Phénoménologie transcendentale, « structure absolue » et « nouvelle Gnose » : présentation générale

Avec le protocole de la « structure absolue », Raymond Abellio (1901-1986) a couronné et parachevé la philosophie occidentale, en la menant à son terme : celui où, dépassant l’ontologie, elle s’épanouit et s’évanouit en métaphysique et en ésotérisme, c’est-à-dire en Gnose — la voie occidentale de la spiritualité traditionnelle. En restituant sa noblesse et son caractère sacré à un domaine qui avait, depuis de nombreux siècles, sombré dans une acception profane et vulgaire, Abellio — anticipant ainsi sur la spiritualité dite laïque en plein essor de nos jours — a non seulement annoncé mais vécu et incarné l’un des enjeux cruciaux de notre fin de cycle : le retour du sacré — qui est aussi recours au sacré — comme clé de compréhension essentielle à l’époque actuelle, celle de l’Apocalypse, où — comme les gnostiques occitans l’avaient prédit (« au cap des sept cents ans, le laurier reverdira ») — l’Esprit revient et déferle sur Terre pour engager l’humanité à hausser son niveau de conscience.

« Ouverture de l’être à l’interdépendance universelle et à l’éternel présent, la Gnose (du grec gnôsis, connaissance) est, dans son essence, une et intemporelle, et aucune analyse, aucun enseignement ne peuvent prétendre en épuiser la plénitude qui est inépuisable et même, en son cœur, indicible. » (Manifeste de la nouvelle Gnose, Gallimard, Paris 1989, p. 25.)

C’est en prolongeant l’œuvre d’Edmund Husserl (1859-1938) que Raymond Abellio a porté à son pinacle l’ultime produit de la pensée occidentale, sous le nom de « phénoménologie transcendantale » — l’idée de transcendance outrepassant le cadre étroit de la philosophie moderne pour enfin l’ouvrir en spiritualité, bouclant une boucle d’environ vingt-cinq siècles (et faisant voler en éclats au passage la séparation entre théologie, science et philosophie, puisque la « structure absolue » s’applique avec succès à n’importe quel domaine d’investigation). Suite à quoi il s’avère que « l’ancienne philosophie du concept doit laisser la place, avec Husserl, à une philosophie vécue de la conscience transcendantale que nous nommons Nouvelle Gnose » (ce qui revient, d’une certaine manière, à vivre et incarner le concept au lieu d’en rester séparé). Et ceci au moyen de ce mode opératoire privilégié de connaissance et de transcendance qu’est la « structure absolue », dont Abellio a mis l’existence en évidence au sein de la Kabbale hébraïque et du Yi King chinois comme de la gnose antique et de l’ésotérisme chrétien perpétués chez les Cathares 1.

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« Pas plus que la phénoménologie transcendentale n’est une philosophie parmi d’autres mais la philosophie en tant que telle […], la structure absolue ne se donne pas comme une recette ou une méthode d’organisation ou de classification entre d’autres » : elle est « un pouvoir » qui ouvre, non à une connaissance (partielle ou limitée) mais à la connaissance, commandant par là « un mode entièrement nouveau d’existence », puisque la connaissance est à la charnière de tous les différents niveaux de qualité d’être et de conscience. (Toute opération de connaissance est l’agent d’un éveil ou d’un saut de conscience, de même que toute élévation ou « montée de la conscience » est vectrice de connaissance.) Elle permet de réaliser ce que la Tradition affirme depuis toujours : « la conscience transcendentale occupe en permanence le centre immobile qui est le moteur de la structure » (le point central de la croix, alpha et oméga, équivalent au « point zéro » évoqué du point de vue de la physique quantique 2). « C’est par là que les notions d’objets et d’événements ’’ isolés ’’ prennent rétrospectivement leur sens. Car, en les mettant en relation globale dans le champ déterminé qui est le leur à tout moment, la structuration n’efface pas les objets ou les événements, au contraire, elle les éclaire de toutes les valences dont on les coupe lorsqu’on les isole, elle réintroduit en eux les essences et les significations que le processus de la science en a extraites, et même davantage : elle ouvre leur champ jusqu’à l’infini [disons plus rigoureusement « l’indéfini », mais cela importe peu] et fait de chacun d’eux une idée universelle » — ou plutôt, révèle leur universalité derrière l’apparente relativité des contingences.

C’est donc bien le passage de l’ordre individuel à l’ordre universel, spécifique de toute gnose, de tout éveil de conscience et de toute initiation, qui est en germe dans cette opération, qu’elle soit fugace et à peine perceptible ou fulgurante et bouleversante. Dans tous les cas « cette opération est immédiate » et « nous l’appelons une transfiguration. Elle est au sens plein donation de sens » — et avec le sens viennent la connaissance, l’amour, la liberté, la joie, qui ont par excellence un effet transfigurateur — et aboutit en métaphysique, stade où se trouve « abolie en nous la contradiction du successif et du simultané » — « la simultanéité de tous les points de vue », disait René Guénon, étant le propre de la métaphysique. (C’est l’ « éternel présent », qui est l’un des critères de l’ésotérisme.3) La séparation sujet-objet, dans laquelle se sont enfermées la pensée occidentale et la philosophie moderne jusqu’au nihilisme et l’absurdité, est dissoute et transcendée par cette conscience de l’unité (« l’interdépendance universelle » ou « l’intersubjectivité absolue », disait Abellio) — soit la réalisation de l’identité essentielle s’exprimant de manière universelle (la prise de conscience que l’identité individuelle de tous les êtres, au-delà de leur multiplicité indéfinie, s’exprime de manière universellement identique, au-delà de l’indéfinie variété de cette expression).

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Cette unité et cette identité sont le résultat direct de la connaissance à proprement parler, puisque celle-ci consiste dans l’identification et l’assimilation de l’objet (ce qui est connu) par le sujet (celui qui connaît). Et par « objet », on entendra tout ce dont nous pouvons prendre conscience : n’importe quel être, n’importe quel événement et n’importe quel phénomène, une chose, un état personnel, une idée, une notion, une pensée ou une émotion quelconques, toute situation passée, présente ou non encore advenue.

On sait depuis Aristote (et comme le rappelait Guénon) que « la connaissance se réalise par le moyen de ce qu’on peut appeler proprement une ’’ prise de conscience ’’ » puisque « l’être s’assimile plus ou moins complètement tout ce dont il prend conscience » (et que là résident essentiellement la fonction et la raison d’être de la conscience). Or il est bien évident qu’un sujet prenant conscience d’une table, d’une forêt ou d’un événement quelconque ne va pas se les assimiler, ni s’y identifier, en direct et en totalité : l’instantanéité ici serait destructive (comme si on jetait la foudre sur un fagot pour l’allumer au lieu d’y employer un briquet), il y faut la progressivité, et la prise de conscience — et la connaissance qu’elle réalise — procédera donc par degrés successifs, au cours de plusieurs niveaux d’une ampleur et d’une intensité chaque fois supérieures (suivant le modèle d’une spirale ascendante, « cette torsion ascendante qui est le propre du processus de transfiguration »). L’enjeu est donc d’étendre et d’intensifier la conscience pour que s’améliore et se réalise autant que possible sa connaissance des objets dont elle se saisit : et le mode opératoire de la « structure absolue » y fait merveille.

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A tel point que cette résurgence de la Gnose, portée par Abellio en plein XXe siècle, alors que toute la pensée occidentale pataugeait dans ses insolubles apories — et cependant que l’Orient déversait en Occident ses propres techniques d’expansion de conscience (avec le Yoga et la méditation bouddhique en particulier) —, a valeur eschatologique. De fait c’est la logique mentale et intellectuelle — qu’on la dise idéologique ou philosophique — de toute la pensée occidentale (en remontant jusqu’à Aristote) qui se trouve achevée et dépassée, c’est-à-dire incluse et intégrée dans un ordre intellectuel supérieur, et qui plus est, cette fois, non plus seulement rationnel mais réellement spirituel. (Le phénomène actuel de la « spiritualité laïque », bien que pas grand-monde ne s’en soit aperçu, trouve donc dans la « nouvelle Gnose » d’Abellio sa véritable fondation : c’est une voie de connaissance hors dogme et indépendante de toute religion établie.)

La tendance à isoler les objets ou les événements pour mieux les analyser dans le vain espoir de les comprendre et de les expliquer trouve donc ici son terme, de même que la tendance elle aussi typiquement moderne à vouloir comprendre le haut par le bas, le qualitatif par le quantitatif, le supérieur par l’inférieur et l’intérieur par l’extérieur. (Ce qui est évidemment stupide, car ce n’est pas en étudiant une pièce de menuiserie que l’on comprendra pourquoi et comment une table a été fabriquée, mais en cherchant, en trouvant et en étudiant l’idée qui fut au principe de sa fabrication : la compréhension procède et ne peut procéder que du haut vers le bas — « construire la maison en commençant par le toit », comme l’a souvent écrit Abellio — et de l’intérieur vers l’extérieur.) Cette logique-là, luciférienne dans son essence (au départ) et satanique dans son expression (à l’arrivée), s’abolit et se transmute par une logique que nous désignerons comme christique — le Christ, qui est l’axe central de la spiritualité occidentale, étant une figure gnostique et non (seulement) religieuse — et qui est, quant à elle, d’essence unitive et d’expression globale. Car l’unité (yoga signifie « union ») est bien l’objectif et la fin de toute spiritualité, de même que la globalité (ou l’universalité) son expression la plus simple et la plus complète. A cet égard Abellio citait Carlo Suarès qui résumait ainsi la situation à propos du symbole et de son usage, subverti et abîmé en symbolisme par la pensée moderne : « le symbolisme était devenu le scandale de la conscience humaine à partir du moment où, ayant découvert l’inconscient collectif, on a accepté les symboles comme des états de perception susceptibles de nous indiquer des voies vers les régions les plus exaltées. Par cette fiction, on s’est proposé de découvrir l’au-delà dans l’en-deçà. » (De fait, nulle explication n’est à trouver dans les limbes et les bas-fonds de la conscience — qu’on l’appelle subconscient ou inconscient 5 —, où ne s’entassent que les produits traumatiques des épreuves subies et transmises de génération en génération par les individus : c’est au surconscient, au superconscient ou au supra-conscient qu’il convient de s’adresser — quelque chose qui évoque le « supramental » de Shri Aurobindo ou encore le « Soi supérieur » des chercheurs New Age.) Cette fiction est désormais caduque. Car « en réalité, ajoutait Abellio, la plurivalence du symbole n’est faite que de sa participation […] à l’omnivalence de la structure, et là où cette omnivalence est pleinement vécue, le ’’ symbole ’’ disparaît comme l’étoile au lever du soleil » 6. Tout se passe donc comme si — Abellio le suggère ici d’assez belle manière, encore qu’une telle perspective soit sous-jacente à toute son œuvre — nous étions bel et bien à l’aube d’une ère nouvelle.

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Ainsi Abellio s’est-il demandé (dans son Manifeste de 1989) à quel point nous serions fondés à « espérer que les ’’ conversions ’’ individuelles [au sens traditionnel et initiatique de métanoïa qu’il attribuait à la conversion] puissent tendre à une métamorphose existentielle d’ensemble de l’humanité » (c’est moi qui souligne). Cette grandiose espérance, on le sait, imprègne aujourd’hui la culture occidentale — espérance parfaitement soutenue et validée scientifiquement par la fameuse expérience du centième singe, conduite en 1958 sur l’île de Koshima, montrant qu’un seul individu élevant son niveau de conscience entraîne à lui seul l’élévation de conscience des autres membres du groupe.

De son côté, il y a environ un siècle, Rudolf Steiner affirmait que « l’ancienne civilisation des prêtres est dépassée par une nouvelle civilisation où chacun en particulier doit arriver à la connaissance 7 » sans plus avoir à se plier à quelque prêtrise ou cléricature que ce soit. De fait, il est loisible à tout le monde de vérifier par soi-même que (disait encore Guénon) « la seule distinction que nous puissions faire légitimement quant à la valeur de la connaissance, est celle [qui existe] entre la connaissance immédiate [qui est, comme telle, « nécessairement vraie »] et la connaissance médiate, c’est-à-dire entre la connaissance effective et la connaissance symbolique ». Il s’avère en l’occurrence (dans le cas de la « structure absolue ») que la mise en rapport — la mise en jeu dialectique — entre la plurivalence du symbole et l’omnivalence de la structure dans laquelle il s’inscrit constitue proprement ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate (et donc illuminative et transfigurative). Et puisque, non seulement n’importe qui peut se livrer à cet exercice — quelque austère ou incompréhensible qu’il paraisse à première vue —, mais qu’en plus, d’innombrables individus aujourd’hui, qu’ils soient anonymes (dans leur immense majorité) ou non, parviennent à des niveaux de conscience supérieurs à la moyenne par leurs propres moyens et hors de tout protocole opératoire connu ou reconnu — ne serait-ce qu’au travers d’expériences vécues de manière apparemment chaotique ou anarchique mais suffisamment intense pour être initiatique en réalité —, ce passage d’une connaissance médiate à une connaissance immédiate est d’ores et déjà vécu et partagé par bien plus de monde que les apparences puissent le faire savoir, ce qui est le signe irrécusable que cette « métamorphose existentielle » à large échelle, et l’entrée qu’elle permet dans une « nouvelle civilisation » où chacun accède soi-même à la connaissance, sont une réalité encore certes non effective mais de toute évidence en cours d’avènement.

Dès lors, à quel point est-il pertinent de se poser la question de l’échéance ? Car, si c’est bien de l’ère du Verseau qu’il s’agit — caractérisée comme on le sait par un niveau encore inédit de liberté, de responsabilité et de maturité individuelles —, son avènement effectif ne peut néanmoins être envisagé qu’à une échéance encore assez lointaine pour nous, qui est (si l’on tient compte des données de l’astrologie non plus tropicale mais sidérale) de l’ordre de trois ou quatre siècles 8. Cela nous est cependant indifférent, car au surplus, il dépend précisément de notre actuelle capacité à se hausser nous-mêmes à la connaissance de faire advenir cette ère nouvelle : non que nous ayons besoin d’elle, c’est elle qui a besoin de nous. « Au cap des sept cents ans », ce n’est pas dans trois siècles : c’est maintenant.

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1 Ce n’est pas d’ailleurs pas pour rien qu’Abellio fût Toulousain et d’origine ariégeoise, son pseudonyme, emprunté à sa grand-mère maternelle Marie Abély (originaire quant à elle de Seix, en Couserans), référant évidemment au dieu celtique de la lumière solaire, Belen (Belenos). 

2 Nonobstant l’évident oxymore que constitue cette expression, puisque le point désigne l’unité (première manifestation de l’Être) tandis que le zéro désigne le Non-Être (domaine de « la Possibilité universelle », comme disait Guénon, en amont et au-delà de toute manifestation).

3 Si Guénon a pu insister sur « la simultanéité des états d’être », c’est que « même pour les modifications individuelles, qui se réalisent en mode successif dans l’ordre de la manifestation, si elles n’étaient pas conçues comme simultanées en principe, leur existence ne pourrait être que purement illusoire » (Les États multiples de l’être, Trédaniel, rééd. 2008, p. 51).

5 Guénon avait pertinemment remarqué que cette idée d’inconscient est contradictoire, puisque, la conscience étant avant tout un contenant, si quelque chose est en dehors d’elle (quelque chose d’inconscient, donc), cette chose n’existe simplement pas. C’est le fait d’en être conscient qui la fait exister — tant qu’on n’en est pas conscient, elle n’existe pas —, et la notion d’inconscience se ramène et s’identifie alors simplement à l’ignorance. — C’est aussi le lieu de préciser que « le rapport de contenant à contenu, pris dans son sens littéral, est un rapport spatial », qui est donc à entendre « d’une façon toute figurée, puisque ce dont il s’agit est sans étendue et ne se situe pas dans l’espace », non plus d’ailleurs que dans le temps.

6 Pour abscons, ambitieux ou grandiloquent qu’il paraisse, cet énoncé n’en est pas moins vrai, ce qui néanmoins requiert évidemment une pratique minimale de la « structure absolue » pour être vérifié.

7 Cité par Déodat Roché dans les Cahiers d’études cathares, n° 34, Arques, été 1967, p. 7.

8 C’est même encore beaucoup plus éloigné selon Abellio, d’après qui le cycle inauguré au 6e siècle avant Jésus-Christ a une durée de quarante siècles, ce qui nous laisse une bonne quinzaine de siècles avant le prochain cycle. Abellio n’en a pas moins agi et milité en vue de constituer cette « communauté gnostique » (que Husserl, à la fin de sa vie, appela de ses vœux), groupant les « nouveaux prophètes » chargés d’assurer la transition entre le cycle actuellement finissant et le prochain.

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