Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle

Le Livre secret de Jean, évangile apocryphe de 70 versets, a été retrouvé en Egypte en 1896, et publié en français chez Gallimard en 2007 puis au Septénaire en 2012. Une version plus longue en sera également découverte à Nag Hammadi en 1945. Ce texte, donné comme « Enseignement du Sauveur et révélation des mystères et des choses cachées dans le silence », offre un excellent aperçu et une efficace synthèse des enjeux qui résident dans le passage de l’Ancien Testament au Nouveau Testament et de l’ancienne Alliance à l’Alliance nouvelle entre l’individu et Dieu. En voici quelques aspects.

Ce jour-là, Jean s’en va au temple. Un pharisien nommé Arimane vient l’interpeler : « Où est donc le maître que tu as suivi ? » Jean répond : « Il est retourné à l’endroit d’où il était venu. » Et Arimane de rétorquer : « Ce trompeur, ce Nazaréen, s’est joué de vous. Il a fermé vos cœurs et vous a détournés de l’enseignement de vos pères ».

Cela commence fort. Le pharisien s’appelle Arimane : en persan, Ahriman est la forme contractée de Angra Mainyu, l’entité sombre opposée au principe lumineux Ahura Mazda, dans la doctrine de Zarathoushtra. La figure du pharisien est donc identifiée à la figure du principe mauvais. (Pharisiens qui furent à l’origine, trois siècles plus tard, de la fondation de l’église catholique romaine, que les cathares devaient désigner par la suite comme « l’église de Satan » : on comprend pourquoi…) Qui étaient les pharisiens ? Ils étaient les « marchands du temple », les desservants du temple de Salomon à Jérusalem, auxquels s’attaqua Jésus-Christ avec virulence (comme il est rapporté dans le seul Evangile de Jean, d’ailleurs, et pas chez Marc, Luc et Mathieu), en leur signifiant le déshonneur et la honte de leur trafic religieux : s’engraisser sur le dos de la piété populaire en vendant des sacrifices sanglants censés plaire à Yahvé, exploiter les fidèles en les faisant payer pour assassiner des animaux sur la promesse que cela soulagerait leur peine et améliorerait leur condition. Voilà la supercherie, l’hypocrisie, le chantage à la base de tous les pouvoirs civils et cléricaux, que Jésus-Christ est venu mettre en lumière et mettre à bas. Le pharisien, à l’époque, c’est donc le clerc hébreu, ministre du culte hébraïque, féroce gardien de la tradition mosaïque et vétéro-testamentaire, défenseur jaloux des avantages acquis de cette petite cléricature, cette caste de privilégiés, de propriétaires et de législateurs — de parasites sociaux et d’exploiteurs économiques, dirait-on, avec pertinence, en termes marxiens — incapables de reconnaître la « bonne nouvelle » apportée par Jésus-Christ ni encore moins d’admettre la dignité messianique de ce dernier. C’est que les pharisiens, comme l’a dit aussi Jésus-Christ, sont responsables d’avoir « égaré les clés de la connaissance » à leur seul profit et au détriment de tous les autres ; — « égaré », ou… accaparé et dissimulé. (Où l’on comprend mieux, du coup, la « parole suprême » que Krishna adresse à ceux qui sont capables de l’entendre : « Détache-toi de toutes les lois » — puisque les lois sont écrites par ceux qui ont « égaré les clés de la connaissance » et qui utilisent précisément les lois pour interdire ces clés aux hommes de bonne volonté…)

Le pharisien, qui vient ici agresser Jean dans sa foi en insultant Jésus-Christ, manifeste donc la tendance maligne et perverse du principe mauvais, Ahriman. Le trompeur, le menteur, c’est le Démiurge, « prince de ce monde » et « père du mensonge », dixit Jésus-Christ ; or voici que le pharisien retourne la chose et inverse la réalité en traitant Jésus-Christ de trompeur. (Stratégie défensive assez infantile, on en conviendra !…) Le pharisien Arimane accuse aussi Jésus-Christ d’avoir détourné ses disciples de l’enseignement de leurs pères — c’est-à-dire de la tradition patriarcale et judaïque dont les pharisiens sont les dépositaires infatués et grassement rémunérés, et que Jésus-Christ est venu accomplir et abolir. (C’est le sens de la fameuse parole, dans Mt. 10, 35 : « je suis venu mettre la division entre le fils et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ».) Remettre en cause l’enseignement des pères et défier la tradition religieuse : intolérable blasphème, germe de toutes les hérésies, prototype du sacrilège. Le pharisien Arimane se pose ainsi comme le digne précurseur du « père de l’église » (et « saint ») Augustin d’Hippone, qui expliquera, à peu près 400 ans plus tard, qu’il est juste et bon de forcer par la violence les humains à entrer dans le moule et à se soumettre à l’héritage patriarcal et pharisien incarné par la papauté romaine. (Nous avons donc là aussi, déjà et en filigrane, l’Inquisition et la Gestapo.) Entre les pharisiens et les romains, les mosaïques et les catholiques, la filiation est directe et continue. C’est avec cette logique infantile et rétrograde que Jésus-Christ est venu rompre. C’est cette logique que le pharisien Arimane entend maintenir à tout prix, y compris par le martyr et l’assassinat du Sauveur.

Ajoutons encore que selon Rudolf Steiner (Lucifer et Ahriman. Leur influence sur l’âme et dans la vie, Editions anthroposophiques romandes, Genève 2006), « Ahriman est la puissance qui rend l’homme aride, prosaïque, ’’philistin’’ » — c’est-à-dire : petit-bourgeois, épicier, rentier… — « et qui entraîne l’homme aux superstitions matérialistes ». On reconnaît bien là l’inspiration démiurgique à l’œuvre dans le rationalisme étroit, la prédation et la rapacité capitalistes, la grossière illusion de la science mécaniste, l’esprit cynique et nihiliste qui préside à toutes les dictatures religieuses et civiles (morales et sociales) qui étouffent encore ce monde et les peuples. Voilà les tendances médiocres et perverses que Jésus-Christ est venu éclairer et transcender. Deux mille ans plus tard, nous en sommes encore là. Pour quelques années encore.

Reprenons le récit de Jean. Ayant quitté le pharisien, « très affligé en mon cœur » et « alors que je méditais sur ces choses », dit-il, voici que s’ouvrent les cieux et qu’apparaît le Sauveur, sous les formes successives d’un enfant, d’un vieillard et d’un serviteur. « Jean, lui dit-il, pourquoi es-tu dans le doute et la crainte à ma venue ? » Aie la foi, chasse le doute et chasse la peur… Et arrête de geindre ! « Ne sois pas pusillanime », poursuit le Christ : « relève ton visage, viens, écoute et saisis ce que je vais te dire en ce jour » afin d’ensuite le faire connaître à celles et ceux « qui sont à même de penser ». Deux enseignements sont à tirer de cette apostrophe : en finir avec la pusillanimité, c’est-à-dire la peur du risque et des responsabilités, l’incapacité à prendre des risques et des initiatives, le manque de courage et d’audace. C’est là un précepte gnostique essentiel (essentiellement gnostique), distinctif de l’approche occultiste — qui n’a que trop tendance à négliger les conséquences de ses actes — comme de l’approche mystique, — qui privilégie la fuite et le repli à la prise de risque et la prise de responsabilité. Le latin pusillaminis, « qui manque de courage », est formé sur l’expression pusillus animus, « âme mesquine », composée de pusillus, « tout petit », et d’animus, « âme », « courage ». Voilà donc la tare, l’erreur foncière et première dont Jésus-Christ demande à Jean de se défaire s’il veut comprendre les révélations qu’il a à lui faire. Où l’on se rend compte aussi que le premier critère de l’intelligence et de la connaissance est bien le courage : une réalité que l’on verra ensuite à l’œuvre — et à quel point ! — chez les Albigeois, comme l’avait bien compris René Nelli dans sa belle étude sur Les Cathares (Marabout, Paris 1972), « les cathares considérant que la première vertu, la seule qui transcende la mort, celle qui permet et conditionne toutes les autres, était le courage ». Des gnostiques du premier siècle aux cathares du Moyen Âge, la cohérence et la continuité sont donc nettes.

Deuxième enseignement : ne pourront saisir et intégrer la « bonne nouvelle » que celles et ceux qui, appartenant à « la race inébranlable, une race d’êtres parfaits », « sont à même de penser ». Là aussi, c’est clair : tout le monde n’est pas capable de la même compréhension. Tout le monde n’est pas prêt à entendre l’enseignement du Christ (ni a fortiori de l’appliquer), tout le monde n’a pas le courage, l’ardeur et la fermeté nécessaires à la réception et l’intégration de la doctrine évangélique. Être « à même de penser » : nous retrouvons là « l’exigence fondamentale de rationalité » sur laquelle insista Raymond Abellio (« dans la voie de la gnose l’usage préalable de la raison analytique a toujours été considéré comme essentiel »). Savoir réfléchir par et pour soi-même, être rationnel, logique et cohérent : condition sine qua non à l’initiation gnostique. « Le maître hindou Aurobindo, rappelait aussi Abellio, proteste qu’il n’entend pas abdiquer son sens critique, même dans l’expérience supranormale et suprarationnelle, au contraire » : « La conscience qui expérimente, disait Aurobindo (dans La Synthèse des Yogas), doit conserver une clarté et un ordre sans défaillance dans ses observations, une sorte de bon sens sublimé, une capacité de se critiquer elle-même sans faiblesse, une discrimination exacte, un certain art de coordonner les choses avec fermeté. Une saine prise sur les faits et un esprit hautement spiritualisé doivent toujours être présents. » Sans cette « exigence fondamentale de rationalité », point de gnose ni d’ésotérisme : du mysticisme ou de l’occultisme, rien de mieux.

Jésus-Christ se lance alors, à l’adresse de Jean, dans le récit des événements mythiques — à la fois ontologiques et prégénésiques (ils précédèrent les événements rapportés par la Genèse biblique) — que tous les pouvoirs et les clergés ont cherché à combattre et à occulter, — cette « révélation des choses cachées dans le silence » sans la compréhension desquelles il n’est point de gnose. Les « mystères » désignent donc ici les mythes (les deux mots ayant semblable origine) : ils sont « cachés dans le silence » précisément pour échapper à la censure et à la persécution des cléricatures. C’est que le mot « mythe », en effet, implique essentiellement l’idée de silence : le grec mythos désigne « ce qui doit être tu » (c’est-à-dire maintenu dans le silence), mythos ayant également donné « mutisme » (le fait de garder le silence) et « muet ». Là encore, le message est clair : une fois lus et entendus, ces mystères sont à taire, sous peine d’encourir la fureur et la violence des pouvoirs en place. C’est aussi, au moins en partie, pour avoir outrepassé cette exigence — qui rejoint la discipline du « secret initiatique » — que les cathares ont souffert la persécution et le génocide. Néanmoins cette exigence est-elle aujourd’hui caduque : les temps ont changé et nous sommes dans l’Apocalypse, la « Révélation » — et Raymond Abellio, parmi d’autres, l’a également souligné (dans la La Fin de l’ésotérisme en 1973) : la gnose, l’ésotérisme et la Tradition (« Tradition » avec une majuscule désignant la « tradition primordiale ») sont à accomplir et à « désocculter », c’est-à-dire à mettre au jour et à mettre à jour, — à manifester et à exprimer dans les termes et les façons de notre époque. Abellio parlait à cet égard de « la formulation des doctrines » et de « leur incarnation vécue » : « c’est à nous, hommes d’aujourd’hui, qu’il incombe d’expliciter la Tradition en passant d’une simple ’’participation’’ à une vraie ’’connaissance’’. » Dit autrement, cette connaissance « vraie » s’avère la forme supérieure et transcendantale de la participation vulgairement religieuse et passivement extérieure, qu’elle soit morale ou mystique — mais sans être intellectuelle ni gnostique : en gnose et chez Abellio, « la participation consciente et permanente à l’interdépendance universelle est l’achèvement en l’homme du mystère de l’incarnation. C’est par cette dernière expérience, qui est initiatique, que l’homme est introduit à un mode entièrement nouveau d’existence. En dehors d’elle, il n’y a pas à strictement parler d’ésotérisme. Et dans cette expérience, tout ésotérisme en fait s’abolit. » C’est là, à vingt siècles de distance, une brillante et imparable restitution du message gnostique de Jésus-Christ. Abellio avait aussi rappelé cette parole du Zohar : « Le Saint, béni soit-il, ne veut pas que les mystères soient divulgués dans ce monde. Mais quand approchera l’époque messianique, même les petits enfants connaîtront les secrets de la sagesse, ils sauront tout ce qui doit arriver à la fin des temps grâce à des calculs. » Autre acception de la parole christique : « soyez comme des petits enfants ». Et illustration de notre actuelle réalité, où se rencontrent en effet de plus en plus d’enfants — dits « indigo », « cristal », « arc-en-ciel » ou que sais-je encore, par le milieu New Age — qui sont nés avec un niveau de conscience bien supérieur à celui de la grande majorité des adultes qui les entourent. 

Le Livre secret de Jean raconte ensuite l’histoire de Barbelo, la « mère cosmique », et Ialdabaoth, le « premier archonte » — tragédie galactique et génésique dont nous portons encore les cicatrices béantes. La suite au prochain épisode. 

3 commentaires sur « Le « Livre secret de Jean » : aperçus sur notre fin de cycle »

  1. Bonjour,
    Permettez-moi d’apporter quelques précision au sujet du véritable auteur de l’Apocalypse puisqu’il est ici question d’un livre secret s’y rapportant.
    Donc, pour connaitre cet auteur, et apôtre préféré du personnage de Jésus, il faut tout d’abord retrouver les véritables origines et l’Histoire du Christianisme.
    Extrait :
    JOHANA
    C’est au milieu de la préoccupation générale de cette époque (entre le IIème et le Ier siècle avant JC) qu’une femme s’éleva qui vint prêcher le retour à l’ancienne doctrine israélite et la restitution de la science antique.
    Cette femme s’appelait Johana ; ses disciples s’intitulent eux-mêmes Mandaïe de lohana.
    Les Mandaïtes sont ceux qui croient au Manda de hayyé (esprit de vie), littéralement connaissance de la vie.
    On dit aussi « Chrétiens de saint Jean », depuis qu’on a masculinisé le nom de cette femme.
    Mais, nous l’avons déjà dit, ils ne s’intitulaient pas Chrétiens, mais Christiens.
    La doctrine de Johana a pris le nom de Sabéisme, comme celle des anciens Iraniens et comme celle des Ethiopiens dont cette secte va restaurer la morale.
    Donc les premiers Christiens sont des Sabéens (mot dérivé de sabba, baptistes).
    Le nom de baptiste vient de ce que les hommes avaient l’habitude de se purifier tous les huit jours pour se présenter purs à la Déesse.
    Dans la confusion des explications modernes, on nous dira que Johana représente le Feu sacré.
    Sa fête, célébrée le 24 juin, le jour le plus long de l’année, est destinée à perpétuer la gloire de sa lumière spirituelle. C’est pour cela que, depuis dix-neuf cents ans, on allume les feux de la Saint-Jean.
    C’est la grande fête du peuple, le grand jour, ou jour du Soleil (Le Solstice d’été – Saint-Jean – a dû servir de fête, célébrant la Divinité, longtemps avant saint Jean. ; On a dû substituer son nom à d’autres noms plus anciens
    Burnouf fait remonter les deux fêtes du Solstice, Noël et Saint-Jean, à 7.000 ans. Pour lui, saint Hélie a succédé à Hélios, le Soleil, saint Démétrius à Déméter ou Cérès, la sainte Vierge à la Vierge Minerve, qui fut l’aurore, etc.).
    Johana, comme une multitude de noms de femmes, vient de la racine Ana ou Hana.
    Précédé de la lettre idéographique Iod, il devient lo-hana. Ana est un nom kaldéen qui signifie Ciel ou lumière astrale : on disait Anima mundi, d’où vint Anaïtia.
    Ana-Kanya est un nom ésotérique qui signifie « Vierge de lumière » (Cailleux, La Judée en Europe).
    En roumain, Jeanne est encore Iana. Nous trouvons aussi Juana et Ivana, d’où Ivan.
    C’est le nom symbolique de la Femme.
    La colombe qui représente le Saint-Esprit est appelée Iona en hébreu.
    Et, parmi les surnoms donnés à Johana, nous en trouvons un qui rappelle ce principe de lumière spirituelle : c’est Saint-Jean-de-Luz.
    Le mot Yoni en sanscrit, d’où Yonijas, qui a la même racine, est porté par les partisans du Principe féminin.

    LA NAISSANCE ET L’ENFANCE DE JOHANA
    D’après les antiques traditions d’Iran, recueillies par Abulfarage, Zerdasht, le restaurateur du Magisme, homme de science, grand astronome, annonça sous les premiers successeurs de Cyrus et peu de temps après le rétablissement du Temple qu’un Enfant divin, appelé à changer la face du monde, naîtrait d’une Vierge pure et immaculée dans la région la plus occidentale de l’Asie.
    Or cette prédiction ne pouvait se rapporter qu’à Johana. C’est bien elle qui est Jean le Divin, Jean de Dieu, Jean bouche d’or.
    L’histoire du petit saint Jean a précédé celle du petit Jésus, qui en a été la copie.
    Elle est racontée dans l’Evangile selon Luc. Dans le chap. I, tous les versets de 1 à 25 s’y rapportent, puis de 57 à 80. Une coupure est faite au milieu de cette histoire pour y introduire une copie maladroite s’appliquant à Jésus.
    Suite : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/2017/07/origines-et-histoire-du-christianisme.html
    Cordialement.

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