Les Cathares, les Wisigoths et Rennes-le-Château

Le 2 août dernier, Jean-Michel Pous m’a invité à prendre la parole à ses côtés lors de sa conférence à propos des cathares, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Si je ne partage pas sa propension à réduire les cathares à de simples « chrétiens ariens » — au risque d’ignorer le caractère essentiellement gnostique de leur doctrine et de leur démarche —, je souscris tout à fait, en revanche, à la lecture historique innovante et revigorante qu’il propose de la croisade contre les Albigeois. Manière aussi d’affirmer au passage le caractère foncièrement cathare du mystère de Rennes-le-Château. 

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Avec Kris Darquis, animatrice de « La Gazette de Rennes-le-Château », et Jean-Michel, le 2 août 2017, à l’Hostellerie de Rennes-les-Bains. Photo : Arpaix.

Jean-Michel Pous, en effet, en bon connaisseur du mystère de Rennes-le-Château, a perçu avec une imparable acuité l’enjeu crucial qu’ont toujours constitué, pour l’église romaine (et la hiérarchie noire qui gouverne ce monde pour quelques années encore), les vestiges et reliques entreposés dans les Corbières cathares — plus précisément le pays de Razès, c’est-à-dire le Rhedensis, ancien territoire de Rennes-le-Château (l’ancienne Rhedae, en laquelle il reconnaît « la capitale spirituelle des Wisigoths »). Ainsi peut-il expliquer l’expansion militaire et politique des Francs de Clovis, — jusqu’à la bataille de Vouillé en 507 dans laquelle périt le roi wisigoth Alaric II —, par la volonté de Rome de prendre le contrôle du Razès afin de s’emparer de ses fabuleux trésors. Même chose avec la croisade contre les Albigeois au XIIIe siècle : au-delà de l’habituel projet génocidaire et totalitaire de l’église catholique — qui s’acharna à exterminer les desposynes occitans, puisque les principales familles cathares (Foix, Trencavel, Lordat, Rabat, Aniort, Hautpoul, Blanchefort, Péreille, etc.) étaient de « sang réal », membres de, ou apparentées à la lignée davidique issue de Jésus-Christ et Marie-Madeleine —, il s’est agi aussi pour elle de s’assurer le contrôle et la possession des antiques vestiges et reliques sacrées qui dorment encore dans les sous-sols du Razès. Sur ce point, comme l’a aussi souligné Jean-Michel, les Romains ont échoué : les cathares, aidés par les templiers, ont su préserver, avant de le transmettre, le secret des trésors enfouis dont ils étaient dépositaires.

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Albédun, dit Le Bézu

Jean-Michel Pous avance aussi l’audacieuse et pertinente proposition voulant que, dans les chroniques médiévales, les Albigeois ne soient pas les gens d’Albi (ville qui, de fait, n’avait rien de plus cathare qu’une autre, et qui fournit au contraire de nombreux contingents aux armées franco-romaines) mais les gens d’Albédun, c’est-à-dire l’étonnante forteresse qu’on appela ensuite Le Bézu, perchée sur une ligne de crête particulièrement étroite à 832 m d’altitude entre le mont Bugarach, le mont Cardou et Rennes-le-Château. (Voir aussi cette excellente présentation.) Tout laisse à penser, en effet, que Le Bézu fut un site cathare bien plutôt que templier (comme cela est un peu trop vite affirmé), répondant à une fonction cultuelle bien plutôt que militaire (à l’instar de la plus emblématique forteresse cathare, Montségur).

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A l’appui de cette idée — Albédun et non Albi comme origine du nom d’ « Albigeois » —, deux solides arguments. D’abord, la localisation du site, au coeur de ce prodigieux sanctuaire à ciel ouvert que constitue le secteur de Bugarach et des deux Rennes. Les alentours d’Albédun présentent en outre plusieurs sources (captées ou non) et les entrées d’anciennes mines (notamment la Jacotte) ; le château d’Albédun verrouille aussi les vallons du Casserats et de la Blanque ; on note enfin la présence d’une énorme ruine à proximité immédiate d’Albédun, dans le prolongement de la crête de la Falconnière (ruine qui évoque fort l’une de ces douze fameuses bergeries fortifiées dont Jean-Michel a eu l’occasion de souligner le rôle). Autant d’indices accréditant l’importance de ce site dans la surveillance des voies d’accès aux souterrains légendaires du Razès.

Ensuite, deuxième argument factuel : la venue immédiate, dès 1210 (et après le carnage de Béziers l’été précédent), des troupes de Simon de Montfort. C’est la chute de la forteresse de Termes qui entraîna la reddition d’Albédun, à un moment où les Français détruisent aussi le château de Coustaussa, juste en face de Rennes-le-Château. (C’est de 1210 également que date la prise d’Arques, site confié en 1231 à un lieutenant de Montfort, Pierre de Voisins, qui y dressa l’imposant donjon destiné à surveiller l’entrée de la gorge de Bézis, autre ’’point chaud’’ et haut-lieu du mystère de Rennes-le-Château.) Quand on connaît l’intelligence et l’efficacité tactiques de Simon de Montfort, cela incite fort à penser en effet, — ainsi que l’affirme Jean-Michel Pous —, que les trésors du Razès importaient bien davantage aux Romains que le salut des âmes et la restauration morale d’un clergé corrompu et déliquescent…

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Le Bugarach vu depuis Le Bézu.

Une dernière précision s’impose. Je conteste, chez Jean-Michel, sa façon d’identifier les cathares à des ariens — disciples d’Arius (256-336), un docteur chrétien qui avait tant d’influence que Rome dut mobiliser le concile de Nicée en 325 pour lui barrer la route. De fait il y a loin de la doctrine d’Arius à celle des cathares : son principal désaccord avec les catholiques résidait dans la distinction du Père (Dieu) et du Fils (Jésus-Christ), là où les catholiques soutenaient que Père et Fils, c’était kif-kif bourricot. La stupidité catholique n’est certes plus à démontrer, mais la gnose cathare est autrement vaste que cette seule nuance (bien que déjà considérable en tant que telle, et dont on n’a pas fini de tirer les implications). Je l’ai développé dans mon livre : les cathares étaient les héritiers indirects de Zoroastre, de la pensée grecque (Pythagore, Socrate, Platon) et de l’Hermétisme, et les héritiers directs de Manès qui avait synthétisé le tout en y intégrant l’enseignement de Jésus-Christ. Les cathares, dûment manichéens, ne sauraient donc être assimilés à des ariens. Disons seulement que l’insistance — selon moi, abusive et intenable — de Jean-Michel Pous à assimiler cathares et ariens a du moins pour mérite de signifier combien les chrétiens d’Occitanie, de la chute de l’Empire romain jusqu’au Moyen Âge, n’avaient quoi qu’il en soit rigoureusement rien de catholique. Voilà pour le plan doctrinal, intellectuel et philosophique ; car au plan historique et généalogique, en revanche, il est bien possible que Jean-Michel ait raison quand il avance par exemple que la famille d’Hautpoul descend des hommes de confiance à qui le Wisigoth Athaulf avait confié à partir de 413 la surveillance des marches de son royaume face aux Francs, sur la montagne Noire, « au-dessus de l’actuelle ville d’Aussillon, dans le Tarn » (Petite encyclopédie de Rennes-les-Bains et Rennes-le-Château, p. 35). Car si elle n’est guère prouvable, cette hypothèse n’en a pas moins l’imparable avantage d’apporter plus de réponses qu’elle ne soulève de nouvelles questions. Du reste la filiation entre les Wisigoths et les Cathares, en toute rigueur, a bien plus de cohérence au titre géopolitique ou géostratégique de la surveillance et de la ’’gestion’’ des trésors cachés dans le Razès, qu’au point de vue doctrinal et intellectuel. (Sans oublier que dès la fin du VIe siècle, l’arianisme wisigothique avait cessé d’exister, au moins officiellement : le roi Récarède se convertit au catholicisme en 589.) C’est surtout sur le plan juridique que la souplesse et la tolérance des Wisigoths préparèrent clairement le terrain à la florissante civilisation occitane du Moyen Âge, avec son art de vivre à base de paratge et de convivialité : là se signe à l’évidence l’héritage arien de l’Occitanie cathare. Renée-Paule Guillot, dans son magnifique Défi cathare (1975), l’avait bien compris, en évoquant ainsi ces rois wisigoths en avance sur leur temps : « Rois somptueux, mais rois bourgeois et démocrates avant l’heure. Théodoric II, Euric reçoivent et écoutent attentivement les députations des corps de métiers. Imitant les démagogues romains, ils accordent aux artisans libertés et franchises, et avec une étonnante souplesse, ils adaptent le code romain trop rigide à leur gré, au droit coutumier local. Ce qui donnera naissance, en 480, au code d’Euric, rédigé sous la dictée de leurs juristes. Le Languedoc futur devra à ces princes une ouverture d’esprit que la France du Nord ne connaîtra pas avant bien longtemps ; et une société souriante, dénuée de sectarisme, au sein de laquelle les hiérarchies se côtoieront et s’interpénètreront sans amertume ni lutte de classes. » « Des siècles à l’avance, ajoutait Mme Guillot, se profile ainsi la fameuse loi de Paradge, qui, dévalorisant, dans une certaine mesure, le titre et la naissance, accordera la primauté à la valeur de l’homme. » C’était donc déjà une manière anticipée, une préfiguration de la méritocratie républicaine que les Cathares devaient si bien incarner quelques siècles plus tard.

L’insistance de J.-M. Pous sur l’arianisme des Wisigoths joue certes un rôle nécessaire et salutaire de réhabilitation historique, — tant il est vrai que cette période charnière de l’histoire de France (à la jonction de l’Empire romain et du Moyen Âge) a été censurée autant que possible par le pouvoir catholique. Peu d’auteurs l’ont signalé : « Dans nos pays occitans, particulièrement en Catalogne et dans les pays voisins, il convient de rappeler le rôle éminent des Wisigoths qui peuplèrent le pays en profondeur et qui, s’unissant à la population gallo-romaine, furent les principaux continuateurs de la civilisation antique et les créateurs d’une nouvelle civilisation originale, surtout apparente en Espagne, mais qui, bientôt détruite par l’invasion musulmane, se continuera dans les régions refuge d’Asturie et de Catalogne et aussi dans l’empire carolingien où de nombreux architectes furent des Wisigoths. Ces vérités ont été étouffées comme si on reprochait encore aux Wisigoths d’avoir été ariens et on a souvent dissimulé ce qui subsiste de créations wisigothiques sous le terme vague de ’’préromanes’’. » (René Quehen, La Seigneurie de Peyrepertuse, 1975.) Il est vrai, également, que le catharisme a aussi fleuri au nord de la Loire, en Flandre, Champagne, Bourgogne et Rhénanie — pays de tradition arienne (puisque que Burgondes ou Ostrognoths étaient ariens eux aussi). Mais en plus de l’héritage wisigothique et arien de l’Occitanie médiévale, cependant, on doit enfin considérer que les cathares, — de manière cette fois non seulement généalogique mais proprement ethnique (c’est-à-dire mentale et culturelle) —, descendaient aussi des Celtes. La langue occitane, de même que la toponymie, permettent de s’en rendre compte : le substrat populaire et culturel, dans lequel se sont implantés puis fondus les Wisigoths, était gaulois et l’est resté. Une filiation celtique par ailleurs corroborée, entre autres et en particulier, par un Maurice Magre dans sa très belle Clef des choses cachées (1935). Si l’arianisme des Wisigoths, en préservant la mentalité populaire des dogmes ineptes et délétères imposés par l’église romaine, a bien préparé le terrain à la prodigieuse efflorescence cathare des Xe et XIe siècles, c’est aussi parce que ce terrain y était déjà propice. Et ce terrain était celtique.

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Rennes-le-Château, un soir d’été

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