Le Baphomet templier, une image de Sophia

Voici le portail de l’église Saint-Merri, rue Saint-Martin à Paris, avec une représentation du « Baphomet » templier, c’est-à-dire la « lumière de la Sagesse » dans la doctrine de Zoroastre, la Sophia des gnostiques, et la « Vierge de Lumière » des manichéens, équivalente à l’Esprit saint de la Trinité catholique. Cela explique pourquoi la propagande catholique a dû calomnier les Templiers en jugeant le Baphomet comme satanique, de même que les Romains ont bâti leur dogme et leur église sur l’oppression et le rejet des femmes et de la féminité divine.

Saint Merri 2

Cette figure du Baphomet s’est d’abord trouvée chez les hermétistes et les gnostiques du monde méditerranéen et moyen-oriental (aussi bien chrétiens que musulmans) avant d’être ramenée de Palestine en Europe par les Templiers. L’étymologie suggère l’origine zoroastrienne de cette idée : le mot « Baphomet » dérive du persan Manuhmed. Dans l’interrogatoire des Templiers de Florence figure cette phrase : « Adoretis istud capud, quia vester deus est et vester Magumeth » : « Adorez cette tête parce qu’elle est votre dieu et votre Magumeth ». L’étymologie indique aussi que cette tête, de même que le personnage ailé, cornu et pourvu de seins au portail de Saint-Merri, représente l’Esprit soi-même, la Sophia des gnostiques (le saint-Esprit, troisième terme de la Trinité catholique). D’après Déodat Roché en effet (dans « Le Graal pyrénéen : Cathares et Templiers », Etudes manichéennes et cathares, Arques 1952, p. 251), « Manvahmed ou Manuhmed […] signifie ’’lumière de la sagesse’’, Noûs, l’Esprit, en iranien ». Déodat Roché a aussi publié, dans les Cahiers d’études cathares (été 1967, n° 34), le compte-rendu de M. Lochbrünner (sur l’ « Evolution de la conception iranienne de Zoroastre à Manès ») qui rappelle que chez Manès, « Monhumed » est « la Vierge de Lumière », celle « qui confère la connaissance ». Manuhmed ou Monhumed, Noûs, l’Esprit, la Sagesse : c’est Sophia, archétype féminin que la théologie romaine a voulu réduire à la figure de la Vierge Marie — avec laquelle elle partage cette qualité divine, que Rome devra plus tard reconnaître à travers son dogme de l’Immaculée Conception en 1854 : la parthénogenèse, ou l’autofécondité (le fait que la déesse peut enfanter toute seule).

Un hymne manichéen lui prête ces paroles : « Allons ! âme, ne crains rien ! Je suis ta Manuhmed, ta caution, ton sceau. Et je suis ta lumière, le flambeau primordial, la grande Manuhmed, la caution parfaite ». Cette connaissance était encore vivante au Moyen Âge, chez les cathares, jusqu’aux dernières heures de leur communauté, puisque Bernard Gui, dans ses sentences d’Inquisition (dans les années 1300-1310), condamne Pèire Autier pour avoir dit, entre autres, que « sainte Marie, mère de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, n’est pas et n’a jamais été une femme de chair » mais la gleisa, l’assemblée des fidèles (cité par Anne Brenon dans Le Choix hérétique, p. 27). Pour les cathares, l’Esprit saint, « c’est cela, la Vierge Marie dans les ténèbres ». Autrement dit, la lumière.

Déodat Roché propose aussi (in ibid.) de voir dans le nom Manuhmed « la transcription extrêmement exacte d’une expression pehlvie, dérivée d’une forme iranienne, Vohu-Mita, avec le sens de ’’bien mesuré, aux belles proportions’’ ». L’idée de juste mesure et de belles proportions nous renvoie à l’idée d’harmonie, laquelle englobe et transcende les idées de rythme et de mélodie, qui ont aussi un sens gnostique et alchimique. Un sens que nous a restitué l’autre grand penseur gnostique du 20e siècle, Raymond Abellio.

Mélodie, rythme et harmonie : les trois forces, les trois Œuvres 

Mélodie, rythme et harmonie, comme il l’évoque dans La Structure absolue (Gallimard, Paris 1965, pp. 226-228), correspondent à « la triade ontologique fondamentale des Hindous », les trois gunas : tamas, tendance descendante ; rajas, tendance latérale et sattwa, tendance ascendante. Par exemple, « les tempéraments mélodiques » correspondent à tamas, « qui caractérise tout ce qui ressortit à l’inertie barbare, à la passivité d’en bas, à l’ignorance, tandis que les tempéraments harmoniques sont ceux des maîtres spirituels rattachés à la tendance […] de sattwa, qui caractérise tout ce qui ressortit à l’exaltation éclairée, la passivité d’en haut, la sagesse. Le rythme remplit tout cet entre-deux et s’attache à la tendance rajas, maîtresse de l’action, du mouvement et de la guerre, c’est-à-dire du perpétuel déversement des ténèbres dans la lumière et de la lumière dans les ténèbres. Tamas se tient au pôle des ténèbres, il est opaque à lui-même ; c’est l’être en-soi. Sattwa se tient au pôle de la lumière, il est à soi-même transparent : c’est l’être cause-de-soi. Rajas est leur co-relation, leur perpétuelle tension, leur polarisation croissante qui fait augmenter conjointement la quantité de l’entropie et la qualité de la conscience : il est l’être pour-soi, la causalité dualistique de l’incarnation de l’esprit dans la matière et de l’assomption de la matière dans l’esprit. »

« D’une manière générale, ponctuait Abellio, tout homme est tamas par ses instincts et ses réflexes, rajas par son mouvement et son dynamisme, et sattwa par sa raison. Le ’’passage au-delà des gunas’’ dont parle la tradition hindoue doit alors être assimilé à l’émergence du Moi transcendental, les trois gunas étant pris ensemble dans une intensification mutuelle qui est aussi un transfiguration progressive, ce qui n’empêche pas les hommes de se ranger selon cette même division comme si l’ensemble des hommes constituait un Homme unique. » Les trois gunas résument l’Œuvre alchimique — la descente au Noir, l’expansion (latérale) au Blanc et l’ascension au Rouge — de même que le symbolisme de la croix, l’essentiel résidant dans l’interaction entre les trois forces et leur intensification réciproque, laquelle traduit et active à la fois la force initiale et terminale, le principe inclus au centre de la croix, « point zéro » (Alpha et Oméga) par lequel s’engouffre et déferle Sophia, l’Esprit, soit l’amour et la connaissance.

Saint-Merri 4

8 commentaires sur « Le Baphomet templier, une image de Sophia »

    1. Bonjour,
      Je viens de prendre connaissance de ce qui est dit dans le lien que Nina a joint dans son message.
      Dans les premières tentatives de compréhension des grandes Vérités Universelles, il semble que chez de nombreux individus, la simple Nature ne suffise pas et, avides de merveilleux, ils préfèrent s’orienter vers la voie sans issue du surnaturel.
      Le surnaturel est une conception moderne qui caractérise une ère de décadence intellectuelle et d’ignorance que le genre humain a traversée, mais dont nous sommes à la veille de sortir.
      Il faut rappeler que les textes anciens, pour la plupart altérés ou faux, sont emplis de symbolismes et d’allégories, et donc difficilement interprétables. Cependant, la Vérité sur ce qu’on appelle « La Chute », et l’histoire de la pomme et Ève, en rapport avec le lien de Nina, peut être dévoilée.
      Rappelons néanmoins, après la lecture du lien, que la forme « reptilienne » n’a rien à voir avec un animal ou un être mi-humain mi-animal, mais représente une idée abstraite : c’est la forme sexuelle. La question sexuelle, dans l’Histoire, est d’une importance capitale.
      Cordialement.
      P.

  1. Bonjour,
    Voici quelques précisions au sujet du Baphomet, qui ne représente, en fait, qu’une parodie :
     » Les ennemis des Templiers ont ridiculisé la Femme-Esprit, qu’ils ont appelée le Baphomet, caricature qui la représentait sous la forme d’une femme à tête de bouc. Ils lui mettent un flambeau entre les cornes, puisqu’elle est porte-lumière, et sur la poitrine le caducée, les deux serpents enlacés qui représentent les deux pouvoirs qui ont écrasé la Femme, la couronne (le roi) et la tiare (le prêtre). Quelquefois, on lui met sur la poitrine une croix avec une rose au centre, l’emblème des Rose-Croix. » (C. Renooz – Le monde moderne – p.382)
    Cordialement.
    P.

    1. « Parodie » à travers le traitement dégradant dû aux sbires de Yahvé (l’église romaine), en effet (Satan ne pouvant « singer » Dieu que par la caricature). Nonobstant c’est bien Sophia.

      1. Dans la langue hébraïque, on traduit le mot Sofetim, qui est un pluriel, par « Juges ». Le mot Sofet (qui est le singulier de Sofetim), veut dire sage ; il est l’origine du mot Sophia et vient de Safeth, une Déesse égyptienne qui personnifiait la vie intellectuelle et présidait aux bibliothèques.
        Dans les Mystères, selon les premiers Gnostiques, la Divinité est l’émanation féminine, le Démi-ourgos ou Architecte de l’Univers, Sophia, la Sagesse. Elle a organisé la Terre et enfanté l’homme.
        La Femme qui était la Déesse, la puissance supérieure (intellectuelle) devant laquelle l’homme s’inclinait, avait créé la Sagesse. Elle était l’éternelle Sophia et son verbe s’appelait sophisme. Puis, l’homme vint, voulut aussi parler, et du sophisme fit le paradoxe, l’argutie, restée au fond de toutes les casuistiques. C’est cette dernière signification qui est restée attachée au mot sophisme, dont la signification première fut dénaturée.
        Petite digression par rapport au mot Sophia :
        Un des Livres sacrés des Christiens s’appelle « Le Divan ». Le mot Divan qui est un terme qui sert encore chez les Arabes et les Turcs à désigner des recueils littéraires qui renferment les œuvres de certains auteurs, est un mot resté dans les langues, mais il sert bien plus à désigner un siège allongé sur lequel on se couche qu’à désigner un livre sacré.
        Ce mot, dérivé de Dêva ou Diva (la Déesse), employé pour désigner le livre, est resté comme une ironie : la Dêva tombée, avilie, est devenue le Divan.
        Egalement, nous voyons le Christos mystique, l’Etre sacré, qui prend, dans la doctrine des premiers Chrétiens gnostiques, le nom de Sophia, la sagesse féminine. Or le mot Sophia eut le même sort que le mot Divan. Après avoir désigné la Femme dans sa suprême sagesse, il arriva à désigner le meuble sur lequel l’homme aimait à la voir étendue, le sopha.
        D’après Antoine Fabre d’Olivet, on attribue aux femmes qui ne se laissaient pas attaquer sans répondre, l’idée de donner à ce meuble un autre nom : « canis pedes » (d’où canapé), « chien à mes pieds » (Les Vers dorés).
        Désolé de m’être un peu éloigné du Catharisme, mais j’ai pensé qu’il était nécessaire d’apporter quelques précisions au sujet du mot Sophia, même si, évidemment, il reste au lecteur de s’assurer personnellement que tout ce qui vient d’être rapporté est la Vérité.
        Je vous souhaite une bonne continuation.
        Cordialement.
        P.

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