Le « chaudron » marial de Caudiès-de-Fenouillèdes — Athanor cathare

Le pays de Fenouillèdes a été habité par les Gaulois — Celtibères, Sordons, Volques, Bébrices, Ataciens — depuis au moins six mille ans : des pièces de céramique et des gravures de cette époque ont été trouvées à la Comba dels Adotz, en-dessous de la route qui mène à l’actuel col Saint-Louis. Un Louis 9, d’ailleurs, qui s’érigea en suzerain direct de ce pays dès son rattachement à la couronne de France en 1258. On se demande pourquoi…

Le pays tire son nom de pagus fenolietensis, le « pays des foins ». Surnommé au 18e siècle le « grenier de la province », c’était donc un terroir à blé hautement fertile. Cette richesse attira tôt les colons grecs puis romains. La ville de Caudiès-de-Fenouillèdes, quant à elle, est mentionnée, pour la première fois que nous le sachions, en 842 ou 845, comme Villa Cauderiae : villa désignait une ferme, un hameau ou un village, tandis que l’on hésite sur le second terme : certains ont penché pour caldarium, « étuve », d’autres pour caldus, désignant un lieu à fort ensoleillement (comme il s’en trouve beaucoup en Cerdagne, Conflent ou Andorre) ; la vérité semble associer ces deux versions — qui évoquent toutes deux, du reste, l’idée de chaleur —, puisque le blason de Caudiès représente un chaudron « de gueules à l’anse levée ».

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Le Fenouillèdes tire aussi son nom du fenouil, qui veut dire, du reste, « petit foin » (funiculum en latin) — l’autre nom du fenouil étant l’aneth. Or le fenouil est associé à la fois à Marie-Madeleine et à la Résurrection. Il a aussi la propriété d’éclaircir et d’améliorer la vue. C’est que Madeleine fut la première à voir Jésus-Christ ressuscité ; et le don de « seconde vue » (attribut de l’ « œil qui voit tout », le chakra du troisième œil, au milieu du front) est évidemment associé à la Résurrection. De plus, c’est en mangeant du fenouil que les serpents acquièrent la possibilité de se régénérer, à travers la mue, et ainsi de rajeunir à volonté : le fenouil joue donc le rôle d’un élixir de jouvence et d’immortalité, ce qui correspond là encore à la Résurrection — laquelle correspond au troisième œuvre alchimique, l’œuvre au Rouge.

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Le comté de Fenouillèdes a été fondé en 795, au sein de cette Marche d’Espagne (qui deviendra plus tard le marquisat de Gothie) que Charlemagne avait instituée pour surveiller les Arabes et les maintenir au sud des Pyrénées, en la confiant à des comtes (comites : « compagnons ») chargés de la défendre et qui fondèrent assez vite des lignées indépendantes du pouvoir central. Sa situation de « tampon » au pied des Pyrénées a valu au Fenouillèdes d’innombrables guerres, locales ou plus larges, et son appartenance successive au comté de Razès (Rhedae, Rennes-le-Château), à la vicomté de Fenouillèdes, au comté de Besalu, au comté de Barcelone, à celui de Cerdagne, à la vicomté de Narbonne, au royaume d’Aragon et enfin (1258, traité de Corbeil), au royaume de France. Caudiès n’eut dès lors plus de suzerain local et releva directement de Paris.

En 1011, Caudiès (Caldarios) est rattachée à l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxa. Deux siècles plus tard, la forte présence cathare expliquera que Quéribus, Puilaurens et Fenouillet fussent parmi les dernières forteresses à résister à la démence totalitaire et génocidaire des romano-français. Le pays est rattaché à la France en 1258 (soit 3 ans seulement après la chute de Quéribus) et Louis 9 s’arrogea donc la tutelle directe sur le pays : cela en dit long sur la valeur stratégique essentielle de cette contrée aux yeux des Français comme des Romains — les premiers n’étant d’ailleurs sous bien des aspects que les sous-fifres des seconds. Le Fenouillèdes passa ensuite sous l’autorité religieuse de l’évêché d’Alet en 1318. (Le somptueux retable de l’église Notre-Dame de la Nativité de Caudiès a d’ailleurs été offert par Nicolas Pavillon, évêque d’Alet entre 1637 et 1677.)

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Il est remarquable que la première Fédération révolutionnaire de France fut celle de Caudiès, dès le 6 août 1789, avant la commune de la Drôme — qui s’en est pourtant prévalue — et plus d’un an avant celle de Paris. (Une information scandaleusement ignorée des historiens et que l’on ne trouve, sur l’Internet, que sur des sites amateurs d’histoire locale. Ce genre d’aberrante censure, là encore, est lourdement significative.) C’est là une éclatante illustration que la fibre républicaine, patriotique, égalitaire et sociale, se situe bien dans la veine de l’esprit cathare et de l’idéal chrétien. Les Jacobins de Paris quant à eux n’en resteront pas moins fidèles à leur fibre romaine, autoritaire et totalitaire, en imposant aux Caudiésiens (malgré moult suppliques et force réclamations) d’être amalgamés au département des Pyrénées-orientales, bien qu’ils ne fussent pas Catalans mais Occitans. La négation des identités, des cultures et des traditions locales, par le pouvoir parisien, poursuivait ainsi l’oeuvre romaine habituelle, et satanique au fond, de nivellement par le bas et de destruction systématique de toute vie organique et naturelle (au profit d’une sous-vie mécanique et artificielle, bientôt incarnée, au 19e siècle, dans l’horreur capitaliste et industrielle qui devait faire de la quasi totalité des peuples européens — hommes et femmes, enfants et vieillards — des forçats et des esclaves corvéables à mort).

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Notre-Dame de La Val, haut lieu de culte et de pèlerinage marials, attesté au 10e siècle. Le clocher est octogonal, comme il est de rigueur dans l’architecture templière, alors que cette église remonte au plus tard au 14e siècle.

Quel enjeu représentait donc cette région des Corbières pour les Capétiens et les Romains ? Quelques statues — naguère placées en l’église Notre-Dame de La Val (à quelques centaines de mètres à l’écart de Caudiès), aujourd’hui en celle de Notre-Dame de la Nativité de Caudiès — nous en donnent l’indice : la présence, ici, des membres de la « sainte famille ». Pour quelle autre raison Anne ou Marie par exemple seraient-elles vêtues en paysannes occitanes ? Pour mieux les rendre familières aux habitants ? ou encore plus simplement et logiquement, parce qu’elles leur furent, à l’époque où elles vécurent, réellement et directement familières ? De telles représentations sont d’autant plus notables que l’église romaine n’a cessé de lutter contre le culte de sainte Anne : si le pape franciscain Sixte 4 rendit honneur à Anne en 1481 en inscrivant sa célébration au calendrier liturgique (le 26 juillet), le pape Pie 5 la supprimera carrément en 1568, alors que ces statues-là remontent au 14e siècle. Comme si leurs sculpteurs en savaient bien plus long au sujet d’Anne, de Marie et des autres, que l’église catholique ne pourra jamais le reconnaître…

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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Marie, dans une posture typiquement occitane, dite « hanchée ». L’enfant tient une colombe à la main. Quant à lui, Marie le tient sur sa hanche gauche, de la même manière qu’Isis portant l’enfant Horus. (Quatorzième siècle également.)

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Or c’est bien là, du reste, l’un des principaux aspects du « secret » des Cathares : la connaissance de l’origine, l’identité, la vie et l’histoire réelles des membres de cette lignée davidique et christique, dite de « sang réal » — lignée qui constitue aussi l’un des principaux aspects du mystère de Rennes-le-Château (comme l’a suffisamment montré le Da Vinci Code de Dan Brown), et à propos de laquelle le généalogiste Lawrence Gardner a bien dégagé le terrain. Et là encore tout se passe comme si les Cathares avaient compté parmi eux de nombreux représentants de cette lignée. Raison pour laquelle l’église romaine s’est acharné à les exterminer aux 13e et 14e siècles, avant de salir et d’étouffer leur mémoire jusqu’alors. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

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L’église de Caudiès recèle encore cette curiosité : une représentation de la… quinzième station du Chemin de Croix, cependant que celui-ci n’en contient que quatorze. Le Christ y est en gloire au milieu d’une mandorle. D’où en vient l’initiative ? D’après Wikipédia, une quinzième station a été ajoutée à Lourdes, en 1958, au Chemin de croix qui commémorait le centenaire des apparitions mariales. Elle est intitulée : « Avec Marie dans l’espérance de la résurrection ». Une quinzième station se trouve également à Évry et à Caggiano, ainsi qu’à Montréal, au Québec — dans les jardins de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal —, elle aussi dédiée à la Résurrection.
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Autre merveille de cette étonnante église : une relique de saint Gaudérique, le patron catalan des laboureurs et des paysans, guérisseur et faiseur de miracles, que l’on invoquait en particulier pour faire tomber la pluie.

Nota bene : J’exprime ici mes plus vifs remerciements à M. Pierre Armagnac, de l’association « Patrimoni Caoudierenc », pour sa disponibilité et son amabilité : je lui dois l’essentiel des informations qui ont permis la rédaction de cet article. 

A.R.

Du Dieu jaloux à la Rédemption de Satan

Je viens d’en comprendre une bonne. C’est que la domination de Satan sur ce monde n’a pas à être contestée. « C’est la révolte de Satan qui a décidé de la création d’Adam » (Saint-Germain). C’est pourquoi tous les hommes portent en eux la révolte et la chute de Satan : et c’est pourquoi vouloir condamner ou punir Satan revient à se châtier soi-même. Certes, au point de vue moral, « qui aime bien châtie bien » — cependant, à titre gnostique, le mal n’a pas à être condamné mais compris et pardonné, reconnu et transmuté. (C’est le sens ésotérique du châtiment.) La rédemption de Satan est la clé de la fin du cycle. Car si « les voies de Dieu sont impénétrables », celles du Diable ne le sont pas, et c’est en les pénétrant que celles de Dieu peuvent advenir, par lesquelles déferle — impétueuse, impérieuse et impériale — Sophia, la Grâce.

Le mot « jaloux » dérive du latin populaire zelosus qui veut dire « plein de zèle ». Cela permet d’éclairer le caractère autoritaire et violent du dieu qui s’est proclamé « jaloux » à la face de l’humanité, Ialdabaoth-Yahvé. De fait la tendance au zèle n’est autre que la volonté de faire mieux que bien, d’aller plus vite que la musique. Or il est bien connu que le mieux est l’ennemi du bien : et l’ennemi, c’est l’Adversaire, Satan, l’ « obstacle que Dieu se fait à Lui-même ». Autant dire que le mieux est l’obstacle que le bien se fait à lui-même : ainsi, au fond, mieux et mal peuvent-ils rigoureusement s’identifier.

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La définition que le « Wiktionnaire » donne du zèle est intéressante aussi : « Vive ardeur pour appliquer les consignes et les règlements à la lettre » et « plus généralement pour le maintien ou le succès de quelque chose, en poussant le travail à l’extrême sans prendre la moindre initiative pour l’alléger en l’interprétant ». Il y a trois choses à noter ici. D’abord, l’ardeur et la vivacité, élevées, intenses : c’est une tendance ascendante ou ascentionnelle, soit aussi l’aspiration — ô combien risquée ! — à la perfection. Ensuite, il est répondu à cette aspiration par une application à la lettre des règles et des lois, jusques et y compris « à l’extrême ». Or il est connu que si « l’esprit vivifie, la lettre tue » (Paul de Tarse), et prendre les choses à la lettre, c’est, à la longue, s’abîmer dans la répétition et l’aliénation, la caricature et l’absurdité (qui sont autant d’éminentes signatures infernales et sataniques). Car les choses, de même que les lois, sont à prendre selon l’esprit — ce qui revient à « lire entre les lignes » et prendre le risque d’interpréter, en effet, la tâche à accomplir, afin de « l’alléger », c’est-à-dire de la faire non pas mieux mais juste bien. Car ce n’est, enfin, que par la prise de risque et la prise d’initiative que l’on se détache de la lettre et que l’on agit selon l’Esprit — et qu’alors les choses s’améliorent pour de bon. Elles ne sont pas mieux mais deviennent bien.

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La jalousie et le zèle du Démiurge équivalent donc à cette ardeur juvénile — l’excès de fougue et l’envie de faire mieux que bien — qui se transmute en passant de l’adolescence à l’âge adulte. De fait adultus, « qui a grandi », dérive du verbe adulesco, « croître », « grandir ». Thot-Hermès : « Levez-vous ! Ô hommes, réveillez-vous ! » Croissez et grandissez. Cessez d’obéir à la lettre : agissez selon l’esprit. C’est la clef livrée à la fin du film Légion. L’armée des anges, à l’issue de l’affrontement épique et décisif entre les archanges Mickaël — qui aide une poignée d’humains à survivre et à franchir l’Apocalypse — et Gabriel — qui obéit à Dieu et veut en finir avec l’humanité : « La différence entre toi et moi, dit en substance Mickaël à Gabriel après l’avoir vaincu, c’est que tu fais ce que Dieu veut tandis que je fais ce dont Il a besoin. » (Mickaël a pris l’initiative et le risque d’interpréter la mission pour l’accomplir en réalité). Et Dieu a-t-Il besoin d’une humanité soumise, rampante et asservie, ou d’une humanité debout, digne et responsable ? Ce passage d’une humanité infantile ou adolescente à une humanité adulte et sûre d’elle-même est aussi le passage — décrit par Abellio dans Vers un nouveau Prophétisme en 1947 — de l’ancienne à la nouvelle Alliance entre Dieu et l’humanité, alors que la peur a cessé chez les hommes et que la colère a cessé chez Dieu. Il nous a d’ailleurs été dit la même chose plus récemment, par voie « canalisée » : l’enjeu de la « Transition » actuelle, comme ils disent — les New Age, on se demande pourquoi, répugnent à parler d’Apocalypse — réside dans notre passage, en tant qu’espèce, à l’âge adulte.

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Cela permet aussi de comprendre pourquoi des penseurs emblématiques du XXe siècle comme Hannah Arendt ou Primo Levi ont échoué devant la question du mal, à partir de l’expérience de la Shoah. Cela se constate à travers la position qu’ils ont prise face au pardon. Arendt a approché la vérité dans son étude du cas Eichmann, parfait exemple d’individu zélé, appliquant les consignes à la lettre sans réfléchir, et commettant ainsi l’horreur en croyant bien faire. Et Arendt de nous dire que « le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions ». « Peut-être » ? Ô combien, oui ! Fut-elle assez audacieuse elle-même, en son for intérieur, pour pardonner Eichmann ? Dieu seul le sait. Nulle audace, en revanche, chez Primo Levi, quand il déclare, à la fin de Si c’est un homme, que « comprendre n’est pas pardonner » : s’il peut comprendre le martyre que lui et les siens ont subi, il n’est pas prêt pour autant à pardonner. Cela s’appelle aussi une capitulation en rase campagne. Nous sommes même là à la limite de la contradiction. Car si l’on a compris, on pardonne aussi. Cela va ensemble : comprendre, c’est aimer. Comprendre sans pardonner, c’est manquer d’amour — et manquer l’amour. Mieux l’on comprend et plus l’on aime — et vice-versa, mieux on aime et plus on comprend. C’est un cercle vertueux et c’est exponentiel. Il y a donc, dans la position de Primo Levi face au pardon, comme une carence d’amour qui le prive de la force et de l’ardeur — pour le coup ! — nécessaires pour pardonner. C’est resté pour lui un abîme infranchissable. Or il faut bien, à un moment ou à un autre, se jeter dans le vide. Et l’amour donne des ailes… Et c’est bien l’amour et la paix que chante Goethe en disant — dans un élan manifeste d’ardeur et d’audace maîtrisées — que « le pardon est la revanche ultime ». En n’arrivant pas à pardonner, Levi reste dans la revanche. Alors qu’après le pardon, la revanche est assouvie, abolie, transmutée : Rédemption de Satan et Résurrection de Jésus-Christ ! C’est là l’Œuvre au Rouge, moment fort de la « montée gnostique » (Abellio) et percée spirituelle décisive. Merveille gnostique et alchimique, jusqu’au bout combattue, comme il se doit, par l’église catholique : l’écrivain et philosophe Giovanni Papini, en 1954, fut condamné par le Vatican, nous dit Serge Hutin, « à cause de son livre Le Diable, qui reprenait la doctrine origéniste du rachat final de l’ange déchu ». (Même chose un siècle avant,  — comme l’a rappelé Déodat Roché dans Le Catharisme en 1947 : un concile fut mobilisé à Périgueux en 1857 pour interdire le livre de l’ingénieur polytechnicien et philosophe Jean Reynaud, Terre et Ciel, qui défendait« la doctrine de la réhabilitation des démons et des impies » : on mesure là encore la hauteur de l’enjeu.) Cela paraît d’autant plus stupide de la part de Rome que Yavhé (Ialdabaoth-Enlil-Seth-Satan), le Dieu de l’Ancien Testament, n’attend au fond que d’être pardonné et racheté pour que cessent enfin les horreurs et les aberrations auxquelles sa Révolte et sa Chute ont donné lieu. En refusant la vérité de la rédemption finale de Satan, l’église romaine n’a fait que perpétuer un état de fait suranné, périmé, dépassé. C’est que l’involution terminale n’était pas encore assez prononcée en 1954… L’est-elle enfin aujourd’hui ? A chacun-e d’en décider ! « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant. 

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L’église Notre-Dame de l’Assomption de Bugarach

L’église de Bugarach est une église à forte connotation templière et alchimique — c’est une formidable turbine cosmo-tellurique, si j’ose m’exprimer ainsi —, dédiée à Notre-Dame de l’Assomption.

L’Assomption (assumptio) désigne l’ « action de prendre », du verbe assumere, « prendre », « assumer ». En termes exotériques (dans la religion catholique), elle désigne l’enlèvement au ciel de la Vierge Marie par des anges. En termes ésotériques, elle désigne le processus de transmutation : l’Assomption, c’est quand l’Esprit prend et assume la matière, quand la lumière saisit les ténèbres pour les éclairer, les illuminer, les transcender. C’est la « spiritualisation de la matière » dont il est question en alchimie.

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Vitrail montrant les six chakras, allant du « racine » au « troisième oeil ». Le sacré-coeur se situe à la bonne place, la quatrième.

Au long de la nef (en allant vers le choeur) se trouvent placées en vis-à-vis les stations du Chemin de croix IV et XI, III et XII, II et XIII, et enfin I et XIV. Or ces quatre couples s’additionnent pour donner à chaque fois le nombre 15 (4 + 11, 3 + 12, 2 + 13 et 1 + 14). Il y a au moins deux séries d’implications qui peuvent en être tirées. La première est que dans le Tarot, l’arcane XV est « Le Diable ». On peut alors remarquer que sur l’autel de l’église se trouve une « gloire » (habituellement dissimulée derrière un grand crucifix qu’il faut déplacer pour l’occasion) sur laquelle on peut voir, autour du triangle de l’oeil d’Horus (Oudjat), trois 6. (Et du reste, le nombre 15 se décompose en 1 + 5 = 6.)

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Revenons à l’Assomption. Raymond Abellio, dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965), a donné une description aussi efficace et rigoureuse que possible du processus d’éveil de conscience (la prise de conscience de la conscience). De manière générale, expliquait-il, toute perception est interrogative (« tout éveil est interrogation devant l’énigme du monde ») — et cette interrogation exprime le scandale de l’écart immédiat et apparent (l’apparente séparation, opposition et contradiction de toute dualité) entre la conscience et (ce qu’elle prend pour) son objet. L’incohérence, l’absurdité de l’apparence immédiate sont ce scandale constitutif et germinatif de soi — de la conscience de soi (autoréflexive). La prise de conscience — c’est là un événement initial en fait et initiatique en puissance — est à la fois éveil et dédication instantanée à ce scandale de l’apparence immédiate : la conscience perçoit (et s’éveille à) ce scandale et se dédie aussitôt à sa résolution, sa compréhension, sa transmutation. A l’origine « scandale » signifie « piège », « obstacle » : or c’est l’un des sens de Satan dans la tradition hébraïque — « l’obstacle que Dieu se fait à Lui-même » : on a donc là l’épreuve inaugurale et baptismale (par le feu) de la conscience éveillée (et dédiée) à elle-même et vouée à se transcender sans fin, dans une respiration verticale d’Incarnation-Assomption toujours accrue et affinée (amplifiée et intensifiée, disait Abellio). A ce point de vue, l’Incarnation est bien la descente de l’Esprit dans la matière, et l’Assomption, « l’enlèvement au ciel » de la matière par l’Esprit.

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Plaque en marbre rouge de Caunes-Minervois, posée sur l’autel et gravée de cinq croix templières. Celle du centre est un point à « connecter ».

Il est alors utile de signaler que l’église de Bugarach recèle un parcours énergétique et alchimique en sept points. Le premier (cinq mètres environs après l’entrée) et le quatrième (dans le choeur, à la verticale de la clé de voûte) sont des points de connexion verticale et d’alignement Ciel-Terre — c’est-à-dire d’activation de la respiration Incarnation-Assomption. Le deuxième, devant la statue de Roch (qui était alchimiste et médecin), est dévolu à la guérison. Le troisième, devant les statues de Notre-Dame de La Salette et de Germaine de Pibrac, est un point d’activation Yin. Le cinquième, situé en vis-à-vis, devant les statues de Jeanne d’Arc, d’Anne et de Marie, est un point d’activation Yang (où s’invoquent l’ardeur et la fougue martiales et justicières de Jeanne). Le sixième, en vis-à-vis de Roch, se trouve devant la statue d’Antoine de Padoue, personnage qui est dédié aux objets perdus, c’est-à-dire à la « Parole perdue », soit la connaissance : on y invoque donc la connaissance des vérités perdues et oubliées. Le septième, enfin, se situe devant le fameux vitrail à la « Roue de Fortune » (arcane X du Tarot), en-dessous duquel il s’agit de se livrer à un protocole destiné à nous mettre en phase avec nos aspirations profondes (nous mettre en mesure d’exaucer nos souhaits). 

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La seconde série d’implications que l’on peut tirer de cette récurrence du nombre 15, est évoquée par Magali Cazottes — dans cet entretien sur le saint Graal où elle rappelle que c’est à l’âge de 15 ans que Lancelot sort de sa forêt (où il a été élevé par Viviane à l’écart du monde) pour se lancer dans sa quête, et que c’est à l’âge de 15 ans également que le roi Arthur a ôté Excalibur de son enclume. La dimension initiale et inaugurale du nombre 15 est donc ici aussi privilégiée. 

La référence au Diable dans l’église de Bugarach est évidemment cohérente avec le chambard médiatique sur le « refuge » de la « fin du monde » du 21 décembre 2012. C’est cohérent également avec l’Apocalypse, à laquelle on trouve aussi une référence dans l’église, au fond du choeur, avec deux sculptures de l’Agneau de Dieu, sacrifié sur le « Livre aux sept Sceaux » qui est mentionné, quant à lui, dans l’Apocalypse de Jean.

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De fait, « Apocalypse » veut dire « Révélation », et celle-ci correspond à l’Œuvre au noir alchimique, au cours duquel on va à la rencontre du Diable et de ses propres ténèbres intérieures (tandis que la Rédemption correspond à l’Œuvre au blanc, et la Résurrection à l’Œuvre au rouge). Cela suggère donc — c’est un euphémisme — un lien encore inexpliqué entre cet endroit et la période apocalyptique dans laquelle nous sommes déjà bien engagés. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant. 

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Les Cathares, les Wisigoths et Rennes-le-Château

Le 2 août dernier, Jean-Michel Pous m’a invité à prendre la parole à ses côtés lors de sa conférence à propos des cathares, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Si je ne partage pas sa propension à réduire les cathares à de simples « chrétiens ariens » — au risque d’ignorer le caractère essentiellement gnostique de leur doctrine et de leur démarche —, je souscris tout à fait, en revanche, à la lecture historique innovante et revigorante qu’il propose de la croisade contre les Albigeois. Manière aussi d’affirmer au passage le caractère foncièrement cathare du mystère de Rennes-le-Château. 

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Avec Kris Darquis, animatrice de « La Gazette de Rennes-le-Château », et Jean-Michel, le 2 août 2017, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Photo : Arpaix.

Jean-Michel Pous, en effet, en bon connaisseur du mystère de Rennes-le-Château, a perçu avec une imparable acuité l’enjeu crucial qu’ont toujours constitué, pour l’église romaine (et la hiérarchie noire qui gouverne ce monde pour quelques années encore), les vestiges et reliques entreposés dans les Corbières cathares — plus précisément le pays de Razès, c’est-à-dire le Rhedensis, ancien territoire de Rennes-le-Château (l’ancienne Rhedae, en laquelle il reconnaît « la capitale spirituelle des Wisigoths »). Ainsi peut-il expliquer l’expansion militaire et politique des Francs de Clovis, — jusqu’à la bataille de Vouillé en 507 dans laquelle périt le roi wisigoth Alaric II —, par la volonté de Rome de prendre le contrôle du Razès afin de s’emparer de ses fabuleux trésors. Même chose avec la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle, au-delà même de l’habituel projet génocidaire et totalitaire de l’église catholique — qui s’acharna à exterminer les desposynes occitans. De fait, comme le montrent les données généalogiques assemblées par Arpaix Perelha, les principales familles cathares (Foix, Trencavel, Lordat, Rabat, Aniort, Hautpoul, Blanchefort, Péreille, etc.) étaient de « sang réal », membres de, ou apparentées à la lignée davidique issue de Jésus-Christ et Marie-Madeleine. Il s’est donc agi aussi, pour le Vatican, de s’assurer la possession et le contrôle des antiques vestiges et reliques sacrées qui dorment encore dans les sous-sols du Razès. Sur ce point, comme l’a aussi souligné Jean-Michel, les Romains ont échoué : les Cathares, aidés par les Templiers, ont su préserver, avant de le transmettre, le secret des trésors enfouis dont ils étaient dépositaires.

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Albédun, dit Le Bézu

Jean-Michel Pous avance aussi l’audacieuse et pertinente proposition voulant que, dans les chroniques médiévales, les Albigeois ne soient pas les gens d’Albi (ville qui, de fait, n’avait rien de plus cathare qu’une autre, et qui fournit au contraire de nombreux contingents aux armées franco-romaines) mais les gens d’Albédun, c’est-à-dire l’étonnante forteresse qu’on appela ensuite Le Bézu, perchée sur une ligne de crête particulièrement étroite à 832 m d’altitude entre le mont Bugarach, le mont Cardou et Rennes-le-Château. (Voir aussi cette excellente présentation.) Tout laisse à penser, en effet, que Le Bézu fut un site cathare bien plutôt que templier (comme cela est un peu trop vite affirmé), répondant à une fonction cultuelle bien plutôt que militaire (à l’instar de la plus emblématique forteresse cathare, Montségur  — et Guilhabert de Castres, du reste, séjourna au Bézu avant de rejoindre Montségur peu avant le siège de 1243-1244).

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A l’appui de cette idée — Albédun et non Albi comme origine du nom d’ « Albigeois » —, deux solides arguments. D’abord, la localisation du site, au coeur de ce prodigieux sanctuaire à ciel ouvert que constitue le secteur de Bugarach et des deux Rennes. Les alentours d’Albédun présentent en outre plusieurs sources (captées ou non) et les entrées d’anciennes mines (notamment la Jacotte) ; le château d’Albédun verrouille aussi les vallons du Casserats et de la Blanque ; on note enfin la présence d’une énorme ruine à proximité immédiate d’Albédun, dans le prolongement de la crête de la Falconnière (ruine qui évoque fort l’une de ces douze fameuses bergeries fortifiées dont Jean-Michel a eu l’occasion de souligner le rôle). Autant d’indices accréditant l’importance de ce site dans la surveillance des voies d’accès aux souterrains légendaires du Razès.

Ensuite, deuxième argument factuel : la venue immédiate, dès 1210 (et après le carnage de Béziers l’été précédent), des troupes de Simon de Montfort. C’est la chute de la forteresse de Termes qui entraîna la reddition d’Albédun, à un moment où les Français détruisent aussi le château de Coustaussa, juste en face de Rennes-le-Château. (C’est de 1210 également que date la prise d’Arques, site confié en 1231 à un lieutenant de Montfort, Pierre de Voisins, qui y dressa l’imposant donjon destiné à surveiller l’entrée de la gorge de Bézis, autre ’’point chaud’’ et haut-lieu du mystère de Rennes-le-Château.) Quand on connaît l’intelligence et l’efficacité tactiques de Simon de Montfort, cela incite fort à penser en effet, — ainsi que l’affirme Jean-Michel Pous —, que les trésors du Razès importaient bien davantage aux Romains que le salut des âmes et la restauration morale d’un clergé corrompu et déliquescent…

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Le mont Bugarach vu depuis Le Bézu.

Une dernière précision s’impose. Je conteste, chez Jean-Michel, sa façon d’identifier les cathares à des ariens — disciples d’Arius (256-336), un docteur chrétien qui avait tant d’influence que Rome dut mobiliser le concile de Nicée en 325 pour lui barrer la route. De fait il y a loin de la doctrine d’Arius à celle des cathares : son principal désaccord avec les catholiques résidait dans la distinction du Père (Dieu) et du Fils (Jésus-Christ), là où les catholiques soutenaient que Père et Fils étaient égaux.

(« Il fait remarquer avec force, rapporte José Dupré dans Cathares en chemin, que, si le Fils n’est pas créé — selon la théologie de l’Eglise — il est engendré par le Père, auquel il demeure donc subordonné. Par ailleurs, le Verbe, autre nom du Fils, est déjà de l’ordre de la manifestation, c’est-à-dire d’un niveau moins absolu que le Père. Autrement dit : Jésus-Christ ne saurait être Dieu… » L’arianisme, ajoute Dupré, « accède au patriarcat de Constantinople et domine l’Eglise de 340 à 380 ; il deviendra la religion acceptée, simple et sans apparat, avec le baptême de l’esprit par imposition des mains [le consolament], de nombreux peuples comme les Wisigoths du Languedoc jusqu’à la fin du VI° siècle, et les Lombards jusqu’en 680 ». Nul hasard si la Lombardie fut par la suite un fief cathare, jusqu’au monstrueux bûcher de Vérone en 1278 où 166 personnes furent brûlées vives.)

La stupidité catholique n’est certes plus à démontrer, mais la gnose cathare est autrement vaste que cette seule nuance (bien que déjà considérable en tant que telle, et dont on n’a pas fini de tirer les implications). Je l’ai développé dans mon livre : les cathares étaient les héritiers indirects de Zoroastre, de la pensée grecque (Pythagore, Socrate, Platon) et de l’Hermétisme, et les héritiers directs de Manès qui avait synthétisé le tout en y intégrant l’enseignement de Jésus-Christ. Les cathares, dûment gnostiques, ne sauraient donc être assimilés à des ariens.

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Disons seulement que l’insistance — selon moi, abusive et intenable — de Jean-Michel Pous à assimiler cathares et ariens a du moins pour mérite de signifier combien les chrétiens d’Occitanie, de la chute de l’Empire romain jusqu’au Moyen Âge, n’avaient quoi qu’il en soit rigoureusement rien de catholique. Voilà pour le plan doctrinal, intellectuel et philosophique ; car au plan historique et généalogique, en revanche, il est bien possible que Jean-Michel ait raison quand il avance par exemple que la famille d’Hautpoul descend des hommes de confiance à qui le Wisigoth Athaulf avait confié à partir de 413 la surveillance des marches de son royaume face aux Francs, sur la montagne Noire, « au-dessus de l’actuelle ville d’Aussillon, dans le Tarn » (Petite encyclopédie de Rennes-les-Bains et Rennes-le-Château, p. 35). Car si elle n’est guère prouvable, cette hypothèse n’en a pas moins l’imparable avantage d’apporter plus de réponses qu’elle ne soulève de nouvelles questions. Du reste la filiation entre les Wisigoths et les Cathares, en toute rigueur, a bien plus de cohérence au titre géopolitique ou géostratégique de la surveillance et de la ’’gestion’’ des trésors cachés dans le Razès, qu’au point de vue doctrinal et intellectuel. (Sans oublier que dès la fin du VIe siècle, l’arianisme wisigothique avait cessé d’exister, au moins officiellement : le roi Récarède se convertit au catholicisme en 589.) C’est surtout sur le plan juridique que la souplesse et la tolérance des Wisigoths préparèrent clairement le terrain à la florissante civilisation occitane du Moyen Âge, avec son art de vivre à base de paratge et de convivialité : là se signe à l’évidence l’héritage arien de l’Occitanie cathare. Renée-Paule Guillot, dans son magnifique Défi cathare (1975), l’avait bien compris, en évoquant ainsi ces rois wisigoths en avance sur leur temps : « Rois somptueux, mais rois bourgeois et démocrates avant l’heure. Théodoric II, Euric reçoivent et écoutent attentivement les députations des corps de métiers. Imitant les démagogues romains, ils accordent aux artisans libertés et franchises, et avec une étonnante souplesse, ils adaptent le code romain trop rigide à leur gré, au droit coutumier local. Ce qui donnera naissance, en 480, au code d’Euric, rédigé sous la dictée de leurs juristes. Le Languedoc futur devra à ces princes une ouverture d’esprit que la France du Nord ne connaîtra pas avant bien longtemps ; et une société souriante, dénuée de sectarisme, au sein de laquelle les hiérarchies se côtoieront et s’interpénètreront sans amertume ni lutte de classes. » « Des siècles à l’avance, ajoutait Mme Guillot, se profile ainsi la fameuse loi de Paradge, qui, dévalorisant, dans une certaine mesure, le titre et la naissance, accordera la primauté à la valeur de l’homme. » C’était donc déjà une manière anticipée, une préfiguration de la méritocratie républicaine que les Cathares devaient si bien incarner quelques siècles plus tard.

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L’insistance de J.-M. Pous sur l’arianisme des Wisigoths joue certes un rôle nécessaire et salutaire de réhabilitation historique, — tant il est vrai que cette période charnière de l’histoire de France (à la jonction de l’Empire romain et du Moyen Âge) a été censurée autant que possible par le pouvoir catholique. Peu d’auteurs l’ont signalé : « Dans nos pays occitans, particulièrement en Catalogne et dans les pays voisins, il convient de rappeler le rôle éminent des Wisigoths qui peuplèrent le pays en profondeur et qui, s’unissant à la population gallo-romaine, furent les principaux continuateurs de la civilisation antique et les créateurs d’une nouvelle civilisation originale, surtout apparente en Espagne, mais qui, bientôt détruite par l’invasion musulmane, se continuera dans les régions refuge d’Asturie et de Catalogne et aussi dans l’empire carolingien où de nombreux architectes furent des Wisigoths. Ces vérités ont été étouffées comme si on reprochait encore aux Wisigoths d’avoir été ariens et on a souvent dissimulé ce qui subsiste de créations wisigothiques sous le terme vague de ’’préromanes’’. » (René Quehen, La Seigneurie de Peyrepertuse, 1975.) Il est vrai, également, que le catharisme a aussi fleuri au nord de la Loire, en Flandre, Champagne, Bourgogne et Rhénanie — pays de tradition arienne (puisque que Burgondes ou Ostrognoths étaient ariens eux aussi). Mais en plus de l’héritage wisigothique et arien de l’Occitanie médiévale, cependant, on doit enfin considérer que les cathares, — de manière cette fois non seulement généalogique mais proprement ethnique (c’est-à-dire mentale et culturelle) —, descendaient aussi des Celtes. La langue occitane, de même que la toponymie, permettent de s’en rendre compte : le substrat populaire et culturel, dans lequel se sont implantés puis fondus les Wisigoths, était gaulois et l’est resté. Une filiation celtique par ailleurs corroborée, entre autres et en particulier, par un Maurice Magre dans sa très belle Clef des choses cachées (1935). Si l’arianisme des Wisigoths, en préservant la mentalité populaire des dogmes ineptes et délétères imposés par l’église romaine, a bien préparé le terrain à la prodigieuse efflorescence cathare des Xe et XIe siècles, c’est aussi parce que ce terrain y était déjà propice. Et ce terrain était celtique.

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Addendum du 16 janvier 2018 : Lorsque j’ai publié ce texte, en août dernier, j’ai omis de mentionner les recherches généalogiques d’Arpaix Perelha, grâce auxquelles j’avais mis le doigt sur la notion de « sang réal » et le fait que nombre de familles cathares pouvaient y être rattachées. Cette erreur est rectifiée dans la mise à jour publiée aujourd’hui. Je lui présente donc mes excuses et lui demande de bien vouloir me pardonner cette négligence. J’ai manqué de respect à une chercheuse — émérite et à la pointe de son sujet qui plus est — en oubliant de dire à quel point ses trouvailles m’avaient aidé dans ma propre recherche. Cela ne se produira plus.

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Rennes-le-Château, un soir d’été

Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et — dans une version plus longue — à Nag Hammadi en 1945. Il ne sera publié en français qu’en 2007 (chez Gallimard) et 2012 (au Septénaire). Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner plus tard comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette cléricature, minorité privilégiée de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…) 

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Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et corruptrice du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués (et grassement rémunérés), et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « Je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège ! Le pharisien Arimane se pose ainsi en précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule catholique et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, en germe et en filigrane, l’Inquisition, le NKVD et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». La tendance ahrimanienne est « de mépriser la poésie et les produits de l’imagination, de voir partout des mécanismes, de devenir un pédant aride et solennel… », « un pédant aride et dogmatique qui soupèse tout froidement, qui schématise, qui classifie et qui numérote tout ! » On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique — une tendance Yang hypertrophiée —, éminemment moderne, à l’œuvre dans le rationalisme et le matérialisme, la prédation et la rapacité capitalistes, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent ce monde et les peuples depuis toujours. Voilà les tendances que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour combien de temps encore ?

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Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit Jésus-Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage » (René Nelli, Les Cathares). Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel », en ayant garde de sombrer pour autant dans l’aridité morale et la sclérose mentale ahrimaniennes). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

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Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à dissimuler — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique. Un critère : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » (Conscience de « l’interdépendance universelle » équivalente à la « conscience de l’unité ».) C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse ». Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

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Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » : la Sophia des gnostiques.

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Cette figure du Baphomet s’est trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine par les Templiers. Le mot « Baphomet » dériverait du persan Manuhmed. Dans l’interrogatoire des Templiers de Florence figure cette phrase : « Adoretis istud capud, quia vester deus est et vester Magumeth » : Adorez cette tête parce qu’elle est votre dieu et votre Magumeth. Or cette tête incarne en quelque sorte l’Esprit soi-même, la Sophia des gnostiques. D’après Déodat Roché (dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers », Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), « Manvahmed ou Manuhmed […] signifie ’’lumière de la sagesse’’, Noûs, l’Esprit, en iranien ». Manuhmed, Noûs, l’Esprit, la Sagesse : c’est Sophia, archétype féminin correspondant à l’Œuvre au rouge (après Lilith au noir et Eve au blanc). Un hymne manichéen lui prête ces paroles : « Allons ! âme, ne crains rien ! Je suis ta Manuhmed, ta caution, ton sceau. Et je suis ta lumière, le flambeau primordial, la grande Manuhmed, la caution parfaite ». Déodat Roché propose aussi de voir dans ce nom « la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie, qui ont aussi un sens gnostique et alchimique.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme l’évoque Raymond Abellio dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), s’appliquent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. Par exemple, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui est aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. » Les trois gunas résument l’Œuvre alchimique — la descente au Noir, l’expansion (latérale) au Blanc et l’ascension au Rouge — de même que le symbolisme de la croix, l’essentiel résidant dans l’interaction entre les trois forces et leur intensification réciproque, laquelle traduit et active à la fois la force initiale et terminale, le principe inclus au centre de la croix, « point zéro » (Alpha et Oméga) par lequel s’engouffre et déferle Sophia, l’Esprit, quand nous lui avons enfin préparé le terrain de manière adéquate.

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Unité, liberté, créativité

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Galamus, à l’entrée de l’ermitage

Au 20e siècle, Déodat Roché d’abord, Raymond Abellio ensuite, furent parmi les rares à avoir compris l’enjeu ésotérique et eschatologique de l’épopée christique et gnostique des Albigeois médiévaux. Un enjeu qui s’inscrit dans notre contexte de fin de cycle, sur fond d’Apocalypse et d’ « éveil collectif » d’une partie de l’humanité (de la façon évoquée par un Gregg Braden dans L’Eveil au point zéro en 1994, par exemple).

Voici pour Déodat Roché « le sens du devenir de l’humanité » : « la formation d’êtres créateurs qui soient vraiment libres 1 ». Des chrétiens « adultes », qui ont transcendé l’Ancienne Alliance au moyen de la Nouvelle, dans laquelle le Dieu créateur et transcendant n’est plus extérieur ou étranger à l’humanité, mais en elle. Des gens chez qui souffle l’Esprit et qui sont ressuscités à eux-mêmes. (La « seconde naissance » chez Abellio.) Des êtres créateurs et libres, qui ont transcendé l’illusion du libre-arbitre, et qui, prenant conscience de la conscience — et se trouvant eux-mêmes (com)pris par la conscience, c’est-à-dire adombrés par l’Esprit et baptisés par le feu —, entrent dans la vraie liberté, liberté qui se caractérise en effet par la créativité. Être libre, c’est créer ; et en créant, on se libère.

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Autre exemple avec Henri Le Saux, un catholique à peu près évolué, qui l’avait compris aussi et formulé à sa manière : « Église et religion sont liées à l’ère néolithique qui s’achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l’homme à la totale prise en main de lui-même ». C’est la même chose : cette prise en main des individus par eux-mêmes, cette prise de responsabilité, cet accès à l’autonomie et à la souveraineté individuelles, c’est l’entrée de l’humanité dans l’âge adulte, après la période infantile marquée par l’Ancien Testament et sa morale patriarcale, et la période ’’adolescente’’ — si l’on ose dire — marquée par le Nouveau Testament et sa morale à tendance individualiste (liée à la nécessaire affirmation de soi des individus, avant de tendre à ce processus gnostique que C.G. Jung avait appelé l’ « individuation »). Un individualisme qui a caractérisé la période moderne ayant débouché sur la pensée du Droit naturel et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ; des droits qui, à bien y regarder, ne deviennent effectifs et accomplis que par et dans l’accession des individus à un certain niveau de conscience et de maturité, ainsi que Roché ou Le Saux nous le disaient à leur manière.

« Telle est au fond la mission historique de l’ésotérisme, expliquait de son côté Abellio : comprendre le message par la prise de conscience de son processus d’élucidation et disparaître en tant que tel dans cette prise de conscience. C’est d’ailleurs le propre de la conscience transcendantale de prendre pour ’’contenu’’ de conscience la conscience elle-même, et cela dans un acte à la fois originaire et terminal qui est, par surcroît, recréateur du monde. L’ésotérisme n’est à la fois une doctrine et une praxis que parce qu’il se confond avec cet acte lui-même, acte de conscience ou plutôt de conscience de conscience, et que le monde dit ’’extérieur’’, loin d’en être évacué, s’y trouve au contraire intériorisé, restitué à l’intersubjectivité absolue et transfiguré. 2 » Façon d’accéder à la modalité unifiée de l’existence, intégrant et sublimant toute dualité, existence à la fois unie et dédiée à l’Esprit, fondue et fondée dans l’instant et l’instinct créateurs et libérateurs que nous avons vocation à réaliser.

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1 Déodat Roché, « Les Cathares et les platoniciens de l’Ecole de Chartres », Etudes manichéennes et cathares, Editions des Cahiers d’Etudes cathares, Arques 1952, p. 263.

2 Raymond Abellio, La Fin de l’ésotérisme, Presses du Châtelet, Paris 2014, p. 40 (1ère éd. Flammarion 1973).

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Tentation de vie et tentation de mort

Dans La Glose du Pater (in René Nelli, Ecritures cathares, rééd. Le Rocher 2011, pp. 314-317), le passage sur la tentation et les épreuves, est d’évidente et ardente inspiration gnostique. C’est une invitation expresse à découvrir soi-même la réalité des deux principes.

« Quand ce peuple aura passé l’épreuve des tentations, qu’il puisse recevoir la couronne de vie » ; « Et il faut savoir que la double tentation qui advient au peuple de Dieu, c’est-à-dire la tentation de Dieu et la tentation du diable, leur advient pour deux raisons : la tentation de Dieu, pour la vie, la tentation du diable, pour la mort. »

Bien et mal, haut et bas, etc. Ce qui élève et ce qui abaisse, ce qui éclaire et ce qui obscurcit. La gnose : choisis ton camp, camarade. (« Le Grand événement du Choix » chez Zarathoustra.)

« Ils sont éprouvés sur de petites choses et de grandes leur seront bien préparées ; car Dieu les a tentés et les a trouvés dignes de Lui » (Livre de la Sagesse). Jacques : « Bienheureux l’homme qui souffre la tentation. » Paradoxe apparent dialectique gnostique. « Parce qu’il souffrit d’être tenté, il est capable d’aider ceux qui sont tentés » (Paul).

Et de leur dire que dans la vie, comme a dit le Bouddha, « il y a deux erreurs à éviter : la première, c’est ne pas y aller, et la seconde, c’est ne pas y aller à fond ».

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Sept cents ans plus tard, qui a peur des cathares ?

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Quéribus, ultime fief de la résistance cathare, défendu par Chabert de Barbaira. Sa chute, en 1255, a été causée par la trahison du seigneur de Padern, un village voisin.

Que nous ont transmis les cathares ? Les moyens de transcender le chaos et la souffrance de ce monde. Ils suivaient une voie de libération pour laquelle l’église de Rome s’est sentie obligée de les exterminer (et de salir leur mémoire, siècle après siècle). Mais envers et contre toutes les horreurs perpétrées par les papes romains et les rois français, les cathares nous ont donné rendez-vous : « Au cap des sept cents ans, le laurier reverdira ».

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Une guerre totale et un génocide, ça laisse des traces. Surtout si l’on n’en parle pas. (Ces traces sont pires encore si l’on n’en parle pas…) Notre mémoire collective — la mémoire collective française en général et occitane en particulier — porte cette plaie (une plaie qui demeure encore « sans cicatrice », disait Abellio). Il est temps de guérir cette blessure.

Cela implique d’affronter la réalité historique du génocide cathare. — De 1209, avec le massacre des 20 000 habitants de Béziers, à 1328, quand la soldatesque royale emmure les quelque 500 cathares réfugiés dans la grotte de Lombrives. Bilan, estimation haute : un million de morts. Pour l’époque, c’est astronomique. — L’église de Rome a décidé, planifié et exécuté ce génocide — le pape Innocent 3, en particulier, y consacrant des trésors de perfidie et de duplicité (en bonne logique yahvique). Dès le début des années 1180, sa décision est prise. Il confiera le sale boulot (les opérations militaires et policières) à une troupe de mercenaires (venus de France, Picardie, Champagne, Flandre, Allemagne…) sous les ordres d’un chef de guerre, Simon de Montfort, vétéran de la quatrième Croisade (lors de laquelle sa cruauté fut déjà remarquée) et tacticien accompli (sa victoire de Muret en 1213 en témoignera), croyant primaire, dûment fanatisé par les agents du pape. Des effectifs de 30 000 hommes, à qui les psychopathes catholiques — cisterciens en tête — ont bien expliqué qu’ils pourraient se lâcher de bon coeur et laisser libre cours à leur bestialité (leurs saloperies étant absoutes d’avance), car au final, n’est-ce pas, c’était pour Dieu… « Dieu le veut » et « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

(C’est qui ce Dieu, au fait ?)

De son côté, le roi de France, Philippe Auguste, n’est pas exactement un pote du pape. (Il a déjà eu l’occasion de mettre au pas le clergé français en le menaçant de lui confisquer ses biens temporels…) Harcelé par Innocent 3 pour prendre la tête de cette furie, il n’a autorisé que trois de ses féodaux à suivre les Cisterciens pour aller massacrer les Occitans : le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol, qui feront demi-tour après quelques mois, écoeurés par l’ignominie de cette campagne de pur terrorisme et de massacres innommables, en terre chrétienne et chez un seigneur, le comte de Toulouse, qui est l’un des plus prestigieux et respectés de toute la Chrétienté. Mais Philippe Auguste, en bon Capétien, se doutait bien que cette opération romaine lui profiterait tôt ou tard. De fait, la maison de France a tout fait, y compris (et surtout) le pire, pour s’accaparer au passage (traité de Meaux, 1229) le territoire de la florissante Occitanie (une société à l’avant-garde de son époque et à laquelle succéda la société italienne de la Renaissance, dans un pays, la Lombardie, qui était un fief arien avant de devenir un fief cathare et qui accueillit en outre de nombreux réfugiés occitans…). La manière sordide dont Blanche de Castille et son fils Louis 9 (dit « saint Louis ») ont extorqué ses états à Raymond de Toulouse est assez peu mentionnée dans les livres d’histoire : en guise de subtilités diplomatiques, le sénéchal Humbert de Beaujeu avait ravagé le Languedoc — en application de la stratégie yahvique du terrorisme — par la ’’terre brûlée’’ à coups de commandos massacrant le bétail, arrachant les vignes, empoisonnant les puits, brûlant les récoltes et les greniers à blé, terrorisant et affamant la population au point que Raymond de Saint-Gilles s’en trouvât réduit à accepter l’infamant traité de Meaux-Paris, véritable négation du code d’honneur féodal, et qui consterna tout le monde à l’époque. La violence, la fourberie et la cruauté poussées à ce point-là, même Hitler ou Staline n’en donneront pas de pire exemple.

Louis 8, père de ’’saint’’ Louis, s’était pour sa part distingué, dix ans plus tôt, en ordonnant le massacre des 7 000 habitants de Marmande (que la page de Wikipédia sur la ’’croisade contre les Albigeois’’ ne prend pas la peine d’évoquer, au contraire du site Hérodote dans cet article.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le terrorisme d’Etat — ce que Naomi Klein a pu décrire comme la « stratégie du choc » : frapper les esprits et soumettre les consciences par l’usage outrancier de la violence et de la souffrance (véritable signature satanique). Et toujours au nom de Yahvé, donc, le Dieu de l’Ancien Testament, c’est-à-dire celui que les Sumériens appelaient le Shatam, et que Jésus-Christ désigna comme le « prince de ce monde » et le « père du mensonge ». 

Quant à l’extermination des cathares, Rome a inventé pour cela (en 1233) une milice dédiée, l’Inquisition : une institution terroriste — c’était déjà la Gestapo, comme quelques historiens commencent à s’en apercevoir — fondée sur la délation, la torture (’’officialisée’’ par le pape en 1252) et l’élimination systématiques. Autant d’évidences historiques, quasiment absentes des livres d’histoire. En psychologie, on appelle ça un déni et un refoulé : en général, cela finit par entraîner la névrose ou la psychose. Ou les deux.

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Les Cathares 700 ans plus tard a été fini d’écrire le 16 octobre 2016, le jour où Jean-Marc Eychenne, évêque de Pamiers, Mirepoix et Couserans, venait à Montségur pour s’incliner devant le génocide commis par son église il y a sept siècles. Ce fut hélas un grand moment d’hypocrisie pharisienne et d’incohérence historique : Eychenne a demandé « pardon à Dieu » pour les horreurs commises par les catholiques sur les cathares. Ce qui n’a aucun sens, puisque les catholiques ont exterminé les cathares au nom de Dieu.

Comme l’avait remarqué Yves Maris, l’ancien maire de Roquefixade (dans sa belle Résurgence cathare, p. 27), « si l’église romaine avait demandé à être pardonnée pour un si grand massacre, sa requête n’eût été recevable qu’accompagnée d’une dissolution de l’ordre des frères prêcheurs », c’est-à-dire les dominicains, qui, aujourd’hui encore, assument leur sacerdoce névrotique en disant — j’en ai eu trois fois le témoignage — qu’ils ont bien fait d’exterminer les cathares puisque sinon, l’église romaine aurait disparu, et que s’il fallait recommencer, ils le feraient. Est-il logique, de nos jours encore (et dans un pays soi-disant laïc), de voir un panneau annonçant, au bord de la route, les « lieux saints dominicains » (sic !) du monastère de Prouille, alors que ces gens-là continuent à macérer, sept siècles plus tard, dans la même psychose inquisitrice, totalitaire et génocidaire ?

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La République persiste donc à honorer la mémoire d’un tortionnaire et d’un assassin. On a les références que l’on peut !
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Dominique de Guzman se flagellant avec une chaîne en fer (tableau d’Alonso Florin, 1621). A chacun ses critères de sainteté !

 

 

 

 

 

 

 

En outre, c’est aux descendants et aux successeurs des Cathares qu’il fallait s’adresser : une contrition crédible et recevable aurait plutôt consisté à reconnaître tout ce que l’église romaine a dit et a fait contre les cathares et pourquoi elle l’a fait… Autant rêver : pour l’église romaine, dire la vérité — à savoir qu’elle a exterminé les cathares parce qu’ils la menaçaient tout simplement de ruine — cela reviendrait à reconnaître les mensonges sur lesquels elle repose depuis son origine, et donc à signer son arrêt de mort. « Si l’église romaine veut demander pardon de ses fautes, — notait José Dupré (Cathares en chemin, p. 154) —, elle doit d’abord reconnaître qu’elle les a commises, parce qu’elle se prétendait d’origine et d’inspiration divines, alors qu’elle n’était qu’une secte triomphante selon les lois brutales de ce monde. Si elle s’est trompée, et a trompé l’humanité aussi lourdement, c’est qu’elle n’est pas d’inspiration divine, mais s’est imposée par une imposture bimillénaire. La seule manière de demander pardon, dans ce cas, est de se dissoudre, comme toute organisation mensongère ». On peut rêver ! On ne lui en demande pas tant… On ne lui demande rien du tout, d’ailleurs. Eychenne, ce jour-là, a poussé l’incohérence jusqu’à arborer un tau, la croix utilisée par les Franciscains : pourquoi n’en a-t-il donc pas profité pour rappeler que son église a aussi brûlé vifs de nombreux franciscains pour avoir accueilli et abrité des cathares parmi eux ? Mais en est-il seulement au courant ? (C’est à se demander ce qu’ils apprennent au séminaire…) Sinistre farce, en vérité, que cette mascarade du 16 octobre 2016 à Montségur. Car les nobles intentions et la bonne foi des uns et des autres — et la sincérité de Jean-Marc Eychenne n’est évidemment pas à mettre en doute — ne peut pas faire oublier qu’une vraie demande de pardon des Romains aux Cathares est tout simplement utopique : cela serait magnifique et on a bien le droit d’en rêver, mais c’est cependant impossible. C’est une posture idéaliste à laquelle le Vatican a opposé son réalisme et son cynisme intrinsèques, en prenant bien soin d’ignorer la démarche de Jean-Marc Eychenne. Là aussi le message est clair : « rien à foutre ! » Et nouvelle preuve, s’il en fallait encore, que l’église de Rome, comme disaient les cathares, est bien « l’église de Satan ». Tic, tac : ça va faire un certain bordel quand le dôme de Saint-Pierre va s’effondrer en poussière — ou se transmuter en lumière.

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Avec ce livre, il s’agit surtout de montrer que les clés de la spiritualité cathare sont celles de la Tradition, celles de la Gnose, la « tradition primordiale » qui s’enracine aussi bien en Egypte (Thot-Hermès) et en Perse (Zoroastre) qu’en Grèce (Pythagore, Platon)… et chez les Celtes (les Grecs ayant reconnu qu’ils devaient toute leur sagesse aux druides).

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Chez Costes, à Montségur.

Déodat Roché (1877-1978), véritable maître de sagesse moderne (rompu aussi bien à la meilleure philosophie occidentale qu’à l’audacieuse « science spirituelle » de Rudolf Steiner), fut l’un des très rares, au 20e siècle, à l’avoir compris et affirmé. (Raison pour laquelle ses livres ne sont pas réédités !…) Raymond Abellio (1901-1986) en fut capable aussi, avec sa prodigieuse synthèse de gnose et de dialectique transcendantale présentée dans La Structure absolue (Gallimard, 1965) — et leurs expressions respectives de la gnose cathare sont aujourd’hui à leur tour à notre disposition. C’est cette synthèse que j’entame avec ce titre. A l’appui d’une pure et simple vérité : c’est que l’approche gnostique du bien et du mal, la dualité lumière-ténèbre à l’oeuvre en toute chose, ouvre à une compréhension de soi et du monde dont la nécessité n’a jamais été aussi urgente qu’à notre époque. De fait aujourd’hui, les causes ayant favorisé l’insurrection cathare, non seulement existent encore mais sont exacerbées : esclavage économique et social ; injustice flagrante et systématique (droit du plus fort et loi de la jungle) ; trahison, faillite, corruption et indécence généralisées des ’’élites’’ en place (gangrenées en particulier par une pédocriminalité endémique et de caractère explicitement satanique) ; exploitation et rentabilisation systématiques de la violence et de la souffrance humaines et animales — non seulement à travers les guerres mais aussi l’industrie de la ’’santé’’ ou l’industrie agro-alimentaire, en particulier… Notre monde, en pleine Apocalypse, est plus que jamais sous l’emprise de la stupidité, du mensonge et de l’ignorance, le tout au profit d’une poignée de fous furieux démiurgiques, banksters et mafieux sataniques s’évertuant à entraîner la Terre et l’humanité à leur suite dans le nihilisme, le chaos et la mort. L’ombre du Démiurge, — ce « dieu jaloux » auquel se réfèrent les premiers mots du credo catholique (« Je crois en un seul Dieu » : difficile d’être plus clair ! ) —, enserre ce monde plus que jamais. Le constat étant posé, une solution : la connaissance de soi. Si tu veux changer ce monde, disait Gandhi, change-toi toi-même. Et pour se changer, il s’agit d’abord de se connaître. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant !

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Les Cathares, « amis de Dieu » et de la vérité

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L’une des principales étapes du phénomène cathare — cette résurgence médiévale de la gnose — est la prédication de Bogomil, un maître bulgare, en Europe de l’ouest dans les années 930 à 950. Bogomil est un prénom slave signifiant « ami de Dieu », toujours en usage aujourd’hui. Et dans l’histoire de l’Europe chrétienne, comme l’a rappelé José Dupré, « de nombreux mouvements hétérodoxes se sont nommés ’’les amis de Dieu’’ », bien avant Bogomil et ses disciples — et aussi après eux.

Peu après 970 paraît un Traité de Cosmas le prêtre qui dénonce la prédication de Bogomil et le mouvement puissant qu’elle a entraîné. Car le peuple adhéra avec vigueur à son discours. Et dès le départ, ces gens se voient reprocher, par les clercs de l’Eglise (byzantine, mais moins stupide et brutale que la romaine), deux choses : « la croyance en la réincarnation des âmes humaines, et l’admission des femmes aux mêmes fonctions religieuses que les hommes 1 ». Voilà qui est clair ! Et c’est tout un programme : ces deux enjeux sont d’une importance décisive.

D’abord la réincarnation n’est en effet qu’une croyance : en fait elle n’existe pas… C’est de transmigration qu’il s’agit. Or les Cathares, en bons gnostiques, adhéraient à la doctrine de la transmigration des âmes, rejetée par l’Eglise romaine en 869 (quatrième concile de Constantinople 2). Ignorer cette doctrine — et imposer à sa place le dogme stupide d’une éternité d’enfer ou de paradis à l’issue de cette seule vie terrestre — revient en effet à empêcher l’individu de se connaître et de se libérer. L’individu se compose d’un corps, d’une âme (anima ou psyché) et d’un esprit (le mental, la raison, la rationalité). (« Esprit » s’entend ici au sens courant, celui de l’anglais mind, « intellect », « pensée » ou « faculté de penser » — du latin mens, « mesure », qui a donné « mental »  et « mesurer ».) Or l’âme individuelle — comme les druides l’avaient enseigné aux Grecs — est immortelle : la mort frappe le corps, non l’âme. Celle-ci mène son existence de vie en vie, sur Terre et ailleurs, d’état d’être en état d’être, le long d’une évolution qui ne peut donc pas se réduire aux conditions d’une seule vie humaine terrestre. Le principe de cette existence étant évidemment d’évoluer au fil des degrés de l’être, d’épreuve en épreuve, de palier en palier, selon la logique résumée chez les Orientaux par la doctrine du karma (mot qui veut dire « action »). Les cathares connaissaient cela — « L’âme passe d’un corps dans un autre jusqu’à ce qu’elle soit sauvée » (P. de Mazeroles devant l’Inquisition) —, et de même que leurs prédécesseurs gnostiques, ils furent aussi exterminés pour cette raison par l’église catholique. Le pouvoir religieux, en effet, a besoin que les individus restent ignorants de leur vraie nature et s’en tiennent au mensonge et à l’illusion d’une vie d’esclavage au prétexte d’accéder au « paradis » après la mort…

Le machisme judaïque et romain érigé en norme juridique et politique

Quant à la place des femmes auprès des hommes, elle est au moins aussi importante : les femmes assurent une qualité de compréhension et de communication dont l’homme a besoin pour se comprendre — et se libérer — lui-même 3. Pour un homme engagé en gnose (engagé dans la découverte et la compréhension de lui-même), elle est « la révélatrice des mystères 4 » : si l’on comprend « l’archétype féminin comme ’’capacité d’intercession’’ » entre l’extérieur et l’intérieur, instance de médiation entre l’humain et le divin, cela implique aussi — aux points de vue les plus concrets et immédiats — que la femme, par sa seule présence, puisse procurer à l’homme une dilection et une direction, une inspiration et une stimulation (une excitation, oui, aussi), une ampleur et une intensité de vie, de pensée et d’action indispensables à toute entreprise de spiritualité et de connaissance de soi. (C’est que, comme l’avait noté Paul Gauguin à la fin de sa vie, « les dieux d’autrefois se sont gardé un asile dans la mémoire des femmes ».) A tout point vue la fréquentation des femmes est donc vitale pour l’homme. La fréquentation mais aussi l’imitation : l’Alchimie par exemple se décrit comme « travail de femme et jeu d’enfant ». Au Moyen Âge, dans l’Occitanie cathare, l’amour courtois, le fin’amor des troubadours, exprimera la nécessité pour l’homme de tout, absolument tout mettre en œuvre pour l’amour de sa belle. (A noter aussi : le mot « hystérie », si mal connoté dans la mentalité moderne, dérive de hustera, « utérus », et « utérus » veut dire « matrice » qui a aussi le sens de « nourrice » : pour l’homme, la femme — y compris quand elle pète un plomb… — est donc bien source de vie et d’amour, de force et de courage — soit tout ce dont il a besoin pour aller vers, et au bout de lui-même, se connaître et s’accomplir.)

Le salut par les femmes !

Des siècles durant et dans toute l’Europe, alors que les cathares faisaient justice et honneur aux femmes, l’église et le clergé catholiques, de leur côté, cultivaient la misogynie viscérale issue de cette mentalité patriarcale et phallocrate qui caractérisa tant l’institution cléricale judaïque dont l’église catholique est issue (pharisiens et sadducéens que Jésus défia le front haut) que l’institution impériale romaine dans le moule de laquelle se coula si bien l’église naissante (avec l’appui décisif de Constantin et 313 comme année charnière).

La permanence et la violence de ce machisme institutionnel et systématique — combien de millions de femmes torturées et brûlées vives au prétexte de « sorcellerie » ? 5 — soulève au moins une question : de quoi ont-ils donc si peur ? La réponse n’exige guère de recourir à autre chose qu’à de simples et fermes principes de psychologie élémentaire : avoir peur des femmes, c’est avoir peur du féminin en soi-même.

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L’univers et le monde sont duaux : chaque chose est duale. C’est la polarité universelle, condition même de toute manifestation (passage de la virtualité à l’actualité, dans quelque domaine que ce soit). De même, l’espèce humaine : cette dualité s’exprime au travers d’une différenciation (physique et biologique) qui se prolonge dans une différence mentale de perception, d’appréciation et de compréhension entre les individus des deux sexes. Cela pourrait ne sembler qu’une lapalissade, pourtant les implications qui gisent là sont vastes : Tout le processus d’éveil et de libération, en quelque sorte, peut s’envisager dans le sens qu’il s’agit, pour l’individu engagé dans celui-ci, d’accéder à un mode féminin d’être, une manière féminine de penser, de parler et d’agir, la modalité féminine de la conscience. (« Travail de femme et jeu d’enfant ».) Manière et modalité qui résident au fond dans un état de disponibilité, de réceptivité, état intérieur que toutes les méthodes et techniques de purification et de méditation cherchent invariablement à rendre accessible. Par nature (et pour schématiser), cet état, latent chez les deux sexes, se manifeste de manière plus claire, simple et spontanée chez les femmes que chez les hommes. (Annick de Souzenelle en a offert une belle expression dans son étude sur Le Féminin de l’Être.)

Cette réalité s’est perpétuée jusqu’à nous à travers le symbolisme du Graal, objet qui, en tant que récipient (chaudron, vase ou coupe), invite à se focaliser sur sa fonction de réceptacle ainsi que de matrice. Comme réceptacle il est le creuset que va ensemencer l’Esprit, déposant le germe divin qui va permettre à l’homme de croître en puissance et en connaissance afin de réaliser sa vraie nature. Comme matrice, le Graal est alors la « corne d’abondance » (la « fontaine de jouvence »), profuse et inaltérable source de vie. Si on le prend pour image de l’être individuel, il s’agit de le vider d’abord (par la purification) pour qu’il puisse alors s’emplir, par la descente de l’Esprit, d’un tout autre contenu (dans la Cène c’est le vin comme sang du Christ, sang de lumière, c’est-à-dire sang purifié, métaphorique élixir de longue vie ou nectar d’immortalité, exprimant l’idée que « l’Amour est plus fort que la mort »).

« La femme est tout pour celui qui mérite le nom d’homme » (George Sand)

Jacqueline Kelen, dans L’Eternel masculin, résume bien la situation en constatant que « diverses attitudes masculines montrent un profond rejet du Féminin qui est, au fond, la véritable blessure de l’homme. Plus l’homme abaisse et renie la femme — en ses divers visages de mère, de sœur, d’amante, d’épouse —, et plus il aggrave sa propre blessure, son manque essentiel. » A l’inverse, pour l’homme en quête de (sa) complétude et de (la) plénitude, le « féminin de l’Être » est bien le trésor à découvrir, la récompense du héros qui a su aller au bout de lui-même pour accéder à l’au-delà de lui-même — retourner en lui et s’y retourner pour se découvrir et s’accomplir. « Caresse ou incendie, conclut Kelen, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l’entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. » A chacun d’aller en ce sens. L’enjeu : se rendre compte que la femme « n’a jamais cessé, même si elle l’ignore, d’être l’autel de la divinité » (Abellio). Les troubadours occitans, avec le fin amor de la poésie courtoise, ne diront pas grand-chose d’autre.

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On comprend mieux, dès lors, pourquoi les catholiques, en bons héritiers du paternalisme judaïque et romain, ont dégradé et opprimé les femmes avec une telle constance — et pourquoi ils ont rejeté et ignoré la doctrine expliquant comment l’âme peut se purifier et se délivrer de ses peines dans cette vie. Le rapport entre ces deux attitudes est saisissant : comme si la phallocratie, dans laquelle les femmes sont négligées et rejetées, impliquait aussi la négligence et le rejet de l’âme — comme si le rejet des femmes impliquait chez l’homme le rejet de son âme. L’église romaine, institution phallocrate et misogyne s’il en est, s’est signalée à la fois par la dévalorisation et l’oppression des femmes (sur les plans moral et social) et par une semblable dévalorisation et oppression de l’âme (sur les plans théologique et philosophique).

La vérité, c’est la vie

Le message du Christ est que nous pouvons vivre, non plus l’Enfer sur Terre mais enfin le Paradis sur Terre. Son ministère a consisté à délivrer les modes opératoires de cet avènement. Première clé, premier protocole : la « Règle de justice et de vérité ». Règle évangélique et gnostique appliquée par les cathares : ne pas tuer, ne pas mentir (en particulier à soi-même), ne pas (se) juger, ne pas médire (et en particulier ne pas médire de soi), ne pas prêter serment, vivre chaste et pauvre 6. Pour le croyant ordinaire, simple auditeur et fidèle de base, au champ et au village, dehors et à la maison, au travail et au repos, c’est ça la voie, l’Evangile : vivre la justice et la vérité. Dans les pensées, les paroles et les actes : être soi-même, droit et entier, juste et vrai. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit. Jésus-Christ était Maître de Rectitude. Les Cathares furent ses dignes disciples. Là est la raison de leur succès foudroyant et de leur profonde implantation sociale, de l’estime et l’admiration fidèles qu’ils ont suscitées chez les populations, des plus farouches et ombrageux seigneurs aux plus humbles paysans 7.

Et de la même manière que Jésus et ses potes — entendez le Christ et ses Apôtres — ils privilégiaient à ce titre la vie communautaire, mais dans le monde (dans les villes et les villages) et non à l’écart (comme les monastères et abbayes catholiques). Pour les cathares, la distinction entre clergé régulier (retranché du monde) et clergé séculier (investi dans le monde) n’a pas de sens ni de raison d’être. Certains auteurs modernes (comme Anne Brenon8) ont pu, à juste titre, souligner l’investissement des cathares dans la cité — leur implication sociale ou leur ’’engagement’’, dirait-on aujourd’hui — et l’importance pour eux de ce « vœu de vie communautaire, selon la Parole : ’’Dès que deux personnes sont réunies en mon nom je suis au milieu d’elles’’ (Mt. 18, 20) ».

Cela nous amène à un caractère essentiel de la spiritualité cathare : la transmission orale, qui était, qui est le meilleur moyen que se manifeste en effet la présence divine, c’est-à-dire (en termes moins religieux et plus techniques) que se reçoivent l’énergie et l’information nécessaires et appropriées à la situation. Voilà pourquoi les Cathares — à l’image du sceau de l’ordre du Temple avec ses deux cavaliers chevauchant une même monture — allaient toujours deux par deux, car le choix d’un compagnon (socius) ou d’une compagne (socia), faisait partie du vœu communautaire (bien que ce ne fût pas spécial aux cathares, certains ordres monastiques faisant de même) : pour créer les conditions nécessaires à la réception de la ’’Parole’’ divine, c’est-à-dire de l’information dont on a besoin à ce moment-là.

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L’écoute et le questionnement, l’échange et la communication : voilà les clés, dirait-on aujourd’hui, qu’utilisaient les Cathares pour exercer leur art de vivre. C’était ça, leur religion. Ainsi apprenaient-ils la justice et la vérité. C’est simplement la rigueur, la détermination et la fermeté avec lesquelles ils employaient ces clés, qui ont obligé leur ennemi romain à produire cette fallacieuse réputation d’austérité maladive et de morbidité satanique. Des ascètes forcenés, possédés…9 ! Possédés par leur soif de justice et de vérité, oui… De même qu’à l’inverse, les fous furieux, les psychopathes et les névrosés étaient davantage à chercher parmi les Cisterciens (Bernard de Clairvaux en tête) et les Dominicains (à commencer par Dominique de Guzman, qui avait coutume de se flageller avec une chaîne en fer).

Equilibre et cohérence

La dualité, que les auteurs modernes appellent « dualisme » sans rien y comprendre, est un constat essentiel de la spiritualité cathare (et de la gnose en général). Cela consiste à reconnaître que dans notre monde, tout est dual. Tout est double : tout a un sens et son contraire. Nous vivons dans une série sans fin de dualités : chaleur-froideur, sécheresse-humidité, clarté-obscurité, légèreté-pesanteur, haut-bas, plénitude-vacuité, émission-réception, activité-passivité, bonheur-malheur, joie-peine, etc. L’ascèse, la doctrine — l’exercice pratique de base des gnostiques d’hier et d’aujourd’hui — consiste alors à équilibrer les deux aspects de toute chose et de chaque situation. En toute occasion, il s’agit d’être conscient de la dualité qui apparaît, du décalage et du déséquilibre en cours, en train de se produire. En gnose, on apprend à vérifier ceci : L’écart demande à être comblé, le décalage appelle l’accord, le déséquilibre peut et doit s’équilibrer. C’est ainsi qu’à travers l’opposition formelle se révèle la complémentarité de fond, et que de la dualité on passe à l’unité. Cela consiste aussi à « faire fructifier l’opposition » (Abellio) et à dégager la positivité réelle de la négativité apparente. (Et l’on s’aperçoit par là même — jubilatoire révélation ! — qu’« il n’y a pas de jugement de valeur possible » : c’est aussi, du même coup, la fin de toute illusion d’ordre idéologique.)

Avec les mots d’aujourd’hui, la démarche gnostique et cathare pourrait se présenter ainsi : être à fond dans l’instant pour apprendre à (se) poser les bonnes questions — ou pour les faire surgir de façon inattendue, fulgurante et imparable — et recevoir les bonnes réponses, à tout propos et en toute occasion. (Être connecté au « point zéro » ou branché sur le « vide quantique » ou le « Soi supérieur »… comme il se dit aujourd’hui : cela revient au même.) L’intensité de l’instant présent, c’est aussi le moyen (l’ascèse…) d’acquérir la « spontanéité seconde », unitive et ascendante, créative et englobante, en cessant d’obéir à la « spontanéité première », conflictuelle et descendante, répétitive et dissipative — passage qui correspond aussi chez Abellio à la « seconde naissance », la naissance de « l’Homme intérieur » (bascule alchimique Albedo-Rubedo).

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Pour toutes ces excellentes raisons, les cathares considéraient les rituels de la religion romaine comme ineptes et vides de sens : rien de sacré là-dedans ! Chez les cathares on est chrétien pour de vrai (un gnostique est conscient du Christ en lui). Or ce n’est pas nouveau (c’est écrit dans l’Evangile), le baptême d’eau est caduque : il a été remplacé par le baptême de feu (que les cathares accomplissaient lors du consolament, par imposition des mains, comme les esséniens, les ariens et les manichéens avant eux). Corrélat : On n’a nul besoin de temples dédiés à Dieu, lieux clos et réservés à la médiation divine… Hors de l’église, le salut ! (Second corrélat : Les membres du clergé romain, avec leurs riches possessions, n’avaient rien de chrétien.) « C’est le cœur de l’homme qui est le temple de Dieu », disait Bélibaste. (« Ne savez-vous pas, demandait Paul aux Corinthiens, que votre corps est le temple du saint-Esprit, qui est en vous ? » Abellio ajoutera que le corps est « le champ de bataille de la connaissance ».) Résultat : Les cathares, ces « guerriers pacifiques » du Moyen Âge, pouvaient communier — entrer en prière ou en méditation — c’est-à-dire se centrer ou s’aligner — peu importe où et quand (ici et maintenant), à la maison, à l’atelier ou dans la forêt, en action ou au repos, matin ou soir, dans la foule des marchés ou entre amis au coin du feu. L’Esprit souffle où et quand il veut — et il est en nous.

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1 José Dupré, Catharisme et Chrétienté. La pensée dualiste dans le destin de l’Europe, La Clavellerie, Chancelade 2007.

2 L’information est de Rudolf Steiner. Le sujet est plus qu’ambigu : « il est vrai que la réincarnation n’a jamais été condamnée explicitement par l’Eglise catholique », a pu noter (le très catholique) Guénon, avec un embarras peu coutumier chez lui (« La Gnose et les écoles spiritualistes », Mélanges, Gallimard 2004, p. 182). Mais ce rejet n’en a pas moins été implicite. C’est que le mot de « réincarnation » est impropre et abusif, la nature réelle de l’incarnation elle-même étant particulièrement méconnue et galvaudée, puisqu’elle ne se réalise qu’à un certain degré de la « montée gnostique » (Abellio) et du procès alchimique — l’incarnation étant fonction de la « spiritualisation de la matière » et de la « matérialisation de l’esprit » accomplies au fil de l’Œuvre. Ces confusions langagières et sémantiques traduisent l’ampleur de la confusion générale quant à l’idée même (et partant la portée) de la transmigration. Les cathares connaissaient aussi la différence entre la transmigration — l’âme, au long de son existence, migre de corps en corps et de vies en vies — et la métempsychose — qui désigne le changement d’état ou de niveau d’être d’une âme, quand par exemple elle passe d’une vie végétale à une vie animale, ou d’une vie humaine à une vie animale, etc., sans même parler des états non physiques (et donc non incarnés) par lesquels une âme peut aussi passer. — Ajoutons enfin le point de vue de Mikhaël Aïvanhov (disciple de ce maître gnostique moderne, héritier déclaré des Bogomils, que fut Peter Deunov) à ce sujet : « Même si ’’catholique’’ signifie universel, en réalité la religion catholique n’est pas universelle. En rejetant un grand nombre de vérités essentielles comme la réincarnation, les lois du karma ou l’importance du soleil pour la vie spirituelle, elle s’est aussi coupée des vérités universelles, et elle est donc une secte. » En refusant d’enseigner la transmigration, le catholicisme « nous empêche de comprendre la justice de Dieu. Il ne faut donc pas s’étonner si ensuite tout devient insensé : on ne voit plus la raison profonde des choses, tout semble anormal et injuste. […] En refusant la réincarnation, les chrétiens se sont barré la route pour des siècles. » (Dans La Fraternité blanche universelle n’est pas une secte, Prosveta, Fréjus 1982, pp. 72-73.)

3 Les Evangiles apocryphes l’ont assez nettement suggéré, le canon catholique n’ayant eu d’autre recours que de calomnier les femmes en général à travers deux d’entre elles en particulier (les deux principales du Nouveau Testament) : Marie-Madeleine réduite à un rôle de prostituée repentie, et la Vierge-Marie cloîtrée (sic) dans une évanescente image de vierge-mère aussi peu crédible et stimulante que possible. — On note aussi l’utilisation, par la propagande et la dogmatique romaines, de références et de spécificités traditionnelles pour caractériser les deux Marie : la première emprunte aux hiérophantes et prêtresses (de Sumer et d’Egypte) dont les rituels incluaient la sexualité sacrée, tandis que la seconde emprunte à la Déesse-Mère la capacité de parthénogenèse (l’autofécondité, attribut divin s’il en est). Cela n’empêche pas que Marie Madeleine ait bien été la compagne et l’amante initiatique de Jésus-Christ ; quant à l’idée que Marie sa mère l’ait conçu par intercession spirituelle (et non charnellement), cela fait référence à Osiris et Horus, puisque la déesse Isis a ressuscité Osiris à travers Horus, en donnant naissance à Horus non au sens propre mais au sens figuré.

4 Jean-Yves Leloup, L’Evangile de Marie. Myriam de Magdala, Albin Michel, Paris 1997.

5 J’ai posé cette question, il y a quelques années, au service de presse du Vatican : je n’ai pas eu de réponse.

6 Chasteté et pauvreté n’étaient requises que de celles et ceux qui accédaient au statut de « bon chrétien », ce qui avait lieu en général à un âge avancé (et de préférence après une vie mondaine bien remplie). Gérard de Sède, par exemple, l’a bien rappelé : les cathares n’imposaient pas l’abstinence sexuelle à leurs croyants. « S’ils l’avaient fait, la société occitane ne les aurait pas écoutés, car pour elle la joie du corps et celle de l’âme ne faisaient qu’une » et les deux « étaient exaltées ». « Ils disaient seulement : Si vous ne pouvez pas vous passer du plaisir, mieux vaut l’union libre que le mariage. » Le cathare Pierre Clergues et sa maîtresse Béatrice de Planissoles « faisaient l’amour n’importe où, y compris à l’intérieur des églises, pourvu d’avoir sur eux l’herbe mystérieuse qui les empêchait d’avoir des enfants ». « Mais gardons-nous, ajoutait Gérard de Sède, d’identifier cette liberté de mœurs à une casuistique hypocrite » : « à Montségur, on verra monter au bûcher plusieurs couples que les documents qualifient d’amic e amasia, amant et amante » (dans Le Secret des Cathares, J’ai Lu 1974, p. 31).

7 Se dire la vérité, et… se l’appliquer à soi-même. La parabole évangélique de la paille et de la poutre avait ici sa pleine compréhension et sa mise en œuvre effective. (De même qu’avec cet autre imparable précepte : « charité bien ordonnée commence par soi-même ».) La voie des « amis de Dieu » ne saurait peut-être mieux se rendre et se comprendre que comme un modèle de cohérence et d’intégrité.

8 Par exemple dans « L’hérésie et les femmes en Languedoc au début du XIIIe siècle : un espace religieux privé ? », Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans lEurope médiévale, La Louve, Cahors 2006.

9  L’un des effets de la propagande romaine, c’est la péjorative et rébarbative coloration qu’a gardée l’ascétisme, devenu synonyme d’austérité. Or à l’origine, chez les Grecs, un ascète est simplement quelqu’un « qui pratique un art », « qui exerce une profession ». C’est donc aussi quelqu’un qui s’exerce. On peut dès lors se demander : à quoi s’exerce-t-il ? Et comment, avec quelle rigueur et quelle vigueur le fait-il ?… Tout est là.

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