Le « chaudron » marial de Caudiès-de-Fenouillèdes — Athanor cathare

Le pays de Fenouillèdes a été habité par les Gaulois — Celtibères, Sordons, Volques, Bébrices, Ataciens — depuis au moins six mille ans : des pièces de céramique et des gravures de cette époque ont été trouvées à la Comba dels Adotz, en-dessous de la route qui mène à l’actuel col Saint-Louis. Un Louis 9, d’ailleurs, qui s’érigea en suzerain direct de ce pays dès son rattachement à la couronne de France en 1258. On se demande pourquoi…

Le pays tire son nom de pagus fenolietensis, le « pays des foins ». Surnommé au 18e siècle le « grenier de la province », c’était donc un terroir à blé hautement fertile. Cette richesse attira tôt les colons grecs puis romains. La ville de Caudiès-de-Fenouillèdes, quant à elle, est mentionnée, pour la première fois que nous le sachions, en 842 ou 845, comme Villa Cauderiae : villa désignait une ferme, un hameau ou un village, tandis que l’on hésite sur le second terme : certains ont penché pour caldarium, « étuve », d’autres pour caldus, désignant un lieu à fort ensoleillement (comme il s’en trouve beaucoup en Cerdagne, Conflent ou Andorre) ; la vérité semble associer ces deux versions — qui évoquent toutes deux, du reste, l’idée de chaleur —, puisque le blason de Caudiès représente un chaudron « de gueules à l’anse levée ».

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Le Fenouillèdes tire aussi son nom du fenouil, qui veut dire, du reste, « petit foin » (funiculum en latin) — l’autre nom du fenouil étant l’aneth. Or le fenouil est associé à la fois à Marie-Madeleine et à la Résurrection. Il a aussi la propriété d’éclaircir et d’améliorer la vue. C’est que Madeleine fut la première à voir Jésus-Christ ressuscité ; et le don de « seconde vue » (attribut de l’ « œil qui voit tout », le chakra du troisième œil, au milieu du front) est évidemment associé à la Résurrection. De plus, c’est en mangeant du fenouil que les serpents acquièrent la possibilité de se régénérer, à travers la mue, et ainsi de rajeunir à volonté : le fenouil joue donc le rôle d’un élixir de jouvence et d’immortalité, ce qui correspond là encore à la Résurrection — laquelle correspond au troisième œuvre alchimique, l’œuvre au Rouge.

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Le comté de Fenouillèdes a été fondé en 795, au sein de cette Marche d’Espagne (qui deviendra plus tard le marquisat de Gothie) que Charlemagne avait instituée pour surveiller les Arabes et les maintenir au sud des Pyrénées, en la confiant à des comtes (comites : « compagnons ») chargés de la défendre et qui fondèrent assez vite des lignées indépendantes du pouvoir central. Sa situation de « tampon » au pied des Pyrénées a valu au Fenouillèdes d’innombrables guerres, locales ou plus larges, et son appartenance successive au comté de Razès (Rhedae, Rennes-le-Château), à la vicomté de Fenouillèdes, au comté de Besalu, au comté de Barcelone, à celui de Cerdagne, à la vicomté de Narbonne, au royaume d’Aragon et enfin (1258, traité de Corbeil), au royaume de France. Caudiès n’eut dès lors plus de suzerain local et releva directement de Paris.

En 1011, Caudiès (Caldarios) est rattachée à l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxa. Deux siècles plus tard, la forte présence cathare expliquera que Quéribus, Puilaurens et Fenouillet fussent parmi les dernières forteresses à résister à la démence totalitaire et génocidaire des romano-français. Le pays est rattaché à la France en 1258 (soit 3 ans seulement après la chute de Quéribus) et Louis 9 s’arrogea donc la tutelle directe sur le pays : cela en dit long sur la valeur stratégique essentielle de cette contrée aux yeux des Français comme des Romains — les premiers n’étant d’ailleurs sous bien des aspects que les sous-fifres des seconds. Le Fenouillèdes passa ensuite sous l’autorité religieuse de l’évêché d’Alet en 1318. (Le somptueux retable de l’église Notre-Dame de la Nativité de Caudiès a d’ailleurs été offert par Nicolas Pavillon, évêque d’Alet entre 1637 et 1677.)

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Il est remarquable que la première Fédération révolutionnaire de France fut celle de Caudiès, dès le 6 août 1789, avant la commune de la Drôme — qui s’en est pourtant prévalue — et plus d’un an avant celle de Paris. (Une information scandaleusement ignorée des historiens et que l’on ne trouve, sur l’Internet, que sur des sites amateurs d’histoire locale. Ce genre d’aberrante censure, là encore, est lourdement significative.) C’est là une éclatante illustration que la fibre républicaine, patriotique, égalitaire et sociale, se situe bien dans la veine de l’esprit cathare et de l’idéal chrétien. Les Jacobins de Paris quant à eux n’en resteront pas moins fidèles à leur fibre romaine, autoritaire et totalitaire, en imposant aux Caudiésiens (malgré moult suppliques et force réclamations) d’être amalgamés au département des Pyrénées-orientales, bien qu’ils ne fussent pas Catalans mais Occitans. La négation des identités, des cultures et des traditions locales, par le pouvoir parisien, poursuivait ainsi l’oeuvre romaine habituelle, et satanique au fond, de nivellement par le bas et de destruction systématique de toute vie organique et naturelle (au profit d’une sous-vie mécanique et artificielle, bientôt incarnée, au 19e siècle, dans l’horreur capitaliste et industrielle qui devait faire de la quasi totalité des peuples européens — hommes et femmes, enfants et vieillards — des forçats et des esclaves corvéables à mort).

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Notre-Dame de La Val, haut lieu de culte et de pèlerinage marials, attesté au 10e siècle. Le clocher est octogonal, comme il est de rigueur dans l’architecture templière, alors que cette église remonte au plus tard au 14e siècle.

Quel enjeu représentait donc cette région des Corbières pour les Capétiens et les Romains ? Quelques statues — naguère placées en l’église Notre-Dame de La Val (à quelques centaines de mètres à l’écart de Caudiès), aujourd’hui en celle de Notre-Dame de la Nativité de Caudiès — nous en donnent l’indice : la présence, ici, des membres de la « sainte famille ». Pour quelle autre raison Anne ou Marie par exemple seraient-elles vêtues en paysannes occitanes ? Pour mieux les rendre familières aux habitants ? ou encore plus simplement et logiquement, parce qu’elles leur furent, à l’époque où elles vécurent, réellement et directement familières ? De telles représentations sont d’autant plus notables que l’église romaine n’a cessé de lutter contre le culte de sainte Anne : si le pape franciscain Sixte 4 rendit honneur à Anne en 1481 en inscrivant sa célébration au calendrier liturgique (le 26 juillet), le pape Pie 5 la supprimera carrément en 1568, alors que ces statues-là remontent au 14e siècle. Comme si leurs sculpteurs en savaient bien plus long au sujet d’Anne, de Marie et des autres, que l’église catholique ne pourra jamais le reconnaître…

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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Anne apprenant à lire à Marie. (Bois polychrome, 14e siècle.)
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Marie, dans une posture typiquement occitane, dite « hanchée ». L’enfant tient une colombe à la main. Quant à lui, Marie le tient sur sa hanche gauche, de la même manière qu’Isis portant l’enfant Horus. (Quatorzième siècle également.)

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Or c’est bien là, du reste, l’un des principaux aspects du « secret » des Cathares : la connaissance de l’origine, l’identité, la vie et l’histoire réelles des membres de cette lignée davidique et christique, dite de « sang réal » — lignée qui constitue aussi l’un des principaux aspects du mystère de Rennes-le-Château (comme l’a suffisamment montré le Da Vinci Code de Dan Brown), et à propos de laquelle le généalogiste Lawrence Gardner a bien dégagé le terrain. Et là encore tout se passe comme si les Cathares avaient compté parmi eux de nombreux représentants de cette lignée. Raison pour laquelle l’église romaine s’est acharné à les exterminer aux 13e et 14e siècles, avant de salir et d’étouffer leur mémoire jusqu’alors. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant.

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L’église de Caudiès recèle encore cette curiosité : une représentation de la… quinzième station du Chemin de Croix, cependant que celui-ci n’en contient que quatorze. Le Christ y est en gloire au milieu d’une mandorle. D’où en vient l’initiative ? D’après Wikipédia, une quinzième station a été ajoutée à Lourdes, en 1958, au Chemin de croix qui commémorait le centenaire des apparitions mariales. Elle est intitulée : « Avec Marie dans l’espérance de la résurrection ». Une quinzième station se trouve également à Évry et à Caggiano, ainsi qu’à Montréal, au Québec — dans les jardins de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal —, elle aussi dédiée à la Résurrection.
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Autre merveille de cette étonnante église : une relique de saint Gaudérique, le patron catalan des laboureurs et des paysans, guérisseur et faiseur de miracles, que l’on invoquait en particulier pour faire tomber la pluie.

Nota bene : J’exprime ici mes plus vifs remerciements à M. Pierre Armagnac, de l’association « Patrimoni Caoudierenc », pour sa disponibilité et son amabilité : je lui dois l’essentiel des informations qui ont permis la rédaction de cet article. 

A.R.

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