Mais où sont les Manichéens ?

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L’article de Wikipédia sur l’historien Fernand Niel (1903-1985) reprend l’une des principales erreurs actuelles sur le Catharisme : celle qui n’arrive pas à envisager de filiation entre les gnostiques, les manichéens et les cathares, entre ’’dualistes’’ antiques et ’’dualistes’’ médiévaux, malgré la flagrance de leurs affinités.
Mais d’où procède cette incapacité ?

Dans son œuvre, à commencer par son « Que sais-je ? » sur Albigeois et Cathares (dix-huit fois réédité de 1955 à 2010), Fernand Niel a présenté les cathares comme les héritiers de la tradition gnostique et manichéenne enracinée dans la Perse de Zoroastre. Mais l’article de Wikipédia n’est pas d’accord : « Les travaux historiques récents montrent au contraire que le Catharisme s’inscrit dans un mouvement évangélique populaire plus global présent dans toute l’Europe à partir du XIe siècle. » Quel rapport ? Comme si l’un devait empêcher l’autre — comme si l’inscription des dissidences chrétiennes médiévales dans leur contexte européen devait empêcher leur filiation antique, méditerranéenne et orientale… ! Etrange accès de manichéisme de la part de chercheurs qui s’efforcent par ailleurs d’en nier la réalité historique chez les chrétiens gnostiques du Moyen Âge européen…

Les historiens qui s’imaginent pouvoir nier ou minimiser la filiation gnostique et manichéenne entre l’Antiquité et le Moyen Âge glissent un peu vite sur le fait que ce « mouvement évangélique populaire » n’a pas surgi tout beau et tout chaud, tout neuf et tout constitué, par un beau matin du 10e ou du 11e siècle, de la Bulgarie à l’Aquitaine et des Flandres à l’Italie, comme par génération spontanée. Ce constat de simple évidence suffit à régler la question — et Fernand Niel en avait conclu de même. Car il a dès lors bien fallu qu’une « chaîne de transmission » assure le lien entre les gnostiques antiques et leurs héritiers médiévaux, « chaîne de transmission » qu’une Anne Brenon n’hésite pas à évacuer comme n’étant qu’ « une vue de l’esprit ». L’esprit semble avoir meilleure vue que Mme Brenon. La réalité de cette transmission a bien été signifiée, par Déodat Roché d’abord (dès la fin des années 1920), Fernand Niel et René Nelli ensuite, José Dupré enfin — et pas en faisant dialoguer le Bouddha et Bélibaste mais en recourant aux textes et en procédant, en bonne approche philologique, par comparaisons et recoupements thématiques et sémantiques1. On peut alors arriver à un aussi clair et net résultat que les deux phrases suivantes, qui ponctuent l’article de Wikipédia — de meilleure tenue cette fois-ci — au sujet des Pauliciens, ces gnostiques des régions gréco-balkaniques qui influencèrent Bogomiles et Cathares : « Même si les sources, fragmentaires et rares, ne permettent pas de le prouver de manière formelle, il est évident, par la similitude des théologies, que les pauliciens ont influencé les bogomiles en Bulgarie dans la deuxième moitié du Xe siècle et au XIe siècle, la communauté phoundagiagite en Asie mineure, les tisserands, les vaudois et les cathares d’Occident ». « Bien sûr, on ne peut pas démontrer de lien direct entre le passé religieux ancien de ces régions et leurs traditions ultérieures, mais la concordance géographique semble indiquer que le souvenir des traditions pauliciennes ne s’est pas effacé dans les mémoires des habitants, par-delà les évolutions des langues et des religions. »2

Hors des textes, point de salut ?

Cette limitation frappante, chez les principaux historiens du catharisme (Jean Duvernoy, Michel Roquebert, Anne Brenon), peut résulter d’une certaine conformation universitaire — un formatage mental — qui a deux conséquences plus ou moins préjudiciables à toute intelligence : d’une part, la survalorisation des sources écrites, voire la focalisation exclusive sur ces sources, comme seule et unique origine possible de toute vérité historique ; d’autre part (et c’est plus pernicieux), l’interprétation des sources dans un sens réducteur, en accord avec les préjugés modernes (qui sont eux aussi d’irréductibles adversaires de la vérité), préjugés d’ailleurs hérités de la propagande catholique… Cela commence à faire beaucoup pour des gens qui, certes, aiment les cathares avec passion et sincérité, mais plaident leur cause d’une manière un peu légère — en particulier au point de vue de leur propre discipline universitaire.

Il s’agit par exemple, pour Mme Brenon, « de se montrer critique en restant sérieux, c’est-à-dire respectueux des sources documentaires »3. Respectueux certes — mais ce n’est pas une raison pour s’y enfermer au point d’exclure toute hypothèse ne pouvant pas se voir étayer par une référence textuelle d’époque (que cette impossibilité soit provisoire ou définitive).

La chercheuse émérite et aguerrie qu’est Mme Brenon n’ignore pas que la transmission de la spiritualité cathare fut avant tout orale (nonobstant les supports écrits qu’ils ont employés) et qu’à partir de là, les sources d’époque ne peuvent être que partielles — autant d’ailleurs que partiales — et incomplètes, voire erronées ou détériorées, c’est-à-dire fallacieuses4. Elle le sait si bien, d’ailleurs, qu’elle cite le grand médiéviste Georges Duby en exergue de sa préface à la réédition des Ecritures cathares de René Nelli (2011) : « L’historien n’interroge jamais que des débris qui proviennent tous de monuments dressés par le pouvoir… » Certes ! mais en a-t-elle bien pris la mesure ? Elle a, dans cette préface, une petite phrase aux grandes implications : « l’Eglise cathare », comme elle dit, « revendiquait avoir reçu du Christ et perpétué depuis les apôtres le pouvoir de lier et délier ». Dans un langage que Mme Brenon semble assez loin de connaître, ce qui est lié désigne le relatif, ce qui est délié désignant l’absolu. Un tel « pouvoir » outrepasse de très haut le domaine religieux auquel se bornent la plupart des historiens : nous sommes là en ésotérisme. Le symbolisme des nœuds (voir le nœud gordien tranché par Alexandre) rejoint celui du tissage — et nombre de cathares étaient tisserands, d’une manière qui évoque à l’évidence le compagnonnage et l’ésotérisme des corps de métiers traditionnels. Que Mme Brenon ignore le caractère initiatique de la spiritualité cathare, à la limite, c’est son problème ; en revanche, rien ne l’autorise à le nier, ni encore moins à imposer cette négation comme une vérité à ses lecteurs. C’est là un mensonge délibéré qui insulte la mémoire des cathares en plus d’insulter les lecteurs. Entre servir la soupe au Vatican et honorer la vérité, il faut choisir son camp. Anne Brenon a choisi le sien.

Les écrits pèsent, les paroles volent… !

Du point de vue de la vérité comme de l’intellection, ignorer l’oralité présidant à la transmission spirituelle équivaut, rigoureusement, à se tirer une balle dans le pied. On n’est même plus dans l’aveu d’incompétence, mais dans l’hypocrisie et la bêtise toutes crues et revendiquées. Cela empêche en effet de comprendre qu’une chaîne de transmission a relié gnostiques, esséniens, manichéens et cathares, puisque cette transmission avait lieu oralement, de bouche de maître à oreille de disciple (ou entre un voyageur et un villageois dans une taverne…) et que l’absence de documents ne permet en aucun cas de la tenir pour nulle et non avenue, ni a fortiori impossible et impensable5. La probabilité de cette transmission se trouve encore renforcée par d’autres éléments factuels que l’historiographie, là encore, préfère généralement passer sous silence — à savoir l’extrême violence des répressions et persécutions à l’encontre des gnostiques et des manichéens (dès que l’église devient romaine, du vivant même de Manès et lors des siècles suivants), cette barbarie systématique ayant évidemment contraint ces derniers à la clandestinité, évitant donc au maximum de laisser des traces écrites et privilégiant l’oralité pour assurer leur survie et la transmission de leur doctrine. (Les cathares ont quand même assez été accusés de se parler en secret : la congruence est nette !) Faut-il être sorti de l’école des Mines, à défaut de celle des Chartes, pour parvenir à semblable déduction ?

Il n’est pourtant pas bien difficile — et c’est même aussi parfaitement légitime que nécessaire — de prendre en compte, comme l’ont fait Fernand Niel, René Nelli ou José Dupré, une tradition orale et locale comme celle, en Champagne, qui relate l’arrivée au 5e siècle de Fortunat, évêque manichéen exilé d’Afrique du nord par le proconsul romain à la demande de ’’saint’’ Augustin. La plus élémentaire honnêteté implique alors d’admettre que cette tradition locale contribue trop bien à expliquer l’existence des foyers cathares champenois, bourguignons, flamands et rhénans attestés aux 10e et 11e siècles pour être à ce point passée sous silence et ignorée par tant d’auteurs.

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1 Il suffit, comme l’ont fait Roché, Niel, Nelli et Dupré, de se pencher sur les textes pour constater la familiarité ou la proximité entre Jésus-Christ, les Esséniens et les gnostiques — similitudes bien rendues par les Evangiles de Nag Hammadi — et les points qu’ils partagent tous avec la doctrine de Zoroastre, celle de Manès et celle des Cathares. Seules la paresse ou la mauvaise foi peuvent empêcher d’aboutir à ce constat !

2 Remarquable article, appuyé sur Gilbert Dagron, Pierre Riché et André Vauchez (resp.), Histoire du christianisme des origines à nos jours, tome IV, Évêques, moines et empereurs (610-1054), Desclée,‎ Paris 1993.

3 « Bogomiles : cathares de l’est », in Le Choix hérétique. Dissidence chrétienne dans l’Europe médiévale, La Louve, Cahors 2006.

4 Cela semble être le cas, en particulier, des fameux registres d’Inquisition, dont beaucoup ont été perdus — « près des deux tiers sans doute », propose Mme Brenon. Dans ce qui est resté, « les lacunes sont permanentes et l’historien ne travaille que sur des fragments ». Or, le plus fameux des registres restant, celui de Jacques Fournier, se distingue par « un souci pastoral particulièrement présent », c’est-à-dire la volonté de l’inquisiteur d’éviter autant que possible la condamnation à mort (qui est pour lui un aveu d’échec) en obtenant l’abjuration et la conversion des accusés. D’où l’impression de « clémence », de « patience » ou de « modération » qui en a été tirée, abondamment reprise et cultivée par l’historiographie catholique (ainsi que l’édition et l’université françaises). Or ce n’est pas comme si tous les registres d’Inquisition pouvaient traduire la même attitude… ! Ce qui explique pourquoi tant de ces registres ont disparu, et pourquoi ceux qui demeurent sont à ce point fragmentaires — comme s’ils avaient été délibérément expurgés afin de léguer la ’’meilleure’’ ou la moins mauvaise image possible de l’Inquisition à la postérité. (Autre soupçon de fraude : les registres ayant survécu sont tardifs — fin 13e, début 14e siècles. Ils transcrivent une réalité cathare chaotique et traumatisée, orpheline de la grande majorité de ses docteurs et de ses pasteurs : une réalité pantelante et agonisante, où rigueur et cohérence doctrinales ne sont plus guère décelables. Le résultat, cette fois, a été de laisser la pire, la moins complète et la moins précise image possible du catharisme.) Cette hypothèse, bien qu’invérifiable (tant du moins que les archives secrètes du Vatican restent verrouillées), n’en a pas moins le mérite et l’avantage d’être opérative a posteriori.

5 A moins de partager l’un des plus niais de ces préjugés modernes voulant qu’on utilisait autrefois l’oralité… parce qu’on n’avait pas les moyens d’écrire. (Difficile de se moquer davantage du monde : combien eût-il fallu que les anciens fussent cons pour agir ainsi ? Et combien faut-il être lourd pour affirmer qu’ils transmettaient leurs doctrines oralement par défaut matériel… !) Exemple à propos des Celtes (chez Robert Graffin, L’Art templier des cathédrales. Celtisme et tradition universelle, Editions Jean-Michel Garnier, Chartres 1993) : « On a dit que la transmission chez les Druides était orale faute de moyens matériels pour fixer le langage et créer une écriture. C’est méconnaître d’abord le langage sculptural, le dessin gravé dans la pierre. » C’est oublier aussi l’alphabet celtique, les ogams (semblables aux runes nordiques). « Si la tradition des Druides se transmettaient oralement, et selon des lois précises, c’était pour des raisons mûrement réfléchies, en harmonie avec leur temps et avec certains facteurs de la psyché humaine » et « des cycles gouvernant l’univers », soit autant d’éléments qui passent un peu trop loin au-dessus des historiens modernes pour qu’ils puissent en tenir compte dans leur téméraire entreprise de comprendre et d’expliquer notre histoire !

Un commentaire sur « Mais où sont les Manichéens ? »

  1. C’est bien de mentionner Mani le grand oublié
    Et si Mani avait raison ?
    BIEN contre MAL : Le combat de la Lumière contre les Ténèbres
    Le combat de la lumière contre les ténèbres existe depuis la création du monde.
    La LUMIERE est le BIEN et les ténèbres sont le MAL.
    Cette affirmation peut paraître puérile, on dit aussi manichéenne d’un ton empli d’ironie et de suffisance !
    Et pourtant, un grand penseur du nom de Mani en avait fait une religion maintenant oubliée :
    Le MANICHEISME, La religion de la lumière
    Le manichéisme est une religion aujourd’hui disparue, dont le fondateur s’appelait Mani (ou Manès).
    Issu d’un milieu chrétien gnostique, Mani est né en 216 de notre ère, en Babylonie du Nord (l’actuel Iran).
    Pour faire simple, disons que le manichéisme est un syncrétisme de Bouddhisme, de Zoroastrisme et de Christianisme.
    Mani affirmait être un prophète envoyé par les forces de lumière.
    Dans ce registre, remarquons qu’il n’est pas le premier à se déclarer prophète et il n’est pas le dernier non plus 
    Mani était même persuadé d’être « le sceau des prophètes », Bouddha, Zoroastre et Jésus, rien que ça 
    Sa religion était basée sur un dualisme absolu.
    – D’un côté le royaume de la lumière, le royaume de la Vie divine.
    – De l’autre le royaume des ténèbres, le royaume de la matière, le royaume des « morts » limité par l’espace / temps.
    A l’origine, la lumière et les ténèbres coexistaient sans jamais se mêler. Mais suite à un événement catastrophique, les ténèbres envahirent la lumière. De ce conflit est né l’homme, son esprit appartient au royaume de la lumière et son corps, appartient au royaume des ténèbres.
    Mani mourut en l’an 277 après 26 jours d’emprisonnement, mais sa religion se propagea très rapidement à l’Ouest, jusqu’à Rome et à l’Est, dans toute la Chine et le Tibet.
    Le manichéisme détient le record peu enviable d’avoir été la religion la plus persécutée de toute l’histoire et dans tous les pays où elle s’était implantée. Cette religion finit par disparaître assez rapidement en Europe et vers 1300 en Chine.
    Une religion non violente qui, il faut le souligner ne s’est jamais rendue coupable d’aucun crime commis en son nom. Aucune autre religion passée ou présente ne peut en dire autant !
    Il est de bon ton aujourd’hui de qualifier de manichéenne, toute pensée ou action sans nuance, voire simpliste, dans laquelle le bien et le mal sont clairement définis et séparés.
    Le manichéisme a toujours été considéré comme un péché contre l’esprit par les autres « religieux » tout comme par ceux qu’il est convenu d’appeler de nos jours le public cultivé !
    Alors, Mani, un imposteur ou un illuminé à oublier ?
    Ceux qui jadis l’ont accusé d’être un imposteur ne sont-ils pas eux aussi exempts de tout sarcasme ?
    C’est aussi oublier un peu vite l’influence considérable de la pensée dualiste !
    Une pensée théorisée dès le VI siècle avant JC en Chine avec l’apparition du Taoïsme (le yin et le yang).
    Malgré toutes les persécutions, les enseignements manichéens se propagèrent en Occident avec les hérésies chrétiennes qui reprirent le flambeau et dont le catharisme fut un des plus remarquables fleurons.
    * Les templiers lors de leur procès furent accusés de nombreux méfaits imaginaires dont celui de manichéisme.

    On a trop souvent tendance à considérer que le mal fait partie de la vie au même titre que le bien et qu’il faut transcender les contraires pour accéder à la sagesse !
    Pourtant si vous persévérez sur la voie de la lumière, vous remarquerez assez vite l’influence terriblement malfaisante de forces négatives qui s’acharneront à vous faire abandonner cette voie de libération.
    Le Bouddha lui-même en parla lors de son éveil !
    Et si Mani avait eu raison d’envisager deux forces, deux mondes absolument antagonistes en tous points ?
    On comprend alors aisément pourquoi sa religion après avoir été totalement détruite fut tournée ensuite en dérision puis oubliée !
    extrait tiré de FIAT LUX illumni trip
    🙂

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