Du Dieu jaloux à la Rédemption de Satan

Je viens d’en comprendre une bonne. C’est que la domination de Satan sur ce monde n’a pas à être contestée. « C’est la révolte de Satan qui a décidé de la création d’Adam » (Saint-Germain). C’est pourquoi tous les hommes portent en eux la révolte et la chute de Satan : et c’est pourquoi vouloir condamner ou punir Satan revient à se châtier soi-même. Certes, au point de vue moral, « qui aime bien châtie bien » — cependant, à titre gnostique, le mal n’a pas à être condamné mais compris et pardonné, reconnu et transmuté. (C’est le sens ésotérique du châtiment.) La rédemption de Satan est la clé de la fin du cycle. Car si « les voies de Dieu sont impénétrables », celles du Diable ne le sont pas, et c’est en les pénétrant que celles de Dieu peuvent advenir, par lesquelles déferle — impétueuse, impérieuse et impériale — Sophia, la Grâce.

Le mot « jaloux » dérive du latin populaire zelosus qui veut dire « plein de zèle ». Cela permet d’éclairer le caractère autoritaire et violent du dieu qui s’est proclamé « jaloux » à la face de l’humanité, Ialdabaoth-Yahvé. De fait la tendance au zèle n’est autre que la volonté de faire mieux que bien, d’aller plus vite que la musique. Or il est bien connu que le mieux est l’ennemi du bien : et l’ennemi, c’est l’Adversaire, Satan, l’ « obstacle que Dieu se fait à Lui-même ». Autant dire que le mieux est l’obstacle que le bien se fait à lui-même : ainsi, au fond, mieux et mal peuvent-ils rigoureusement s’identifier.

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La définition que le « Wiktionnaire » donne du zèle est intéressante aussi : « Vive ardeur pour appliquer les consignes et les règlements à la lettre » et « plus généralement pour le maintien ou le succès de quelque chose, en poussant le travail à l’extrême sans prendre la moindre initiative pour l’alléger en l’interprétant ». Il y a trois choses à noter ici. D’abord, l’ardeur et la vivacité, élevées, intenses : c’est une tendance ascendante ou ascentionnelle, soit aussi l’aspiration — ô combien risquée ! — à la perfection. Ensuite, il est répondu à cette aspiration par une application à la lettre des règles et des lois, jusques et y compris « à l’extrême ». Or il est connu que si « l’esprit vivifie, la lettre tue » (Paul de Tarse), et prendre les choses à la lettre, c’est, à la longue, s’abîmer dans la répétition et l’aliénation, la caricature et l’absurdité (qui sont autant d’éminentes signatures infernales et sataniques). Car les choses, de même que les lois, sont à prendre selon l’esprit — ce qui revient à « lire entre les lignes » et prendre le risque d’interpréter, en effet, la tâche à accomplir, afin de « l’alléger », c’est-à-dire de la faire non pas mieux mais juste bien. Car ce n’est, enfin, que par la prise de risque et la prise d’initiative que l’on se détache de la lettre et que l’on agit selon l’Esprit — et qu’alors les choses s’améliorent pour de bon. Elles ne sont pas mieux mais deviennent bien.

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La jalousie et le zèle du Démiurge équivalent donc à cette ardeur juvénile — l’excès de fougue et l’envie de faire mieux que bien — qui se transmute en passant de l’adolescence à l’âge adulte. De fait adultus, « qui a grandi », dérive du verbe adulesco, « croître », « grandir ». Thot-Hermès : « Levez-vous ! Ô hommes, réveillez-vous ! » Croissez et grandissez. Cessez d’obéir à la lettre : agissez selon l’esprit. C’est la clef livrée à la fin du film Légion. L’armée des anges, à l’issue de l’affrontement épique et décisif entre les archanges Mickaël — qui aide une poignée d’humains à survivre et à franchir l’Apocalypse — et Gabriel — qui obéit à Dieu et veut en finir avec l’humanité : « La différence entre toi et moi, dit en substance Mickaël à Gabriel après l’avoir vaincu, c’est que tu fais ce que Dieu veut tandis que je fais ce dont Il a besoin. » (Mickaël a pris l’initiative et le risque d’interpréter la mission pour l’accomplir en réalité). Et Dieu a-t-Il besoin d’une humanité soumise, rampante et asservie, ou d’une humanité debout, digne et responsable ? Ce passage d’une humanité infantile ou adolescente à une humanité adulte et sûre d’elle-même est aussi le passage — décrit par Abellio dans Vers un nouveau Prophétisme en 1947 — de l’ancienne à la nouvelle Alliance entre Dieu et l’humanité, alors que la peur a cessé chez les hommes et que la colère a cessé chez Dieu. Il nous a d’ailleurs été dit la même chose plus récemment, par voie « canalisée » : l’enjeu de la « Transition » actuelle, comme ils disent — les New Age, on se demande pourquoi, répugnent à parler d’Apocalypse — réside dans notre passage, en tant qu’espèce, à l’âge adulte.

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Cela permet aussi de comprendre pourquoi des penseurs emblématiques du XXe siècle comme Hannah Arendt ou Primo Levi ont échoué devant la question du mal, à partir de l’expérience de la Shoah. Cela se constate à travers la position qu’ils ont prise face au pardon. Arendt a approché la vérité dans son étude du cas Eichmann, parfait exemple d’individu zélé, appliquant les consignes à la lettre sans réfléchir, et commettant ainsi l’horreur en croyant bien faire. Et Arendt de nous dire que « le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions ». « Peut-être » ? Ô combien, oui ! Fut-elle assez audacieuse elle-même, en son for intérieur, pour pardonner Eichmann ? Dieu seul le sait. Nulle audace, en revanche, chez Primo Levi, quand il déclare, à la fin de Si c’est un homme, que « comprendre n’est pas pardonner » : s’il peut comprendre le martyre que lui et les siens ont subi, il n’est pas prêt pour autant à pardonner. Cela s’appelle aussi une capitulation en rase campagne. Nous sommes même là à la limite de la contradiction. Car si l’on a compris, on pardonne aussi. Cela va ensemble : comprendre, c’est aimer. Comprendre sans pardonner, c’est manquer d’amour — et manquer l’amour. Mieux l’on comprend et plus l’on aime — et vice-versa, mieux on aime et plus on comprend. C’est un cercle vertueux et c’est exponentiel. Il y a donc, dans la position de Primo Levi face au pardon, comme une carence d’amour qui le prive de la force et de l’ardeur — pour le coup ! — nécessaires pour pardonner. C’est resté pour lui un abîme infranchissable. Or il faut bien, à un moment ou à un autre, se jeter dans le vide. Et l’amour donne des ailes… Et c’est bien l’amour et la paix que chante Goethe en disant — dans un élan manifeste d’ardeur et d’audace maîtrisées — que « le pardon est la revanche ultime ». En n’arrivant pas à pardonner, Levi reste dans la revanche. Alors qu’après le pardon, la revanche est assouvie, abolie, transmutée : Rédemption de Satan et Résurrection de Jésus-Christ ! C’est là l’Œuvre au Rouge, moment fort de la « montée gnostique » (Abellio) et percée spirituelle décisive. Merveille gnostique et alchimique, jusqu’au bout combattue, comme il se doit, par l’église catholique : l’écrivain et philosophe Giovanni Papini, en 1954, fut condamné par le Vatican, nous dit Serge Hutin, « à cause de son livre Le Diable, qui reprenait la doctrine origéniste du rachat final de l’ange déchu ». Cela paraît d’autant plus stupide de la part de Rome que Yavhé (Ialdabaoth-Enlil-Seth-Satan), le Dieu de l’Ancien Testament, n’attend au fond que d’être pardonné et racheté pour que cessent enfin les horreurs et les aberrations auxquelles sa Révolte et sa Chute ont donné lieu. En refusant la vérité de la rédemption finale de Satan, l’église romaine ne fait que perpétuer un état de fait suranné, périmé, dépassé. C’est que l’involution terminale n’était pas encore assez prononcée en 1954… L’est-elle enfin aujourd’hui ? A chacun-e d’en décider. « Au cap des sept cents ans », c’est maintenant. 

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