Approche bibliographique et méthodologique du Catharisme : enjeux historiques, éthiques et heuristiques

img_1367
Quéribus, la salle du Pilier — véritable ’’turbine’’ alchimique
L’histoire et la spiritualité cathares sont traitées par les auteurs actuels d’une manière qui appelle trois constats majeurs.

D’abord, le travail documentaire a été bien fait. L’œuvre de compilation accomplie par les principaux historiens du Catharisme au 20e siècle (Déodat Roché, René Nelli, Fernand Niel, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, Anne Brenon) est remarquable et difficilement contournable — sur un plan, répétons-le, strictement documentaire, sans tenir compte par ailleurs de la façon dont ces données sont traitées par tel ou tel auteur.

Ensuite, et nonobstant ce qui précède, un grand tabou gît au cœur de cette production éditoriale : celui de l’ésotérisme cathare, sujet ignoré, exclu et nié par la plupart des auteurs grand public. Injustifiables et injustifiés — autrement que par une hypocrisie et une lâcheté qui ne disent pas leur nom —, ce refus et ce déni pèsent d’un poids rédhibitoire dans la compréhension du Catharisme. Celui-ci est donc présenté au public de manière parfaitement fallacieuse et mensongère. Le Catharisme est vendu aux lecteurs dans une version édulcorée et aseptisée : il est comme amputé, coupé de ses racines spirituelles et privé de son noyau intellectuel, ce qui a pour résultat de tromper les lecteurs — en les empêchant de comprendre ce qu’était vraiment le Catharisme. Tout est fait pour entraver la vérité, comme d’habitude avec l’église romaine. De fait, parler des Cathares sans évoquer le caractère gnostique, ésotérique et initiatique de leur spiritualité, cela revient à parler de géométrie en ignorant les valeurs phi et pi, par exemple : cela ne veut rien dire et ne sert à rien.

Enfin, l’ignorance va aussi pouvoir se doubler d’une négligence culminant en pure et simple aberration, dès lors que les cathares ne sont plus abordés que du point de vue de leurs bourreaux. La focalisation sur les sources catholiques entraîne une incompréhension telle, chez les historiens, qu’on pourrait se demander combien le Vatican les paye pour répéter ainsi, livre après livre et avec une consciencieuse servilité, les saloperies forgées par les catholiques pour salir les cathares et leur mémoire. (Nous sommes là dans un ’’devoir de mémoire’’ à l’envers : plutôt que de les réhabiliter en les peignant tels qu’ils furent, les cathares se voient maintenus dans une caricature grotesque et dégradante. Inutile de demander à qui profite le crime…) Cette position, — où l’hypocrisie le dispute à la bêtise, la mauvaise foi à la stupidité —, se trouve chez les universitaires dont le boulot consiste à maintenir et approfondir les mensonges répandus depuis toujours par l’église de Rome à propos des vrais chrétiens, gnostiques, esséniens, manichéens, cathares, etc. (Il serait temps de s’en apercevoir : l’église catholique n’a rigoureusement rien de chrétien.) Nous en sommes au point où des gens soi-disant sérieux, des chercheurs diplômés, sachant lire et réfléchir, décrètent que les cathares, en fait, n’ont pas existé et ont été inventés par la propagande catholique. (Voici un exemple récent de cette pitoyable offensive de propagande — sur le service dit public, tant qu’à faire, soumis lui aussi à la clique pharisienne qui roule pour Yahvé.) Nous voilà donc dans du négationnisme pur et simple : ces gens-là, dits « historiens », en sont à nier la réalité historique. Au bout du compte cette invraisemblable nullité ne sert qu’à accroître le chaos moral et les confusions intellectuelles dans lesquelles notre époque agonisante n’en finit plus de s’enfoncer.

*

1. Une information éparpillée… telle un puzzle à reconstituer. ­— Parmi les nombreux auteurs différents et leur abondante production éditoriale, se trouve presque tout ce qu’il est utile et nécessaire de savoir sur les Cathares, quelles que soient par ailleurs les erreurs, lacunes ou confusions qui se retrouvent de livre en livre. Derrière la diversité des approches, leur style et qualités variables, chaque auteur, chaque livre peut apporter quelque chose, à sa façon et de son point de vue. Vaste, certes, est le tri à faire au fur et à mesure, — de même que les croisements et recoupements, rapports et relations qui font émerger concordances et correspondances vectrices de transcendance —, et il est précieux de prendre du recul, par paliers, pour que les liens se tissent et que leurs entrelacs fassent sens ; mais enfin, tout est là, prêt à servir. 

2. A propos d’ésotérisme. — Ensuite, et à l’inverse, le fond du sujet, son cœur intellectuel pourrait-on dire, son noyau spirituel est quasiment absent de la littérature actuellement disponible sur les Cathares : leur spiritualité.

A l’exception de Déodat Roché (dont les livres, non réédités, sont de moins en moins trouvables) et à moindre échelle, de Maurice Magre et de René Nelli, aucun auteur ’’moderne’’ (du 19e à ce début de 21e siècle) n’a compris, de près ou de loin, ce que pouvait être la spiritualité cathare, le sens qu’a exprimé son rituel, ce qu’a signifié sa doctrine et comment il faut entendre son ’’dualisme’’. Dit autrement, et en un mot : le caractère gnostique — et partant ésotérique et initiatique — de la spiritualité cathare a échappé à (presque) tout le monde.

Il faut bien le reconnaître : en termes de spiritualité, l’immense majorité des auteurs s’est bornée à une médiocrité confinant à l’indigence, répétant les mêmes banalités stériles et en cultivant des approximations, des confusions et des erreurs indignes d’une rédaction de lycéen. A l’inverse, René Nelli a su mobiliser les ressources intuitives et inductives d’une sensibilité passablement mystique — il avait la fibre poétique bien plus qu’académique — pour pressentir ou deviner « le caractère initiatique » et « foncièrement ésotérique » de la spiritualité cathare.

Déodat Roché — dont la supériorité intellectuelle sur l’historiographie universitaire est écrasante —, très tôt conscient de cette réalité, est allé à sa rencontre par les voies mi-occultistes mi-ésotériques frayées par Rudolf Steiner en Autriche d’une part et Peter Deunov en Bulgarie d’autre part. Relevant l’un et autre (et chacun à sa façon) de la tradition gnostique et de l’ésotérisme chrétien, Steiner et Deunov ont en effet laissé des clés de compréhension que les historiens actuels du catharisme auraient grand profit à considérer quelque peu au lieu de les exclure et de les mépriser. (Mickaël Aïvanhov, disciple de Deunov et installé en France, a bien évidemment été accusé d’activité sectaire.) On pourra mesurer l’inconséquence et l’incompétence de ces historiens en voyant une Anne Brenon se revendiquer du patronage de René Nelli tout en persistant à nier le caractère ésotérique et initiatique du Catharisme pourtant dûment reconnu et affirmé par ce dernier. (L’incohérence, pour paraphraser Einstein, étant l’une des signatures qu’utilise le démon quand il veut rester incognito.) René Nelli, on le sait, a été à l’école de Déodat Roché. Si Mme Brenon avait été à celle de René Nelli, comme elle essaie de le faire entendre, elle aurait eu il y a longtemps déjà la décence d’admettre et d’affirmer à son tour l’existence d’un ésotérisme cathare. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Un tel retournement serait d’ailleurs hautement salutaire — pour tout le monde. Car à l’évidence, mieux on comprend la spiritualité cathare, mieux on comprend du même coup leur sociologie dans sa réalité comme son originalité, leur existence sociale et familiale concrète et ordinaire (dans le domaine éducatif et conjugal, alimentaire et médical, juridique et judiciaire). Une seule lumière venue du plafond éclaire mieux la scène que des lampes, fussent-elles nombreuses, posées à terre. Et de nos jours, pour nous laisser entendre ce qu’a pu être le Catharisme à la lumière de sa spiritualité, mis à part Déodat Roché, il ne reste guère qu’Antonin Gadal et son petit ouvrage Sur le chemin du saint Graal.

Qui dit spiritualité, en effet, dit ésotérisme. Or l’incompréhension générale de la ’’religion’’ cathare chez les historiens récents ou actuels (Duvernoy, Roquebert, Mme Brenon) réside au fond dans leur refus et leur négation de l’ésotérisme cathare. Or qu’on le veuille ou non, tant que le caractère ésotérique et initiatique de la spiritualité cathare — cet énorme serpent de mer de l’historiographie internationale du Catharisme — ne sera pas reconnu par la communauté des chercheurs et des auteurs, ces derniers pourront bien continuer à compiler les anecdotes issues des archives et à enfoncer sans cesse les mêmes portes ouvertes, le sujet continuera à leur échapper.

3. Question d’éthique et de méthode. — Enfin, d’un point de vue que l’on pourrait qualifier à la fois d’éthique et de méthodologique, il existe une autre grande ligne de fracture, en plus du clivage sur l’ésotérisme, traversant l’historiographie du Catharisme, et qui se reconnaît à deux égards : d’une part dans la position de l’auteur face à l’extrême violence de l’Eglise et de l’Inquisition, d’autre part dans sa façon d’aborder les doctrines ’’dualistes’’. Cette ligne de fracture a valeur heuristique : elle détermine à quel point l’auteur pourra pénétrer son sujet (s’il se bornera à l’écorce des choses ou s’il en atteindra la sève).

Le traitement de ces deux questions, en effet, implique et traduit la position intime de l’auteur lui-même, à la fois devant la question du mal, de la violence, de la souffrance et de l’ignorance (à travers le parfait exemple historique de la barbarie totalitaire et génocidaire de l’église romaine), et devant la réponse à cette question (à travers la façon dont le ’’dualisme’’ y a répondu, de Zoroastre, Jésus-Christ et Manès aux « bons chrétiens » occitans) ; et de cette position dépend la capacité de compréhension de l’auteur.

Fernand Niel avait bien perçu cette ambivalence, dès l’introduction de son efficace petit « Que sais-je ? » de 1955 sur Albigeois et Cathares : soit on se résigne au règne de l’ignorance, de la souffrance et de la violence — quitte à banaliser, minimiser voire justifier la psychopathie de l’église romaine — auquel cas on ne risque pas de comprendre grand-chose aux Cathares ni à l’Evangile (ni à aucune sorte de spiritualité)… soit l’on décide que le mal, l’ignorance et la souffrance ne sont pas une fatalité, qu’il est possible de les transcender, et que leur transmutation, — enseignée par le Bouddha comme par Zoroastre, le Christ et tous les maîtres gnostiques des premiers siècles —, est l’un des buts finaux de notre humanité. Alors, en comprenant du même coup pourquoi Rome s’est tant acharnée à la détruire, on aura fait un pas décisif dans l’intellection de la spiritualité cathare. Alors aussi l’on pourra comprendre que « la première des vertus » pour les Cathares, « celle qui permet et conditionne toutes les autres », comme l’avait bien perçu René Nelli, c’est « le courage ». (Gandhi, dont l’exemple n’est pas sans évoquer celui des Cathares, n’a pas dit autre chose.)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s