Intentionnalité, intensité, intuitivité : essence et sens de la conscience

Dire que la conscience est intentionnelle — spécifier la conscience par son intentionnalité — relève du pléonasme. Même chose si l’on dit que la conscience est intuitive — spécifiée par son intuitivité. C’est donc l’intensité qui caractérise le mieux la conscience : le « caractère auto-intensificateur de toute émergence conscientielle » (Abellio). Ce qui spécifie la conscience, c’est qu’elle s’accroît sans cesse en intensité. Et puisque la conscience est l’acte ontologique par excellence, originaire et primordial (irréductible et indépassable), nous pouvons poser la triade intention-intuition-intensité comme principe ontogénique, initiatique et métaphysique (à l’échelle de l’être individuel, s’entend).

On peut dès lors remarquer la correspondance de cette triade avec la trinité Père-Fils-saint-Esprit — l’Esprit étant la Femme — où le Père correspond à l’intention (intention et volonté sont Yang), le Fils correspond à l’intuition (l’enfance est l’âge d’or de l’intuitivité, d’une intimité immédiate et spontanée avec la réalité et la vérité) et l’Esprit correspond à l’intensité — puisque l’Esprit est Yin, de même que l’amour, qui, lui aussi, ne saurait sans doute mieux se caractériser que par son intensité : peut-être plus et mieux encore que l’intelligence ou la conscience, l’amour est « auto-intensificateur ». Et cette intensification permet de réaliser l’identité au fond de l’amour, de la conscience et de l’intelligence (posée ici comme identique à la connaissance). Aimer, comprendre/connaître, être conscient, c’est tout un.

Commençons par faire un peu d’étymologie, histoire de bien fondre et de fonder notre position aux points de vue sémantique et heuristique. (Par le signe, séma, nous allons « signifier » : sémaïnan ; par la découverte, nous allons « trouver » : heuriskein.)

Le verbe intendere veut dire « diriger », « tendre » et a donné « intention » ainsi qu’ « intensité ». C’est aussi l’idée de l’intuition — intuitio : « regard », de intuieri, « regarder » au sens de « contempler », c’est-à-dire de regarder par l’intérieur. En outre dans le mot intention (et attention) nous entendons « tension », qui est l’action de tendre. Le grec tonos, qui a donné « tension », se trouve aussi dans « ton » et « tonalité » : or dans la voix et le verbe, la parole comme le chant, c’est le ton et la tonalité qui signifient l’intention et manifestent l’intensité.

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L’intention est transitive : elle est intention de, elle va vers, elle aspire à ; l’intuition, quant à elle, a déjà — elle contemple : c’est bien qu’elle est arrivée. L’intention est donc dynamique, l’intuition étant statique. (Mais ce rapport, évidemment, est aussi à mettre en inversion critique.)

Enfin l’intensité s’implique et se constate à la fois dans l’intention et dans l’intuition. Elle les lie toutes deux et permet donc non seulement de passer de l’une à l’autre mais surtout de les réaliser l’une par l’autre (et l’une pour l’autre) ; de réaliser l’aspiration qui s’achève en expiration — de la première dans la seconde. Nous avons donc là une triunité structurelle et fonctionnelle génésique et globale opérative, expliquant et décrivant à la fois le principe et le terme de la conscience (et ce qu’il se passe entre les deux).

Nous avons été amenés à évoquer la respiration. Refaisons donc un peu d’étymologie.

  • Spirare : « souffler », « respirer » ; même racine que spiritus : « esprit ». (Voir Scolie A.)
  • Aspirare : « aspirer » ; par extension : « porter son souffle vers » ainsi que « porter son désir ». Là est à noter l’extension de sens — qui est intensification et amplification du sens — de « souffle » à « désir ».
  • Inspirare : « inspirer » (envoyer ou considérer le souffle à l’intérieur, vers et dans l’intérieur).
  • Enfin, expirare : « expirer », puis par extension… « rendre son dernier souffle ».

L’intuition a d’abord eu (au Moyen Âge) le même sens que la contemplation (et c’est plutôt de méditation que nous parlons de nos jours). C’est une forme supérieure de la considération, qui consiste à regarder de l’intérieur non plus avec attention mais avec intensité c’est-à-dire de manière intensificatrice. Elle est donc bien l’expiration finale de l’aspiration initiale — soit le processus de mort et résurrection spécifique de toute crise et de tout passage, c’est-à-dire de tout changement d’état, qu’on l’appelle transmutation ou transfiguration en ésotérisme, et rupture de phase (ou « brisure spontanée de symétrie ») en physique moderne. Une prise de conscience et un saut quantique.

La mise en structure de cette triade permet de le vérifier. Quand on fait sortir de ce rapport ternaire (deux termes : intention et intuition, plus une relation : l’intensité) la proportion sénaire qu’il contient (quatre termes : intention et intuition conscientisées, plus la double relation d’intensité et d’intensification qu’il y a entre eux), on obtient en effet la synthèse du processus de la conscience.

— Scolie A. —

L’idée de souffle — qui est aussi celle de « spiration » et de « giration » — est essentielle. En hébreu, nous dit Annick de Souzenelle, « אוח ‘awwâh est le ’’ désir ’’. Le wâw ו réunit ici la tête (א) au poumon (ח), l’information à la manifestation. L’Hébreu, informé de Dieu, n’est que désir de retour à Lui et œuvre dans ce sens. Le souffle ח, dans ce mot, est déjà la pensée, puis l’amour, la parole et l’action. » « Je ne fais naturellement pas de différence entre énergie et amour », disait Abellio. Souffle, énergie, pensée, désir, parole, action et amour : au fond c’est tout un — divers aspects d’une même et unique réalité, qui est aussi la vérité.

En outre, poursuit Mme de Souzenelle, « la valeur arithmologique du mot ’’ désir ’’ אוח est 12 qui est aussi celle du mot ו ו wâw le ’’ clou ’’, le ’’ crochet ’’ : même nombre, même énergie, même puissance. » Puissance de concilier les contraires pour les fondre et se fonder en eux (métabolisme ontologique). « Le désir est bien ce qui cloue l’homme à l’objet de son désir. Lorsque celui-ci n’est pas Dieu, l’Homme se cloue alors à la banalité, s’identifie à elle. » La banalité, la trivialité, la vulgarité, la futilité… la « chute dans le bourbier » des apparences, l’errance dans le labyrinthe des illusions extérieures. « Il est le 6 qui ne peut passer au 7. Cloué à la première partie du 6e jour, au monde animal, il reste un animal et n’entre pas dans la dimension que lui confère sa qualité d’image de Dieu. Il est le contraire de l’Aimé qui passe les portes. Il est le 666 qui bute dans le 6, se fige dans la répétition et, et, et… et ne sait pas vivre la conjonction pour passer au 7. »

On retrouve cela dans la Structure absolue chez Abellio, avec le caractère répétitif et cumulatif de la tendance rajasique (descendante) et tamasique (amplifiante), coordonné au caractère intégratif et unitif de la tendance sattwique (ascendante). « Là est un des aspects du nombre de la bête dénoncé par l’apôtre Jean dans sa vision apocalyptique. L’homme cloué dans le 6 peut accumuler les mariages extérieurs, il y trouve une compensation inconsciente aux mariages intérieurs qu’il n’assume pas. Nous entendons par ces ’’ mariages ’’, les rapports non-justes que l’Homme établit avec l’objet de ses désirs » : ces rapports erronés, déséquilibrés ou mal ajustés, « sont autant de fuites à notre véritable vocation ». Des rapports manquant de justesse et d’équilibre : là est le « péché » — la cible a été manquée. En outre un rapport mal équilibré ne permet pas l’émergence de la proportion. Tant que le rapport n’est pas équilibré, rectifié, ajusté, il est stérile et sclérosant, infernal et enfermant (répétition absurde et radotage sénile, 666). Une fois qu’il est accordé, il laisse éclater la proportion qui en libère l’enjeu, le sens et la portée. La proportion émergeant du rapport chenille devenant papillon révèle la réalité, le sens et la vérité de ce qui est, par-delà les apparences.

— Scolie B. —

Le sociologue Michel Maffesoli a consacré une bonne partie de son œuvre à décrire « l’intensité propre à la religiosité » qui se manifeste, informelle et confuse mais ô combien vigoureuse, dans la culture et la société occidentales postmodernes (Le Réenchantement du monde, Perrin 2007, p. 46). L’élan religieux, de fait, se définit bien, lui aussi, par son « caractère auto-intensificateur » : aspiration à l’union et l’unité, à la plénitude et la béatitude, la religiosité, elle aussi, ne veut qu’une chose : croître et s’intensifier en amour, en intelligence, en harmonie et en vérité. C’est là le sens fort du religieux : relier, c’est-à-dire faire des liens et ainsi, à travers et grâce à eux, faire éclore et fructifier le sens. Le lien et la relation, en effet, ont valeur de critère qualitatif en termes de gnose et de spiritualité (ou d’élévation de conscience) : ainsi pour Aïvanhov, « le critère de l’évolution des êtres est dans leur capacité de rencontrer les autres et d’entrer harmonieusement en relation avec eux ».

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