentale, étant une figure gnostique et non (seulement) religieuse — et qui est, quant à elle, d’essence unitive et d’expression globale. Car l’unité (yoga signifie « union ») est bien l’objectif et la fin de toute spiritualité, de même que la globalité (ou l’universalité) son expression la plus simple et la plus complète. A cet égard Abellio citait Carlo Suarès qui résumait ainsi la situation à propos du symbole et de son usage, subverti et abîmé en symbolisme par la pensée moderne : « le symbolisme était devenu le scandale de la conscience humaine à partir du moment où, ayant découvert l’inconscient collectif, on a accepté les symboles comme des états de perception susceptibles de nous indiquer des voies vers les régions les plus exaltées. Par cette fiction, on s’est proposé de découvrir l’au-delà dans l’en-deçà. » (De fait, nulle explication n’est à trouver dans les limbes et les bas-fonds de la conscience — qu’on l’appelle subconscient ou inconscient 5 —, où ne s’entassent que les produits traumatiques des épreuves subies et transmises de génération en génération par les individus : c’est au surconscient, au superconscient ou au supra-conscient qu’il convient de s’adresser — quelque chose qui évoque le « supramental » de Shri Aurobindo ou encore le « Soi supérieur » des chercheurs New Age.) Cette fiction est désormais caduque. Car « en réalité, ajoutait Abellio, la plurivalence du symbole n’est faite que de sa participation […] à l’omnivalence de la structure, et là où cette omnivalence est pleinement vécue, le ’’ symbole ’’ disparaît comme l’étoile au lever du soleil » 6. Tout se passe donc comme si — Abellio le suggère ici d’assez belle manière, encore qu’une telle perspective soit sous-jacente à toute son œuvre — nous étions bel et bien à l’aube d’une ère nouvelle.

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Ainsi Abellio s’est-il demandé (dans son Manifeste de 1989) à quel point nous serions fondés à « espérer que les ’’ conversions ’’ individuelles [au sens traditionnel et initiatique de métanoïa qu’il attribuait à la conversion] puissent tendre à une métamorphose existentielle d’ensemble de l’humanité » (c’est moi qui souligne). Cette grandiose espérance, on le sait, imprègne aujourd’hui la culture occidentale — espérance parfaitement soutenue et validée scientifiquement par la fameuse expérience du centième singe, conduite en 1958 sur l’île de Koshima, montrant qu’un seul individu élevant son niveau de conscience entraîne à lui seul l’élévation de conscience des autres membres du groupe.

De son côté, il y a environ un siècle, Rudolf Steiner affirmait que « l’ancienne civilisation des prêtres est dépassée par une nouvelle civilisation où chacun en particulier doit arriver à la connaissance 7 » sans plus avoir à se plier à quelque prêtrise ou cléricature que ce soit. De fait, il est loisible à tout le monde de vérifier par soi-même que (disait encore Guénon) « la seule distinction que nous puissions faire légitimement quant à la valeur de la connaissance, est celle [qui existe] entre la connaissance immédiate [qui est, comme telle, « nécessairement vraie »] et la connaissance médiate, c’est-à-dire entre la connaissance effective et la connaissance symbolique ». Il s’avère en l’occurrence (dans le cas de la « structure absolue ») que la mise en rapport — la mise en jeu dialectique — entre la plurivalence du symbole et l’omnivalence de la structure dans laquelle il s’inscrit constitue proprement ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate (et donc illuminative et transfigurative). Et puisque, non seulement n’importe qui peut se livrer à cet exercice — quelque austère ou incompréhensible qu’il paraisse à première vue —, mais qu’en plus, d’innombrables individus aujourd’hui, qu’ils soient anonymes (dans leur immense majorité) ou non, parviennent à des niveaux de conscience supérieurs à la moyenne par leurs propres moyens et hors de tout protocole opératoire connu ou reconnu — ne serait-ce qu’au travers d’expériences vécues de manière apparemment chaotique ou anarchique mais suffisamment intense pour être initiatique en réalité —, ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate est d’ores et déjà vécu et partagé par bien plus de monde que les apparences puissent le faire savoir, ce qui est le signe irrécusable que cette « métamorphose existentielle » à large échelle, et l’entrée qu’elle permet dans une « nouvelle civilisation » où chacun accède soi-même à la connaissance, sont une réalité encore certes non effective mais de toute évidence en cours d’avènement.

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Dès lors, à quel point est-il pertinent de se poser la question de l’échéance ? Car, si c’est bien de l’ère du Verseau qu’il s’agit — caractérisée comme on le sait par un niveau encore inédit de liberté, de responsabilité et de maturité individuelles —, l’époque de son avènement effectif a été diversement située. Ainsi selon les astrologues sidéralistes, trois ou quatre siècles nous séparent encore de l’entrée dans le Verseau 8. Une telle distance est suspecte — il suffit de se demander à qui profite cette sombre prédiction d’une période restant à couvrir de trois siècles de « tribulations », c’est-à-dire d’épreuves et de tourments. Il appert que la fraude opérée ici a été articulée à une autre fraude, celle du « récentisme », qui veut que plusieurs siècles (cela va de trois à six) font défaut entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge. L’absurdité d’une telle croyance se résout dans le fait que les siècles ainsi effacés de notre esprit, par voie artificielle et mensongère, peuvent désormais se trouver plaqués devant nous (en les supprimant du passé, les fraudeurs ont pu les placer dans le futur), afin de tuer, dans les consciences, la foi, l’envie et l’initiative de quitter les Poissons et d’entrer dans le Verseau. En outre, la mode du récentisme, de même que la vogue du sidéralisme, sont aussi récentes l’une que l’autre, et tout se passe comme si elles avaient été promues et répandues dans le seul but de saper la réalité prophétique situant l’entrée dans le Verseau à aujourd’hui — et donc d’empêcher les gens d’y adhérer, d’y prendre part et de la rendre effective. Les prédictions de Malachie et de Nostradamus, quant à elles, les prophéties de l’Apocalypse de Jean, surtout, ainsi que celles des Mayas et des Hopis — sans négliger non plus (quelques réserves qu’elles puissent légitimement susciter) une pléthore de sources « canalisées » —, accréditent notre époque comme étant bien celle de la transition des Poissons au Verseau. (Et si l’on voulait contester la véracité des sources relayées par les channels, il suffirait de considérer que de nombreuses forces extraterrestres et supra-humaines sont à l’œuvre pour soutenir et appuyer cette partie de l’humanité qui a bel et bien décidé, quant à elle, d’en finir avec l’époque actuelle et d’entériner pour de bon l’entrée dans le Verseau.)

Et au pire des cas, cela nous sera cependant indifférent, car au surplus, il dépend précisément de notre actuelle capacité à se hausser nous-mêmes à la connaissance de faire advenir cette ère nouvelle : non que nous ayons besoin d’elle, c’est elle qui a besoin de nous. « Au cap des sept cents ans », ce n’est pas dans trois siècles : c’est maintenant.

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1 Ce n’est pas d’ailleurs pas pour rien qu’Abellio — Georges Soulès de son vrai nom — fût Toulousain de naissance et Ariégeois d’origine, son pseudonyme, emprunté à sa grand-mère maternelle Marie Abély (originaire quant à elle de Seix, en Couserans), référant évidemment au dieu celtique de la lumière solaire, Belen (Belenos). 

2 Nonobstant l’évident oxymore que constitue cette expression, puisque le point désigne l’unité (première manifestation de l’Être) tandis que le zéro désigne le Non-Être (domaine de « la Possibilité universelle », comme disait Guénon, en amont et au-delà de toute manifestation).

3 Si Guénon a pu insister sur « la simultanéité des états d’être », c’est que « même pour les modifications individuelles, qui se réalisent en mode successif dans l’ordre de la manifestation, si elles n’étaient pas conçues comme simultanées en principe, leur existence ne pourrait être que purement illusoire » (Les États multiples de l’être, Trédaniel, rééd. 2008, p. 51).

5 Guénon avait pertinemment remarqué que cette idée d’inconscient est contradictoire, puisque, la conscience étant avant tout un contenant, si quelque chose est en dehors d’elle (quelque chose d’inconscient, donc), cette chose n’existe simplement pas. C’est le fait d’en être conscient qui la fait exister — tant qu’on n’en est pas conscient, elle n’existe pas —, et la notion d’inconscience se ramène et s’identifie alors simplement à l’ignorance. — C’est aussi le lieu de préciser que « le rapport de contenant à contenu, pris dans son sens littéral, est un rapport spatial », qui est donc à entendre « d’une façon toute figurée, puisque ce dont il s’agit est sans étendue et ne se situe pas dans l’espace », non plus d’ailleurs que dans le temps.

6 Pour abscons, ambitieux ou grandiloquent qu’il paraisse, cet énoncé n’en est pas moins vrai, ce qui néanmoins requiert évidemment une pratique minimale de la « structure absolue » pour être vérifié.

7 Cité par Déodat Roché dans les Cahiers d’études cathares, n° 34, Arques, été 1967, p. 7.

8 Abellio, de son côté, n’en a pas moins agi et milité en vue de constituer cette « communauté gnostique » (que Husserl, à la fin de sa vie, appela de ses vœux), groupant les « nouveaux prophètes » chargés d’assurer, sous l’aspect d’une insaisissable « prêtrise invisible », la transition entre le cycle actuellement finissant et le prochain.

L’église Notre-Dame de l’Assomption de Bugarach

L’église de Bugarach est une église à forte connotation templière et alchimique — c’est une formidable turbine cosmo-tellurique, si j’ose m’exprimer ainsi —, dédiée à Notre-Dame de l’Assomption.

L’Assomption (assumptio) désigne l’ « action de prendre », du verbe assumere, « prendre », « assumer ». En termes exotériques (dans la religion catholique), elle désigne l’enlèvement au ciel de la Vierge Marie par des anges. En termes ésotériques, elle désigne le processus de transmutation : l’Assomption, c’est quand l’Esprit prend et assume la matière, quand la lumière saisit les ténèbres pour les éclairer, les illuminer, les transcender. C’est la « spiritualisation de la matière » dont il est question en alchimie.

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Vitrail montrant les six chakras, allant du « racine » au « troisième oeil ». Le sacré-coeur se situe à la bonne place, la quatrième.

Au long de la nef (en allant vers le choeur) se trouvent placées en vis-à-vis les stations du Chemin de croix IV et XI, III et XII, II et XIII, et enfin I et XIV. Or ces quatre couples s’additionnent pour donner à chaque fois le nombre 15 (4 + 11, 3 + 12, 2 + 13 et 1 + 14). Il y a au moins deux séries d’implications qui peuvent en être tirées. La première est que dans le Tarot, l’arcane XV est « Le Diable ». On peut alors remarquer que sur l’autel de l’église se trouve une « gloire » (habituellement dissimulée derrière un grand crucifix qu’il faut déplacer pour l’occasion) sur laquelle on peut voir, autour du triangle de l’oeil d’Horus (Oudjat), trois 6. (Et du reste, le nombre 15 se décompose en 1 + 5 = 6.)

Oudjat

Revenons à l’Assomption. Raymond Abellio, dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965), a donné une description aussi efficace et rigoureuse que possible du processus d’éveil de conscience (la prise de conscience de la conscience). De manière générale, expliquait-il, toute perception est interrogative (« tout éveil est interrogation devant l’énigme du monde ») — et cette interrogation exprime le scandale de l’écart immédiat et apparent (l’apparente séparation, opposition et contradiction de toute dualité) entre la conscience et (ce qu’elle prend pour) son objet. L’incohérence, l’absurdité de l’apparence immédiate sont ce scandale constitutif et germinatif de soi — de la conscience de soi (autoréflexive). La prise de conscience — c’est là un événement initial en fait et initiatique en puissance — est à la fois éveil et dédication instantanée à ce scandale de l’apparence immédiate : la conscience perçoit (et s’éveille à) ce scandale et se dédie aussitôt à sa résolution, sa compréhension, sa transmutation. A l’origine « scandale » signifie « piège », « obstacle » : or c’est l’un des sens de Satan dans la tradition hébraïque — « l’obstacle que Dieu se fait à Lui-même » : on a donc là l’épreuve inaugurale et baptismale (par le feu) de la conscience éveillée (et dédiée) à elle-même et vouée à se transcender sans fin, dans une respiration verticale d’Incarnation-Assomption toujours accrue et affinée (amplifiée et intensifiée, disait Abellio). A ce point de vue, l’Incarnation est bien la descente de l’Esprit dans la matière, et l’Assomption, « l’enlèvement au ciel » de la matière par l’Esprit.

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Plaque en marbre rouge de Caunes-Minervois, posée sur l’autel et gravée de cinq croix templières. Celle du centre est un point à « connecter ».

Il est alors utile de signaler que l’église de Bugarach recèle un parcours énergétique et alchimique en sept points. Le premier (cinq mètres environs après l’entrée) et le quatrième (dans le choeur, à la verticale de la clé de voûte) sont des points de connexion verticale et d’alignement Ciel-Terre — c’est-à-dire d’activation de la respiration Incarnation-Assomption. Le deuxième, devant la statue de Roch (qui était alchimiste et médecin), est dévolu à la guérison. Le troisième, devant les statues de Notre-Dame de La Salette et de Germaine de Pibrac, est un point d’activation Yin. Le cinquième, situé en vis-à-vis, devant les statues de Jeanne d’Arc, d’Anne et de Marie, est un point d’activation Yang (où s’invoquent l’ardeur et la fougue martiales et justicières de Jeanne). Le sixième, en vis-à-vis de Roch, se trouve devant la statue d’Antoine de Padoue, personnage qui est dédié aux objets perdus, c’est-à-dire à la « Parole perdue », soit la connaissance : on y invoque donc la connaissance des vérités perdues et oubliées. Le septième, enfin, se situe devant le fameux vitrail à la « Roue de Fortune » (arcane X du Tarot), en-dessous duquel il s’agit de se livrer à un protocole destiné à nous mettre en phase avec nos aspirations profondes (nous mettre en mesure d’exaucer nos souhaits). 

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La seconde série d’implications que l’on peut tirer de cette récurrence du nombre 15, est évoquée par Magali Cazottes — dans cet entretien sur le saint Graal où elle rappelle que c’est à l’âge de 15 ans que Lancelot sort de sa forêt (où il a été élevé par Viviane à l’écart du monde) pour se lancer dans sa quête, et que c’est à l’âge de 15 ans également que le roi Arthur a ôté Excalibur de son enclume. La dimension initiale et inaugurale du nombre 15 est donc ici aussi privilégiée. 

La référence au Diable dans l’église de Bugarach est évidemment cohérente avec le chambard médiatique sur le « refuge » de la « fin du monde » du 21 décembre 2012. C’est cohérent également avec l’Apocalypse, à laquelle on trouve aussi une référence dans l’église, au fond du choeur, avec deux sculptures de l’Agneau de Dieu, sacrifié sur le « Livre aux sept Sceaux » qui est mentionné, quant à lui, dans l’Apocalypse de Jean.

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De fait, « Apocalypse » veut dire « Révélation », et celle-ci correspond à l’Œuvre au noir alchimique, au cours duquel on va à la rencontre du Diable et de ses propres ténèbres intérieures (tandis que la Rédemption correspond à l’Œuvre au blanc, et la Résurrection à l’Œuvre au rouge). Cela suggère donc — c’est un euphémisme — un lien encore inexpliqué entre cet endroit et la période apocalyptique dans laquelle nous sommes déjà bien engagés. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant. 

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Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et — dans une version plus longue — à Nag Hammadi en 1945. Il ne sera publié en français qu’en 2007 (chez Gallimard) et 2012 (au Septénaire). Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner plus tard comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette cléricature, minorité privilégiée de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…) 

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Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et corruptrice du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués (et grassement rémunérés), et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « Je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège ! Le pharisien Arimane se pose ainsi en précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule catholique et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, en germe et en filigrane, l’Inquisition, le NKVD et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». La tendance ahrimanienne est « de mépriser la poésie et les produits de l’imagination, de voir partout des mécanismes, de devenir un pédant aride et solennel… », « un pédant aride et dogmatique qui soupèse tout froidement, qui schématise, qui classifie et qui numérote tout ! » On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique — une tendance Yang hypertrophiée —, éminemment moderne, à l’œuvre dans le rationalisme et le matérialisme, la prédation et la rapacité capitalistes, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent ce monde et les peuples depuis toujours. Voilà les tendances que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour combien de temps encore ?

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Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit Jésus-Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage » (René Nelli, Les Cathares). Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel », en ayant garde de sombrer pour autant dans l’aridité morale et la sclérose mentale ahrimaniennes). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

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Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à dissimuler — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique. Un critère : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » (Conscience de « l’interdépendance universelle » équivalente à la « conscience de l’unité ».) C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse ». Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

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Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » dans la doctrine de Zoroastre, la Sophia des gnostiques, et la « Vierge de Lumière » des manichéens, équivalente à l’Esprit saint de la Trinité catholique. Cela explique pourquoi la propagande catholique a dû calomnier les Templiers en jugeant le Baphomet comme satanique, de même que les Romains ont bâti leur dogme et leur église sur l’oppression et le rejet des femmes et de la féminité divine.

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Cette figure du Baphomet s’est d’abord trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine en Europe par les Templiers. L’étymologie suggère l’origine zoroastrienne de cette idée : le mot « Baphomet » dérive du persan Manuhmed. Dans l’interrogatoire des Templiers de Florence figure cette phrase : « Adoretis istud capud, quia vester deus est et vester Magumeth » : « Adorez cette tête parce qu’elle est votre dieu et votre Magumeth ». L’étymologie indique aussi que cette tête, de même que le personnage ailé, cornu et pourvu de seins au portail de Saint-Merri, représente l’Esprit soi-même, la Sophia des gnostiques (le saint-Esprit, troisième terme de la Trinité catholique). D’après Déodat Roché en effet (dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers », Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), « Manvahmed ou Manuhmed […] signifie ’’lumière de la sagesse’’, Noûs, l’Esprit, en iranien ». Déodat Roché a aussi publié, dans les Cahiers d’études cathares (été 1967, n° 34), le compte-rendu de M. Lochbrünner (sur l’ « Evolution de la conception iranienne de Zoroastre à Manès ») qui rappelle que chez Manès, « Monhumed » est « la Vierge de Lumière », celle « qui confère la connaissance ». Manuhmed ou Monhumed, Noûs, l’Esprit, la Sagesse : c’est Sophia, archétype féminin que la théologie romaine a voulu réduire à la figure de la Vierge Marie — avec laquelle elle partage cette qualité divine, que Rome devra plus tard reconnaître à travers son dogme de l’Immaculée Conception en 1854 : la parthénogenèse, ou l’autofécondité (le fait que la déesse peut enfanter toute seule).

Un hymne manichéen lui prête ces paroles : « Allons ! âme, ne crains rien ! Je suis ta Manuhmed, ta caution, ton sceau. Et je suis ta lumière, le flambeau primordial, la grande Manuhmed, la caution parfaite ». Cette connaissance était encore vivante au Moyen Âge, chez les cathares, jusqu’aux dernières heures de leur communauté, puisque Bernard Gui, dans ses sentences d’Inquisition (dans les années 1300-1310), condamne Pèire Autier pour avoir dit, entre autres, que « sainte Marie, mère de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, n’est pas et n’a jamais été une femme de chair » mais la gleisa, l’assemblée des fidèles (cité par Anne Brenon dans Le Choix hérétique, p. 27). Pour les cathares, l’Esprit saint, « c’est cela, la Vierge Marie dans les ténèbres ». Autrement dit, la lumière.

Déodat Roché propose aussi (in ibid.) de voir dans le nom Manuhmed « la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie, qui ont aussi un sens gnostique et alchimique. Un sens que nous a restitué l’autre grand penseur gnostique du 20e siècle, Raymond Abellio.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme il l’évoque dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), correspondent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. Par exemple, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, ponctuait Abellio, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui est aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. » Les trois gunas résument l’Œuvre alchimique — la descente au Noir, l’expansion (latérale) au Blanc et l’ascension au Rouge — de même que le symbolisme de la croix, l’essentiel résidant dans l’interaction entre les trois forces et leur intensification réciproque, laquelle traduit et active à la fois la force initiale et terminale, le principe inclus au centre de la croix, « point zéro » (Alpha et Oméga) par lequel s’engouffre et déferle Sophia, l’Esprit, soit l’amour et la connaissance.

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Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

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Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un certain niveau de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

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1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).

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Tentation de vie et tentation de mort

Dans La Glose du Pater (in René Nelli, Ecritures cathares, rééd. Le Rocher 2011, pp. 314-317), le passage sur la tentation et les épreuves, est d’évidente et ardente inspiration gnostique. C’est une invitation expresse à découvrir soi-même la réalité des deux principes.

« Quand ce peuple aura passé l’épreuve des tentations, qu’il puisse recevoir la couronne de vie » ; « Et il faut savoir que la double tentation qui advient au peuple de Dieu, c’est-à-dire la tentation de Dieu et la tentation du diable, leur advient pour deux raisons : la tentation de Dieu, pour la vie, la tentation du diable, pour la mort. »

Bien et mal, haut et bas, etc. Ce qui élève et ce qui abaisse, ce qui éclaire et ce qui obscurcit. La gnose : choisis ton camp, camarade. (« Le Grand événement du Choix » chez Zarathoustra.)

« Ils sont éprouvés sur de petites choses et de grandes leur seront bien préparées ; car Dieu les a tentés et les a trouvés dignes de Lui » (Livre de la Sagesse). Jacques : « Bienheureux l’homme qui souffre la tentation. » Paradoxe apparent dialectique gnostique. « Parce qu’il souffrit d’être tenté, il est capable d’aider ceux qui sont tentés » (Paul). Et de leur dire que dans la vie, comme a dit le Bouddha, « il y a deux erreurs à éviter : la première, c’est ne pas y aller, et la seconde, c’est ne pas y aller à fond ».

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Les Cathares, « amis de Dieu » et de la vérité

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L’une des principales étapes du phénomène cathare — cette résurgence médiévale de la gnose — est la prédication de Bogomil, un maître bulgare, en Europe de l’ouest dans les années 930 à 950. Bogomil est un prénom slave signifiant « ami de Dieu », toujours en usage aujourd’hui. Et dans l’histoire de l’Europe chrétienne, comme l’a rappelé José Dupré, « de nombreux mouvements hétérodoxes se sont nommés ’’les amis de Dieu’’ », bien avant Bogomil et ses disciples — et aussi après eux.

Peu après 970 paraît un Traité de Cosmas le prêtre qui dénonce la prédication de Bogomil et le mouvement puissant qu’elle a entraîné. Car le peuple adhéra avec vigueur à son discours. Et dès le départ, ces gens se voient reprocher, par les clercs de l’Eglise (byzantine, mais moins stupide et brutale que la romaine), deux choses : « la croyance en la réincarnation des âmes humaines, et l’admission des femmes aux mêmes fonctions religieuses que les hommes 1 ». Voilà qui est clair ! Et c’est tout un programme : ces deux enjeux sont d’une importance décisive.

D’abord la réincarnation n’est en effet qu’une croyance : en fait elle n’existe pas… C’est de transmigration qu’il s’agit. Or les Cathares, en bons gnostiques, adhéraient à la doctrine de la transmigration des âmes, rejetée par l’Eglise romaine en 869 (quatrième concile de Constantinople 2). Ignorer cette doctrine — et imposer à sa place le dogme stupide d’une éternité d’enfer ou de paradis à l’issue de cette seule vie terrestre — revient en effet à empêcher l’individu de se connaître et de se libérer. L’individu se compose d’un corps, d’une âme (anima ou psyché) et d’un esprit (le mental, la raison, la rationalité). (« Esprit » s’entend ici au sens courant, celui de l’anglais mind, « intellect », « pensée » ou « faculté de penser » — du latin mens, « mesure », qui a donné « mental »  et « mesurer ».) Or l’âme individuelle — comme les druides l’avaient enseigné aux Grecs — est immortelle : la mort frappe le corps, non l’âme. Celle-ci mène son existence de vie en vie, sur Terre et ailleurs, d’état d’être en état d’être, le long d’une évolution qui ne peut donc pas se réduire aux conditions d’une seule vie humaine terrestre. Le principe de cette existence étant évidemment d’évoluer au fil des degrés de l’être, d’épreuve en épreuve, de palier en palier, selon la logique résumée chez les Orientaux par la doctrine du karma (mot qui veut dire « action »). Les cathares connaissaient cela — « L’âme passe d’un corps dans un autre jusqu’à ce qu’elle soit sauvée » (P. de Mazeroles devant l’Inquisition) —, et de même que leurs prédécesseurs gnostiques, ils furent aussi exterminés pour cette raison par l’église catholique. Le pouvoir religieux, en effet, a besoin que les individus restent ignorants de leur vraie nature et s’en tiennent au mensonge et à l’illusion d’une vie d’esclavage au prétexte d’accéder au « paradis » après la mort…

Le machisme judaïque et romain érigé en norme juridique et politique

Quant à la place des femmes auprès des hommes, elle est au moins aussi importante : les femmes assurent une qualité de compréhension et de communication dont l’homme a besoin pour se comprendre — et se libérer — lui-même 3. Pour un homme engagé en gnose (engagé dans la découverte et la compréhension de lui-même), elle est « la révélatrice des mystères 4 » : si l’on comprend « l’archétype féminin comme ’’capacité d’intercession’’ » entre l’extérieur et l’intérieur, instance de médiation entre l’humain et le divin, cela implique aussi — aux points de vue les plus concrets et immédiats — que la femme, par sa seule présence, puisse procurer à l’homme une dilection et une direction, une inspiration et une stimulation (une excitation, oui, aussi), une ampleur et une intensité de vie, de pensée et d’action indispensables à toute entreprise de spiritualité et de connaissance de soi. (C’est que, comme l’avait noté Paul Gauguin à la fin de sa vie, « les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes ».) A tout point vue la fréquentation des femmes est donc vitale pour l’homme. La fréquentation mais aussi l’imitation : l’Alchimie par exemple se décrit comme « travail de femme et jeu d’enfant ». Au Moyen Âge, dans l’Occitanie cathare, l’amour courtois, le fin’amor des troubadours, exprimera la nécessité pour l’homme de tout, absolument tout mettre en œuvre pour l’amour de sa belle. (A noter aussi : le mot « hystérie », si mal connoté dans la mentalité moderne, dérive de hustera, « utérus », et « utérus » veut dire « matrice » qui a aussi le sens de « nourrice » : pour l’homme, la femme — y compris quand elle pète un plomb… — est donc bien source de vie et d’amour, de force et de courage — soit tout ce dont il a besoin pour aller vers, et au bout de lui-même, se connaître et s’accomplir.)

Le salut par les femmes !

Des siècles durant et dans toute l’Europe, alors que les cathares faisaient justice et honneur aux femmes, l’église et le clergé catholiques, de leur côté, cultivaient la misogynie viscérale issue de cette mentalité patriarcale et phallocrate qui caractérisa tant l’institution cléricale judaïque dont l’église catholique est issue (pharisiens et sadducéens que Jésus défia le front haut) que l’institution impériale romaine dans le moule de laquelle se coula si bien l’église naissante (avec l’appui décisif de Constantin et 313 comme année charnière).

La permanence et la violence de ce machisme institutionnel et systématique — combien de millions de femmes torturées et brûlées vives au prétexte de « sorcellerie » ? 5 — soulève au moins une question : de quoi ont-ils donc si peur ? La réponse n’exige guère de recourir à autre chose qu’à de simples et fermes principes de psychologie élémentaire : avoir peur des femmes, c’est avoir peur du féminin en soi-même.

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L’univers et le monde sont duaux : chaque chose est duale. C’est la polarité universelle, condition même de toute manifestation (passage de la virtualité à l’actualité, dans quelque domaine que ce soit). De même, l’espèce humaine : cette dualité s’exprime au travers d’une différenciation (physique et biologique) qui se prolonge dans une différence mentale de perception, d’appréciation et de compréhension entre les individus des deux sexes. Cela pourrait ne sembler qu’une lapalissade, pourtant les implications qui gisent là sont vastes : Tout le processus d’éveil et de libération, en quelque sorte, peut s’envisager dans le sens qu’il s’agit, pour l’individu engagé dans celui-ci, d’accéder à un mode féminin d’être, une manière féminine de penser, de parler et d’agir, la modalité féminine de la conscience. (« Travail de femme et jeu d’enfant ».) Manière et modalité qui résident au fond dans un état de disponibilité, de réceptivité, état intérieur que toutes les méthodes et techniques de purification et de méditation cherchent invariablement à rendre accessible. Par nature (et pour schématiser), cet état, latent chez les deux sexes, se manifeste de manière plus claire, simple et spontanée chez les femmes que chez les hommes. (Annick de Souzenelle en a offert une belle expression dans son étude sur Le Féminin de l’Être.)

Cette réalité s’est perpétuée jusqu’à nous à travers le symbolisme du Graal, objet qui, en tant que récipient (chaudron, vase ou coupe), invite à se focaliser sur sa fonction de réceptacle ainsi que de matrice. Comme réceptacle il est le creuset que va ensemencer l’Esprit, déposant le germe divin qui va permettre à l’homme de croître en puissance et en connaissance afin de réaliser sa vraie nature. Comme matrice, le Graal est alors la « corne d’abondance » (la « fontaine de jouvence »), profuse et inaltérable source de vie. Si on le prend pour image de l’être individuel, il s’agit de le vider d’abord (par la purification) pour qu’il puisse alors s’emplir, par la descente de l’Esprit, d’un tout autre contenu (dans la Cène c’est le vin comme sang du Christ, sang de lumière, c’est-à-dire sang purifié, métaphorique élixir de longue vie ou nectar d’immortalité, exprimant l’idée que « l’Amour est plus fort que la mort »).

« La femme est tout pour celui qui mérite le nom d’homme » (George Sand)

Jacqueline Kelen, dans L’Eternel masculin, résume bien la situation en constatant que « diverses attitudes masculines montrent un profond rejet du Féminin qui est, au fond, la véritable blessure de l’homme. Plus l’homme abaisse et renie la femme — en ses divers visages de mère, de sœur, d’amante, d’épouse —, et plus il aggrave sa propre blessure, son manque essentiel. » A l’inverse, pour l’homme en quête de (sa) complétude et de (la) plénitude, le « féminin de l’Être » est bien le trésor à découvrir, la récompense du héros qui a su aller au bout de lui-même pour accéder à l’au-delà de lui-même — retourner en lui et s’y retourner pour se découvrir et s’accomplir. « Caresse ou incendie, conclut Kelen, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l’entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. » A chacun d’aller en ce sens. L’enjeu : se rendre compte que la femme « n’a jamais cessé, même si elle l’ignore, d’être l’autel de la divinité » (Abellio). Les troubadours occitans, avec le fin amor de la poésie courtoise, ne diront pas grand-chose d’autre.

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On comprend mieux, dès lors, pourquoi les catholiques, en bons héritiers du paternalisme judaïque et romain, ont dégradé et opprimé les femmes avec une telle constance — et pourquoi ils ont rejeté et ignoré la doctrine expliquant comment l’âme peut se purifier et se délivrer de ses peines dans cette vie. Le rapport entre ces deux attitudes est saisissant : comme si la phallocratie, dans laquelle les femmes sont négligées et rejetées, impliquait aussi la négligence et le rejet de l’âme — comme si le rejet des femmes impliquait chez l’homme le rejet de son âme. L’église romaine, institution phallocrate et misogyne s’il en est, s’est signalée à la fois par la dévalorisation et l’oppression des femmes (sur les plans moral et social) et par une semblable dévalorisation et oppression de l’âme (sur les plans théologique et philosophique).

La vérité, c’est la vie

Le message du Christ est que nous pouvons vivre, non plus l’Enfer sur Terre mais enfin le Paradis sur Terre. Son ministère a consisté à délivrer les modes opératoires de cet avènement. Première clé, premier protocole : la « Règle de justice et de vérité ». Règle évangélique et gnostique appliquée par les cathares : ne pas tuer, ne pas mentir (en particulier à soi-même), ne pas (se) juger, ne pas médire (et en particulier ne pas médire de soi), ne pas prêter serment, vivre chaste et pauvre 6. Pour le croyant ordinaire, simple auditeur et fidèle de base, au champ et au village, dehors et à la maison, au travail et au repos, c’est ça la voie, l’Evangile : vivre la justice et la vérité. Dans les pensées, les paroles et les actes : être soi-même, droit et entier, juste et vrai. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit. Jésus-Christ était Maître de Rectitude. Les Cathares furent ses dignes disciples. Là est la raison de leur succès foudroyant et de leur profonde implantation sociale, de l’estime et l’admiration fidèles qu’ils ont suscitées chez les populations, des plus farouches et ombrageux seigneurs aux plus humbles paysans 7.

Et de la même manière que Jésus et ses potes — entendez le Christ et ses Apôtres — ils privilégiaient à ce titre la vie communautaire, mais dans le monde (dans les villes et les villages) et non à l’écart (comme les monastères et abbayes catholiques). Pour les cathares, la distinction entre clergé régulier (retranché du monde) et clergé séculier (investi dans le monde) n’a pas de sens ni de raison d’être. Certains auteurs modernes (comme Anne Brenon8) ont pu, à juste titre, souligner l’investissement des cathares dans la cité — leur implication sociale ou leur ’’engagement’’, dirait-on aujourd’hui — et l’importance pour eux de ce « vœu de vie communautaire, selon la Parole : ’’Dès que deux personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d’elles’’ (Mt. 18, 20) ».

Cela nous amène à un caractère essentiel de la spiritualité cathare : la transmission orale, qui était, qui est le meilleur moyen que se manifeste en effet la présence divine, c’est-à-dire (en termes moins religieux et plus techniques) que se reçoivent l’énergie et l’information nécessaires et appropriées à la situation. Voilà pourquoi les Cathares — à l’image du sceau de l’ordre du Temple avec ses deux cavaliers chevauchant une même monture — allaient toujours deux par deux, car le choix d’un compagnon (socius) ou d’une compagne (socia), faisait partie du vœu communautaire (bien que ce ne fût pas spécial aux cathares, certains ordres monastiques faisant de même) : pour créer les conditions nécessaires à la réception de la ’’Parole’’ divine, c’est-à-dire de l’information dont on a besoin à ce moment-là.

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L’écoute et le questionnement, l’échange et la communication : voilà les clés, dirait-on aujourd’hui, qu’utilisaient les Cathares pour exercer leur art de vivre. C’était ça, leur religion. Ainsi apprenaient-ils la justice et la vérité. C’est simplement la rigueur, la détermination et la fermeté avec lesquelles ils employaient ces clés, qui ont obligé leur ennemi romain à produire cette fallacieuse réputation d’austérité maladive et de morbidité satanique. Des ascètes forcenés, possédés…9 ! Possédés par leur soif de justice et de vérité, oui… De même qu’à l’inverse, les fous furieux, les psychopathes et les névrosés étaient davantage à chercher parmi les Cisterciens (Bernard de Clairvaux en tête) et les Dominicains (à commencer par Dominique de Guzman, qui avait coutume de se flageller avec une chaîne en fer).

Equilibre et cohérence

La dualité, que les auteurs modernes appellent « dualisme » sans rien y comprendre, est un constat essentiel de la spiritualité cathare (et de la gnose en général). Cela consiste à reconnaître que dans notre monde, tout est dual. Tout est double : tout a un sens et son contraire. Nous vivons dans une série sans fin de dualités : chaleur-froideur, sécheresse-humidité, clarté-obscurité, légèreté-pesanteur, haut-bas, plénitude-vacuité, émission-réception, activité-passivité, bonheur-malheur, joie-peine, etc. L’ascèse, la doctrine — l’exercice pratique de base des gnostiques d’hier et d’aujourd’hui — consiste alors à équilibrer les deux aspects de toute chose et de chaque situation. En toute occasion, il s’agit d’être conscient de la dualité qui apparaît, du décalage et du déséquilibre en cours, en train de se produire. En gnose, on apprend à vérifier ceci : L’écart demande à être comblé, le décalage appelle l’accord, le déséquilibre peut et doit s’équilibrer. C’est ainsi qu’à travers l’opposition formelle se révèle la complémentarité de fond, et que de la dualité on passe à l’unité. Cela consiste aussi à « faire fructifier l’opposition » (Abellio) et à dégager la positivité réelle de la négativité apparente. (Et l’on s’aperçoit par là même — jubilatoire révélation ! — qu’« il n’y a pas de jugement de valeur possible » : c’est aussi, du même coup, la fin de toute illusion d’ordre idéologique.)

Avec les mots d’aujourd’hui, la démarche gnostique et cathare pourrait se présenter ainsi : être à fond dans l’instant pour apprendre à (se) poser les bonnes questions — ou pour les faire surgir de façon inattendue, fulgurante et imparable — et recevoir les bonnes réponses, à tout propos et en toute occasion. (Être connecté au « point zéro » ou branché sur le « vide quantique » ou le « Soi supérieur »… comme il se dit aujourd’hui : cela revient au même.) L’intensité de l’instant présent, c’est aussi le moyen (l’ascèse…) d’acquérir la « spontanéité seconde », unitive et ascendante, créative et englobante, en cessant d’obéir à la « spontanéité première », conflictuelle et descendante, répétitive et dissipative — passage qui correspond aussi chez Abellio à la « seconde naissance », la naissance de « l’Homme intérieur » (bascule alchimique Albedo-Rubedo).

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Pour toutes ces excellentes raisons, les cathares considéraient les rituels de la religion romaine comme ineptes et vides de sens : rien de sacré là-dedans ! Chez les cathares on est chrétien pour de vrai (un gnostique est conscient du Christ en lui). Or ce n’est pas nouveau (c’est écrit dans l’Evangile), le baptême d’eau est caduque : il a été remplacé par le baptême de feu (que les cathares accomplissaient lors du consolament, par imposition des mains, comme les esséniens, les ariens et les manichéens avant eux). Corrélat : On n’a nul besoin de temples dédiés à Dieu, lieux clos et réservés à la médiation divine… Hors de l’église, le salut ! (Second corrélat : Les membres du clergé romain, avec leurs riches possessions, n’avaient rien de chrétien.) « C’est le cœur de l’homme qui est le temple de Dieu », disait Bélibaste. (« Ne savez-vous pas, demandait Paul aux Corinthiens, que votre corps est le temple du saint-Esprit, qui est en vous ? » Abellio ajoutera que le corps est « le champ de bataille de la connaissance ».) Résultat : Les cathares, ces « guerriers pacifiques » du Moyen Âge, pouvaient communier — entrer en prière ou en méditation — c’est-à-dire se centrer ou s’aligner — peu importe où et quand (ici et maintenant), à la maison, à l’atelier ou dans la forêt, en action ou au repos, matin ou soir, dans la foule des marchés ou entre amis au coin du feu. L’Esprit souffle où et quand il veut — et il est en nous.

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1 José Dupré, Catharisme et Chrétienté. La pensée dualiste dans le destin de l’Europe, La Clavellerie, Chancelade 2007.

2 L’information est de Rudolf Steiner. Le sujet est plus qu’ambigu : « il est vrai que la réincarnation n’a jamais été condamnée explicitement par l’Eglise catholique », a pu noter (le très catholique) Guénon, avec un embarras peu coutumier chez lui (« La Gnose et les écoles spiritualistes », Mélanges, Gallimard 2004, p. 182). Mais ce rejet n’en a pas moins été implicite. C’est que le mot de « réincarnation » est impropre et abusif, la nature réelle de l’incarnation elle-même étant particulièrement méconnue et galvaudée, puisqu’elle ne se réalise qu’à un certain degré de la « montée gnostique » (Abellio) et du procès alchimique — l’incarnation étant fonction de la « spiritualisation de la matière » et de la « matérialisation de l’esprit » accomplies au fil de l’Œuvre. Ces confusions langagières et sémantiques traduisent l’ampleur de la confusion générale quant à l’idée même (et partant la portée) de la transmigration. Les cathares connaissaient aussi la différence entre la transmigration — l’âme, au long de son existence, migre de corps en corps et de vies en vies — et la métempsychose — qui désigne le changement d’état ou de niveau d’être d’une âme, quand par exemple elle passe d’une vie végétale à une vie animale, ou d’une vie humaine à une vie animale, etc., sans même parler des états non physiques (et donc non incarnés) par lesquels une âme peut aussi passer. — Ajoutons enfin le point de vue de Mikhaël Aïvanhov (disciple de ce maître gnostique moderne, héritier déclaré des Bogomils, que fut Peter Deunov) à ce sujet : « Même si ’’catholique’’ signifie universel, en réalité la religion catholique n’est pas universelle. En rejetant un grand nombre de vérités essentielles comme la réincarnation, les lois du karma ou l’importance du soleil pour la vie spirituelle, elle s’est aussi coupée des vérités universelles, et elle est donc une secte. » En refusant d’enseigner la transmigration, le catholicisme « nous empêche de comprendre la justice de Dieu. Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite tout devient insensé : on ne voit plus la raison profonde des choses, tout semble anormal et injuste. […] En refusant la réincarnation, les chrétiens se sont barré la route pour des siècles. » (Dans La Fraternité blanche universelle n’est pas une secte, Prosveta, Fréjus 1982, pp. 72-73.)

3 Les Evangiles apocryphes l’ont assez nettement suggéré, le canon catholique n’ayant eu d’autre recours que de calomnier les femmes en général à travers deux d’entre elles en particulier (les deux principales du Nouveau Testament) : Marie-Madeleine réduite à un rôle de prostituée repentie, et la Vierge-Marie cloîtrée (sic) dans une évanescente image de vierge-mère aussi peu crédible et stimulante que possible. — On note aussi l’utilisation, par la propagande et la dogmatique romaines, de références et de spécificités traditionnelles pour caractériser les deux Marie : la première emprunte aux hiérophantes et prêtresses (de Sumer et d’Egypte) dont les rituels incluaient la sexualité sacrée, tandis que la seconde emprunte à la Déesse-Mère la capacité de parthénogenèse (l’autofécondité, attribut divin s’il en est). Cela n’empêche pas que Marie Madeleine ait bien été la compagne et l’amante initiatique de Jésus-Christ ; quant à l’idée que Marie sa mère l’ait conçu par intercession spirituelle (et non charnellement), cela fait référence à Osiris et Horus, puisque la déesse Isis a ressuscité Osiris à travers Horus, en donnant naissance à Horus non au sens propre mais au sens figuré.

4 Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie. Myriam de Magdala, Albin Michel, Paris 1997.

5 J’ai posé cette question, il y a quelques années, au service de presse du Vatican : je n’ai pas eu de réponse.

6 Chasteté et pauvreté n’étaient requises que de celles et ceux qui accédaient au statut de « bon chrétien », ce qui avait lieu en général à un âge avancé (et de préférence après une vie mondaine bien remplie). Gérard de Sède, par exemple, l’a bien rappelé : les cathares n’imposaient pas l’abstinence sexuelle à leurs croyants. « S’ils l’avaient fait, la société occitane ne les aurait pas écoutés, car pour elle la joie du corps et celle de l’âme ne faisaient qu’une » et les deux « étaient exaltées ». « Ils disaient seulement : Si vous ne pouvez pas vous passer du plaisir, mieux vaut l’union libre que le mariage. » Le cathare Pierre Clergues et sa maîtresse Béatrice de Planissoles « faisaient l’amour n’importe où, y compris à l’intérieur des églises, pourvu d’avoir sur eux l’herbe mystérieuse qui les empêchait d’avoir des enfants ». « Mais gardons-nous, ajoutait Gérard de Sède, d’identifier cette liberté de mœurs à une casuistique hypocrite » : « à Montségur, on verra monter au bûcher plusieurs couples que les documents qualifient d’amic e amasia, amant et amante » (dans Le Secret des Cathares, J’ai Lu 1974, p. 31).

7 Se dire la vérité, et… se l’appliquer à soi-même. La parabole évangélique de la paille et de la poutre avait ici sa pleine compréhension et sa mise en œuvre effective. (De même qu’avec cet autre imparable précepte : « charité bien ordonnée commence par soi-même ».) La voie des « amis de Dieu » ne saurait peut-être mieux se rendre et se comprendre que comme un modèle de cohérence et d’intégrité.

8 Par exemple dans « L’hérésie et les femmes en Languedoc au début du XIIIe siècle : un espace religieux privé ? », Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans lEurope médiévale, La Louve, Cahors 2006.

9  L’un des effets de la propagande romaine, c’est la péjorative et rébarbative coloration qu’a gardée l’ascétisme, devenu synonyme d’austérité. Or à l’origine, chez les Grecs, un ascète est simplement quelqu’un « qui pratique un art », « qui exerce une profession ». C’est donc aussi quelqu’un qui s’exerce. On peut dès lors se demander : à quoi s’exerce-t-il ? Et comment, avec quelle rigueur et quelle vigueur le fait-il ?… Tout est là.

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Esotérisme cathare et résurgence gnostique — Premiers aperçus

« C’est le cœur de l’homme le vrai temple de Dieu », disait Guilhem Bélibaste. Les cathares n’avaient pas besoin de temple, lieu de culte et de rituel, construit de main d’homme. (A de rares et grandioses exceptions près, tels Montségur et Quéribus.) Le temple, notre cœur ? Oui, et son écrin, le corps — notre corps étant, disait Abellio, « le champs de bataille de la connaissance ». Le sanctuaire, c’est la nature. La nature humaine, donc, et la nature tout court. 

Et dans la nature, il y a des grottes, des rivières et des forêts. Or, devinez quoi ? C’est là que ça se passe. La forêt de Nébias, en Corbières, près du château de Puivert, sur le plateau qui surplombe Quillan et la vallée de l’Aude, est un excellent exemple d’une forêt druidique dont l’usage rituélique et initiatique a été maintenu et transmis par nos ancêtres.

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Il y a aussi le sanctuaire de Sabartès, dans la vallée de l’Ariège, à Ussat et Ornolac. Notre-Dame de Sabart (qui est évidemment une Vierge noire), à Tarascon (la Tarasque !…), est la patronne de ce petit coin de pays cathare dont les falaises calcaires abritent un formidable réseau de grottes et de galeries, aux vertus proprement initiatiques : thérapeutiques (au sens antique) et alchimiques (au sens opératif). Ce sont de véritables matrices de mort et de renaissance à soi-même, des creusets où se calcine et se transmute l’héritage ancestral de l’individu, des fournaises minérales où l’étincelle originelle de l’être se met à consumer les miasmes noirs du subconscient pour produire une chaleur et une clarté surnaturelles dans lesquelles Lucifer et Christ viennent se fondre et s’incarner afin de s’y transcender. Ainsi retrouve-t-on les trois Œuvres alchimiques, en particulier, dans les grottes des Eglises (Œuvre au Noir), de l’Ermite (Œuvre au Blanc) et de Bethléem (Œuvre au Rouge). (J’ajoute que c’est grâce à Toni Céron que j’ai fait cette découverte en novembre dernier.)

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Il y a évidemment des conditions à réunir et à remplir pour que s’accomplisse la moindre opération de gnose alchimique : il ne suffit pas de regarder la roche en se disant « Tiens, c’est marrant, on dirait un dragon, et là un phallus, et ici une vulve », ni de poser son cul sur une pierre en se disant « Tiens, c’est marrant, ça tire dans les vertèbres et ça pulse dans le foie »… sans se demander pourquoi la roche présente des formes aussi nettes, ni pourquoi elle sollicite les organes et les méridiens d’une manière aussi précise. Nous ne sommes pas dans du « tourisme spirituel » (cela est un oxymore) mais dans un pèlerinage : on sait pourquoi on y va, on sait ce qu’il s’y passe et on s’implique dans le processus auquel ces grottes sont dédiées (et auquel elles nous convient). Sans quoi, autant rester chez soi à faire ses 20 minutes de méditation ou de yoga quotidiennes. Il paraît que selon le chamane québécois Aigle bleu, tout le monde peut atteindre de hauts états d’accomplissement ou de détachement, même en résidant en ville et en s’abstenant de tout contact avec la nature et les lieux alchimiques qu’elle recèle. Après tout, le Tao affirme aussi que l’on peut partir en voyage à travers le monde et l’univers entier sans quitter sa chambre. Sans doute. Est-ce une raison pour rester enfermé, dans sa piaule ou dans sa ville, à l’écart des lieux génésiques dont notre humanité est issue ? Est-ce une raison pour laisser en friche ces temples (sur)naturels dont la fonction est justement de nous (r)éveiller à notre nature réelle ? Je ne le crois pas. (D’autant plus que, pendant ce temps, la ’’force noire’’, de son côté, ne reste pas inactive et se charge d’occuper ces lieux pour les polluer, les mettre sous cloche et en bloquer le fonctionnement énergétique, comme à Montségur où ils s’apprêtent à couler des tonnes de béton pour dénaturer encore un peu plus le site, c’est-à-dire entraver son émission d’énergie.)

J’ai un scoop, camarade lectrice, camarade lecteur. Le champ de massacre de Montségur — dit « champ des crémats », là où les catholiques ont brûlé vifs entre 200 et 250 cathares en mars 1244 — a été nettoyé, exorcisé, en août dernier. C’est un pote qui s’en est occupé (accompagné pour l’occasion d’une collègue danoise), et l’on peut voir sur cette vidéo, entre 0:53 et 0:56, la meule de foin sur laquelle il s’est posé ce soir-là pour effectuer son dégagement. Plus récemment, le jour où je terminais le tapuscrit de mon livre, Jean-Marc Eychenne venait jouer sa comédie à Montségur en insultant la mémoire des vrais chrétiens qui se sont sacrifiés pour que ce monde ne sombre pas dans l’enfer satanique dont l’église de Rome fut et reste l’un des principaux agents. Eh oui : il y a de vrais enjeux derrière le grotesque des apparences et la pathétique mise en scène de ces ’’occitanistes’’, soi-disant dépositaires de l’esprit cathare, venus ramper aux pieds d’un évêque en s’imaginant que ça y est, victoire, Rome fait rédemption ! (Rome qui, d’ailleurs, s’est fendu d’un communiqué pour préciser qu’elle ne s’associait pas à la démarche d’Eychenne.) A ce stade-là ce n’est plus de la naïveté, c’est de la stupidité. Et si la fin peut justifier les moyens, ce ne peut être qu’à condition que les moyens n’avilissent pas la fin.

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Quand Antonin Gadal, en 1953, connecte la Gnose et l’énergie cathare des grottes de Sabartès, il renoue le fil de la Tradition. (Je parle ici en termes de « légitimité initiatique et traditionnelle » au sens où l’entendait René Guénon.) Il en transmet aussitôt la filiation aux Néerlandais de la Rose+Croix d’Or, Jan van Rijckenborgh et Catharose de Petri. Depuis, l’école Rose+Croix de Haarlem est tombée en décrépitude et a perdu sa légitimité : elle est ’’hors course’’ depuis 2012 (où il s’est passé ceci, qui tint davantage du galvaudage que de l’hommage) et la Tradition a désormais d’autres vecteurs, bien plus informels. (Nous sommes passés à cet égard en mode ’’électrons libres’’ : c’est la « prêtrise invisible » dont parlait Abellio dès 1947 dans Vers un Nouveau Prophétisme. Voir ici.) En attendant, il est utile de savoir qu’en juin 1954, à peine Gadal avait-il pénétré la gnose implémentée dans les grottes de Sabartès, que le pape Pie 12 — pas un évêque local ni un envoyé quelconque du Vatican : le taulier en personne — s’est précipité à Tarascon pour, paraît-il, « couronner solennellement » Notre-Dame de Sabart. ND de TarasconN’y a-t-il donc eu personne pour se demander ce qu’un pape venait foutre dans ce trou paumé en Ariège en allant voir la statue d’une Vierge noire locale dont personne n’avait que faire ?… Le mec est simplement venu couvrir le canal de la déesse, le canal de la Gnose, le flux à nouveau actif de l’énergie gnostique et alchimique des cathares. J’imagine la scène au Vatican : « Eh, chef, ça y est, ils ont rouvert le bordel chez les cathares ! On fait quoi ? — Devine, connard… On y va et on colle un couvercle là-dessus. » Et vas-y que je te « couronne solennellement » la Dame de Sabart — authentique opération de magie noire —, comme on pose en catastrophe un couvercle sur une marmite en train de bouillir… Eh oui : ça commence à bouillonner sévère, dans les grottes, les rivières et les forêts de Sabartès, de Razès et des Corbières. Rennes-le-Château, Rennes-les-Bains, Bugarach, ça vous dit quelque chose ? La déesse revient et elle a les boules. La déesse revient et ce n’est pas pour enfiler des perles. Les cathares nous l’ont dit : « au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

N-D de Sabart
Notre Dame de Sabart, c’est-à-dire Madeleine

ND de Sabart - Madeleine